Mont Sinaï : une ascension à vous couper le souffle !
(Auteur : Olivier Darras - Parution F&L n° 284 de Juin 2009)
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Parmi les hauts lieux de l’Ancien Testament, le Mont Sinaï est certainement, avec l’Esplanade où s’élevait le Temple de Jérusalem, celui qui exerce sur les pèlerins et autres voyageurs, la plus grande fascination. L’ascension du « djebel Moussa » (la montagne de Moïse) se fait de nuit.
Assister au lever du soleil depuis le sommet du mont est devenu une sorte de coutume, presque un impératif. Vers 2 heures du matin, les marcheurs s’élancent dans la nuit, déterminés… C’est le noir complet, je ne distingue rien de la montagne, mais j’avance. Je marche au milieu des autres pèlerins, je suis le mouvement ; nous sommes sur un faux plat. Je ne sais rien du chemin sauf qu’il mène au sommet. Je ne perçois de la route que les quelques mètres carrés qu’éclaire ma lampe de poche… mais je n’ai aucun doute, je suis en confiance… il conduit au sommet… ce sommet que je n’ai pas encore vu, même de loin : ”tu ne le vois pas maintenant, tu le découvriras quand tu y seras”, me dis-je intérieurement.
Ôte tes sandales
Obscure et massive, sur notre droite, une muraille semble sortir du fond des âges. Nous passons devant le monastère fortifié dédié à Ste Catherine d’Alexandrie et bâti au VIe s. sur l’ordre de l’empereur Justinien. Son enceinte protège le buisson ardent, toujours vivant, précieusement conservé. C’est ici, au pied de la « montagne de Dieu » que le Seigneur se révéla à Moïse et lui donna sa mission : « Je serai avec toi, et voici le signe qui te montrera que c'est moi qui t'ai envoyé. Quand tu feras sortir le peuple d'Égypte, vous servirez Dieu sur cette montagne »… « Je suis celui qui est. » (Ex 3, 12.14)
Face au buisson, un mur. Dans le mur, une petite ouverture : c’est la fenêtre de la chapelle qui commémore l’endroit où se tenait Moïse. La permission d’y entrer n’est donnée qu’exceptionnellement. Il nous est demandé de nous déchausser… de répéter le geste de Moïse : « car le lieu où tu te tiens est une terre sainte. » (Ex 3, 5)
Les lampes électriques teintent la pierre d’une lueur irréelle. Il faut trouver son rythme. Une fois que la montée commence, les discussions s’estompent. Chacun accorde le mouvement de ses jambes, le rythme de son souffle et les battements de son cœur dans le meilleur équilibre possible. Le monastère est à 1570 m d’altitude, le sommet s’élève à 2285 m. Trois heures de marche, courage ! Au bout de l’ascension, il y a le lever du soleil. Les lampes torches des pèlerins qui nous précèdent forment un long cortège qui dessine le chemin en lacet que nous sommes appelés à prendre. Cette signalisation mouvante de la route disparaît au niveau d’un col. Après ce seront les marches, les fameuses marches… J’ai été prévenu : il faut s’économiser, conserver ses forces…
Échelle de marches
Très irrégulières, inégales, les marches ont été taillées dans le roc par les moines, au cours des âges. Elles sont au nombre de 3000. 30 fois 100 ? St Jean Climaque (VIe s.) est le plus célèbre des religieux ayant vécu au monastère. Son œuvre majeure « l’échelle sainte » (en grec ancien klimax, d'où il tire son surnom) décrit les 30 degrés que le moine devra franchir en vue d’atteindre la perfection : l’hésychia (paix de l'âme) et de l’apatheia (impassibilité). De fait, comme la plupart des pèlerins, j’emprunte la rampe. Moins fatigante, elle permet de rejoindre les marches aux deux tiers du parcours.
Les marches. Les voici !
