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Tibet, les chrétiens du toit du Monde

(Auteur : Vincent Balsan, Volontaire MEP - Parution F&L n° 281 de Mars 2009)

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Dans les Marches du Tibet, au fond de la vallée de la Salouen, montent les litanies de louange de communautés catholiques soutenues par la foi du charbonnier.
Le Tibet est un pays aux résonnances mythiques : Toit du monde, Royaume interdit, Féodalité monacale. Pensant y trouver un terreau favorable, l’Église a essayé à plusieurs reprises d’y annoncer l’Évangile. Au XIIe siècle, le franciscain Odoric de Frioul est le premier à y entrer et il rapporte en Europe ses observations des rites locaux. Au XVIIe siècle, des jésuites portugais obtiennent l’autorisation de prêcher librement et parcourent tout le royaume. Les conversions sont rares malgré dix ans de mission. En 1718, Rome donne aux capucins italiens des subsides pour une nouvelle expédition. Une douzaine de frères s’installent à Lhassa. Les premiers baptêmes ont lieu en 1741. Les nouveaux convertis refusant de continuer les rites bouddhistes, les capucins sont rejetés et quittent le Tibet en 1745.

Grain jeté en montagne
En 1846, Grégoire XVI crée le vicariat apostolique de Lhassa et le confie aux Missions étrangères de Paris. Sous la houlette de Mgr de Guébriant, vicaire apostolique du Kientchang (Yunnan) puis plus tard supérieur général des MEP, plusieurs missions sont établies dans les Marches tibétaines. Dans ce pays de montagnes, la tâche est dure et de nombreux prêtres meurent de la main des tibétains ; les lamaseries considèrent les missions chrétiennes comme des empiètements à leur pouvoir. En 1930, les chanoines du Grand-Saint-Bernard sont envoyés en renfort et prennent le relais dans de nombreuses paroisses, notamment à Yerkalo, la communauté la plus éloignée. Après la prise de pouvoir des communistes, les missionnaires sont de plus en plus surveillés et brimés. En 1952, les derniers prêtres doivent quitter la Chine.
Chahutés par le vent du communisme et de la révolution culturelle, quasiment sans prêtres, les catholiques des Marches tibétaines ont vécu leur foi de leur mieux. Dans la vallée de la Salouen notamment, Zacharie, puis son fils ont œuvré pour que les différentes communautés restent unies. Grâce à l’ouverture progressive de la Chine, ils ont pu renouer avec l’Église et recevoir plus de soutien.

Chrétiens sur le toit…
Emmené par le père Colomb, vicaire général des MEP, et un autre prêtre missionnaire, nous sommes partis à la rencontre de ces communautés chrétiennes du Toit du monde. Nous, c’est-à-dire des volontaires MEP de différents pays, des séminaristes et d’autres jeunes curieux de connaître la mission.
Nous avons commencé notre aventure à Kunming (3,5 M d’habitants), capitale bourdonnante de la province chinoise du Yunnan. Plusieurs journées de bus nous ont approchés des contreforts himalayens. En hommage aux premiers missionnaires, nous avons ensuite entamé une marche de deux jours pour atteindre la vallée de la Salouen par le col de Latsa (3800 mètres). C’est à proximité de ce col que les chanoines du Grand-Saint-Bernard avaient établi un hospice, afin d’abriter les nombreux convois qui empruntaient cette route difficile. S’il ne reste que des ruines de leur établissement, le chemin reste tout aussi harassant !

