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Voyage dans la nuit

(Auteur : Sr Marie de la Visitation - Parution F&L n° 276 d'Octobre 2008)

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J’ai rencontré Luc Boland lors d’une émission à la télévision belge intitulée « Jusqu’où aller par amour ? ». Luc est réalisateur de cinéma et l’arrivée de son petit garçon Lou, non-voyant, a complètement chamboulé sa vie. Depuis, il a créé sa propre association pour aider les parents d’enfants extraordinaires. Sa fondation m’invite pour vivre un “voyage dans le noir”.

Des chants d’oiseaux
Vendredi 18h. J’arrive dans cet immense établissement bruxellois, IRSA, le plus grand centre francophone d’enseignement et d’éducation pour les personnes handicapées sensorielles (cécité, surdité, troubles du langage). Marie-France m’accueille ainsi que Luc, quelques autres personnes arrivent : Françoise, une maman, et ses deux enfants ; Élie, un français émerveillé par l’histoire de Lou… Et nos accompagnateurs arrivent ! La mienne s’appelle Élodie, elle a seize ans. Élodie nous entraîne à sa suite. Nous la suivons à la queue leu leu. Nous passons une porte et nous arrivons dans un endroit complètement occulté. Je vais vous conduire, nous dit Élodie avec ses bouclettes qui ravissent son visage marqué par deux grands yeux sans vie, la personne qui me suit va mettre sa main sur mon épaule droite et ainsi de suite pour les autres. J’indiquerai les obstacles et Françoise qui me suit le fera pour la personne qui la suit et chacun fera de même.
Je perçois des branches, au toucher, il me semble qu’il s’agit de tuilas ; des chants d’oiseaux nous donnent la sensation d’être en pleine nature. Sous mes pas, il semble y avoir des feuilles. Nous continuons notre route et Élodie nous indique : Attention, une petite marche. Notre parcours se déroule avec une sensation de communion entre nous. Sophie, devant moi, n’a pas peur du tout, elle m’indique les lieux et nous partageons dans nos découvertes : Tiens, une rampe, Oh ! là, on dirait un mur de brique, Une statue de Marie et de l’Enfant-Jésus… Nous nous entraidons, par la parole, le toucher. Nous arrivons dans une salle de classe où, avec nos mains, nous découvrons une machine à écrire le braille ainsi qu’un cahier. La fin du parcours se termine par une rencontre ! Élodie a rencontré un ami qui nous invite à boire un verre. Nous imaginons où nous sommes. Là, assise sur ma petite chaise, dans la peau d’une non-voyante, j’essaie d’imaginer la pièce, ses couleurs, le sens de l’espace… Là, je suis très impressionnée, je réalise que je n’ai jamais vraiment remercié la Vie, remercié Dieu de cette capacité de voir une pièce ! De voir si mon verre est vide sans devoir mettre mon doigt dedans pour le sentir, de voir le regard de ceux que je croise, quelle joie, quel cadeau !

Deux mondes qui ne se connaissent pas
La lumière, doucement, s’allume. Nous sortons de la pièce qui s’avère toute petite pour se rencontrer, se parler autour d’un verre. Élodie me raconte qu’elle a bien essayé d’intégrer une école comme les autres, mais que cela était trop dur, trop difficile… Mon cœur frémit de mes/nos indifférences.
Je fais la connaissance de Paul, un ancien professeur de cette école, qui travaille pour la Fédération de l’Enseignement catholique. Je fais se rencontrer deux mondes qui se côtoient et ne se connaissent pas. Il s’agit de démystifier l’autre car la peur de l’autre se trouve des deux côtés ! J’ai devant les yeux un homme heureux, un être qui a épousé son humanité ! Il a fondé une association « La taupinière » qui permet aux autres de rencontrer des personnes extraordinaires car elles sortent de l’ordinaire. Les élèves sont des êtres humains à part entière ! L’idée est de toujours voir derrière les apparences. Cette discussion me donne des ailes. Il est un pont pour que les personnes se rencontrent et vient d’organiser une semaine dans un lycée pour que les élèves puissent apprendre de ces personnes ayant d’autres handicaps. Un défi qui s’est révélé être une vraie réussite : Une maman m’a dit : Ah ! c’est super ! Je vais pouvoir leur parler de leur oncle décédé qui était handicapé. Pour cette femme, cette semaine valait la peine ! dit Paul avec des yeux pétillants. Je suis émerveillée, ravie, de découvrir un tel bain d’humanité.
« Et cette expérience dans le noir ? » me demande-t-on. J’avoue que cela m’a semblé facile et que j’avais envie d’aller plus loin, ce que confirme Luc de son côté. Paul nous propose alors une visite hors norme, on acquiesce. Paul nous “largue” en plein milieu du trajet. En fait, on tâtonne davantage et on joue dans le noir à retrouver son chemin (tiens, à retenir pour les moments de monotonie spirituelle !). Paul nous nargue et nous asperge d’eau… Un voyage un peu plus inconfortable, c’est vrai, mais le fait de savoir que Paul n’est pas loin me donne une confiance inouïe. Luc est aussi là, tout près et on s’entraide. Ces petits gestes tout simples m’en disent pourtant long sur qui nous sommes. Je repense à ces traversées de nuit spirituelle, ou ces moments de sécheresse, ces blessures d’abandon, ces moments d’angoisse et je réalise à quel point l’amitié est une perle précieuse, voire une arme dans ce combat pour vivre, pour voir l’invisible, pour aller au-delà des apparences… Comme la vie devient simple, limpide, plus douce.