Elles sont très raides. Ma lampe frontale les dévoile les unes après les autres. Au-dessus de moi, presque à la verticale, le cortège de lumières de ceux qui me précèdent, ombres ambulantes dont j’emboîte le pas. Cette ascension est image de la vie spirituelle selon St Jean Climaque. Jean est un moine et il perçoit que chacun est seul dans son effort ! Seul, non, nombreux sont ceux qui s’entraident, qui rompent le silence pour encourager. J’ai vu des pèlerins finir de monter les marches à quatre pattes, agrippés à la pierre, accrochés à leur but. L’effort met à l’épreuve notre détermination : le sommet de la montagne est toujours caché. ”Courage, tu le découvriras en arrivant !”
Parole inutile
C’est de nuit que le peuple hébreu est sorti d’Égypte et a entrepris sa marche. C’était la Pâque, le 14 du mois de Nissan. 50 jours, soit sept semaines plus tard, les hébreux seraient arrivés à la montagne sainte et auraient reçu la Loi : c’est Pentecôte. Le judaïsme fête en ce jour le don de la Loi au Sinaï : « Le Seigneur dit à Moïse : taille deux tables de pierre et monte vers moi sur la montagne. » (Ex 34, 1) Les chrétiens célèbrent ce même jour le don de l’Esprit…
Soudainement, un profond silence s’établit. Les encouragements se sont amenuisés jusqu’à disparaître complètement. Je n’entends plus que le bruit de ma respiration. J’essaie de mieux la contrôler. C’est le sommet ?
Chacun se prépare à vivre quelque chose de grandiose, et tout homme sait que la parole entrave les sens. Tout mot semble futile en ces instants. La communion entre les personnes passe par la participation à un même spectacle, le lever du soleil. « Puis il y eut le bruit d'une brise légère. Dès qu'Élie l'entendit, il se voila le visage avec son manteau, il sortit et se tint à l'entrée de la grotte. Alors une voix lui parvint, qui dit : Que fais-tu ici ? » (1R 18, 22-23)
À la suite de Moïse blotti au creux du rocher, nous sommes assis en ligne au bord de la falaise, emmitouflés, recouverts de bonnets, nos écharpes autour du cou. Avec mon corps chaud, de chair et de sang, je me sens comme un intrus, un étranger dans ce grand univers minéral, tout en froidure.
1er matin du monde
Ténèbres du ciel et lumière des étoiles, lointaines incandescences de feu et de pierre. Depuis la montagne, je contemple, avec les autres pèlerins, le spectacle des mondes. La course des astres, inaltérable, engagée dans une autre temporalité, obéissant aux lois de la physique, insensible à toute forme de pensée. L’aurore commence à poindre. Elle blanchit l’horizon. Bientôt le soleil. L’astre. Son éclat effacera celui des étoiles dont les étincelles se noieront et disparaîtront dans le ciel qui virera au bleu. Ébahi, le pèlerin assistera à un lever du soleil beau comme au premier matin du monde : ciel et monde minéral de granit rose et de basalte aux formes puissantes, vertigineuses.
L’homme est au sommet, tout petit, quelque peu transit de froid. Il a cependant le pouvoir de la prière, d’entrer en relation avec le Seigneur, maître de l’univers. Le soleil se lève rougeoyant, il éclaire et réchauffe. Il révèle la beauté des montagnes à perte d’horizon. Je suis au cœur du monde, au sommet du Sinaï, au cœur du massif montagneux du Sinaï, au cœur du désert du Sinaï, au cœur de la péninsule du Sinaï…
Le souffle coupé, l’esprit perdu dans une forme ou l’autre d’extase, sans pensée, dans la pure action de grâce devant tant de beauté et de paix. Nous célèbrerons la messe en l’honneur de St Moïse. Au plus haut de la « montagne de Dieu », cette eucharistie ne sera jamais oubliée : « Moïse monta, ainsi qu'Aaron, Nadab, Abihu et soixante-dix des anciens d'Israël. Ils virent le Dieu d'Israël. Sous ses pieds il y avait comme un pavement de saphir, aussi pur que le ciel même... Ils contemplèrent Dieu puis ils mangèrent et burent. » (Ex 24, 9-11)