… parmi les chèvres
Après un temps de repos bien mérité, nous avons visité les paroisses de la Salouen. Nous avons été surpris de voir qu’il en existait autant. Tout le long de la vallée vivent de nombreux villages chrétiens. Certains ne sont accessibles qu’après une heure de marche sur des sentiers de chèvres. Plus nous nous sommes éloignés en montagne, plus nous avons découvert de simples petites églises de bois et de torchis, belles de simplicité. Dans ces villages, tout le monde est chrétien et il s’agit en général d’une seule minorité ethnique, lissous ou tibétains. L’identité culturelle reste forte. Les femmes sont superbes dans leurs habits traditionnels. Partout, l’accueil est formidable : les gens tuent la poule et nous invitent à leur table. Nous logeons dans des maisons traditionnelles en bois, que les villageois ont préparées de leur mieux.
Dès notre arrivée, la cloche sonne pour prévenir les chrétiens qu’un prêtre est de passage. Lorsque le labeur des champs se termine, commence le marathon apostolique de nos missionnaires. De 6 heures à 21 heures, les fidèles se confessent. Souvent, un baptême s’annonce et parfois un mariage. Ensuite peut enfin avoir lieu la messe et comme celle-ci est rare, on y chante, à pleins poumons et de tout son cœur, l’ordinaire et l’extraordinaire de la liturgie. Spectacle magnifique que ces petites églises de montagne, perdues dans la nuit noire, bondées de paysans harassés de fatigue et heureux de leur foi, desquelles jaillissent la lumière vacillante des cierges et le chant puissant des cantiques ! À l’issue de la messe, les chrétiens se retrouvent sur le parvis, posent au sol leurs bidons d’alcool de riz ou de maïs, forment autour une ronde, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre, et dansent et chantent jusqu’à fatigue des pas cadencés centenaires. Éreintés par une longue journée de marche et peu désireux de cautionner des agapes enivrantes, nous quittons la ronde en même temps que les enfants.

Membres d’un même corps
Nous sommes émerveillés de voir ces communautés chrétiennes si vivantes malgré leur isolement. Partout, ce n’est que fête sur fête. Il faut dire que le passage d’un prêtre est rare. Il n’y en a que deux qui font comme ils peuvent, pour desservir un territoire immense et escarpé : l’un à Dali et l’autre à Cizhong. Les fidèles se rassemblent tous les dimanches, bien qu’ils ne reçoivent l’Eucharistie que deux à trois fois par an. Chaque communauté est dirigée par un chef, le huizhang, qui se charge aussi bien de l’animation des prières que de la gestion pratique de l’église. Il semble malheureusement que la catéchèse soit très réduite. Nous avons rencontré un groupe de séminaristes chinois qui passe généreusement ses vacances d’été à parcourir les paroisses, pour donner quelques notions aux enfants. Cependant, ces catholiques de la Salouen restent priants et vigoureux dans l’expression de leur foi, comme nous l’avons constaté lors des messes.
La vie est dure dans ces contrées. Les villages sont desservis au mieux par des pistes de terre. L’hiver rude coupe les chemins. L’été, il faut travailler à la main, dans des champs bien pentus. L’alcool est malheureusement très présent. S’il n’y a pas de misère, les gens sont très simples : voitures et télévisions rares, maisons sans eau courante. L’isolement est aussi culturel. Les chrétiens sont issus de minorités ethniques et l’école, heureusement présente partout, enseigne exclusivement le mandarin. On peut donc penser que leur foi les aide à rester ouverts sur le monde et à entretenir leur culture. Quelle espérance en effet pour un paysan lissou de l’Himalaya que de savoir qu’il fait partie de la même Église que le jeune européen qui vient lui rendre visite. Il n’est pas seul dans sa montagne, il a des frères dans le monde entier !

Un seul cœur, une même prière
Au fur et à mesure des rencontres a germé en nous cette question : qui sommes-nous pour recevoir un si bel accueil ? Pourquoi ces gens qui ont si peu, nous donnent-ils avec joie le meilleur, à nous qui passons et n’avons rien de particulier à leur offrir ? Quand nous quittons un village, les gens, les plus âgés en premiers, nous prennent les mains et nous remercient de notre venue. Nous prenons dans la figure une superbe leçon d’humilité. Nous apprenons à chercher à leur apporter ce que nous avons de plus précieux : notre amitié, notre amour, notre prière. Cela ne semble pas grand-chose. Mais quelle joie pour le huizhang d’une paroisse perdue quand, à peine arrivés, nous lui proposons de chanter ensemble l’angélus et de prier pour son village. Il attendait des chrétiens venus de très loin le saluer, non des touristes. Par notre prière commune, nous faisons acte de notre appartenance à la même Église universelle. Par-delà toutes nos différences, nous ne formons plus qu’une communauté d’amour, heureuse de se réunir dans le Christ.
Nous étions partis à l’aventure sur les traces des premiers missionnaires, à la rencontre des communautés catholiques des Marches du Tibet. Aujourd’hui, nous prenons conscience de la réalité de la communion des chrétiens au même Corps. Avec la foi, on peut déplacer les montagnes, dit-il ? Bien sûr ! Nous l’avons vérifié pour vous !