« On s’est apprivoisé »
Je rencontre Elisabeth, professeur notamment d’informatique, si zélée qu’elle m’emmène dans sa classe pour que je réalise plus concrètement son travail : une véritable mission qui lui prend tous ses congés ! Les professeurs suivent leurs élèves sur sept années, ils peuvent ainsi avoir un travail très ajusté selon les besoins de chacun. Benoît, lui, assis avec sa canne blanche à mes côtés, est venu dans son ancienne école pour aider à nous guider dans le noir. Il a trouvé du travail dans une commune, une véritable aubaine ! Sophie sort du voyage dans le noir, impressionnée de retrouver d’anciennes sensations. Elle est la première Belge à avoir été opérée de la cornée et elle a retrouvé la vue qu’elle perdait ! Aujourd’hui, elle peut conduire une voiture. « Cela m’a rappelé des mauvais souvenirs… En tant que non-voyant, on doit apprendre à se débrouiller seul car si peu de personnes sont prêtes à nous aider ! » Encore une fois, mon cœur frémit… J’ai honte de vivre dans une telle société et paradoxalement, je suis éblouie par ces personnes qui me prouvent combien certains donnent tout pour enfin recevoir l’essentiel : se trouver en ayant tout donné !
Je retrouve Paul et l’assaille de questions, l’ambiance est détendue entre toutes ces personnes. Il m’apprend que ce qui a fait basculer sa vie, c’est Lisanne. Avec elle, j’avais un autre rapport que celui de professeur à élève. C’est la différence entre la théorie et la pratique. On s’est apprivoisé, elle m’a appris à descendre dans mon cœur. Quand on parle au cœur, ça marche à tous les coups ! Lisanne a une chevelure auburn, ses yeux noisette sont rehaussés par des lunettes violettes. Cette jeune fille handicapée est la fille de Pascale, professeur d’éducation physique à l’IRSA. Le ton de sa voix, son sourire, sa douceur et sa fermeté m’en disent long sur elle, bien plus qu’un discours ! Je suis très exigeante avec mes élèves car je veux qu’ils puissent avoir un maximum d’autonomie. Le corps permet un contact plus vrai, et de redonner une confiance en soi… Son amour de l’autre tel qu’il est m’impressionne. Ces rencontres, n’est-ce pas l’Évangile vécu ? Les barrières croyants/non-croyants, voyants/non-voyants sont tombées. Ah ! qu’elle est belle, la vie ! Et vous ? Êtes-vous prêt à faire tomber un mur aujourd’hui en posant un regard neuf sur la personne que vous croiserez ? Bon, pour ma part, c’est décidé : je vais essayer…

La Compagnie de la Taupinière
Afin de tout faire pour éviter une « ghettoisation » de la personne handicapée, naît en 1990 l’idée de créer avec des jeunes une compagnie théâtrale autonome, qui s’est appelée, non sans dérision, la Compagnie de la Taupinière. Différents spectacles, avec des personnes connues et reconnues, une récompense de la Fondation Reine Paola ont couronné cette œuvre.
Contacts : Paul Gérard - Compagnie de la Taupinière
c/o IRSA - Chaussée de Waterloo 1508 - 1180 Bruxelles - (02) 374.03.68
http://www.taupiniere.be  - pgerard@taupiniere.be