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C’est plat ! me souffle Catherine, à la sortie de l’aéroport, un peu dépitée. C’est "ça" l’île dont on parle tant ? Tout est jaune : les maisons à terrasses, emboîtées les unes dans les autres comme des cubes géants, se distinguent à peine du sol. Je pense au désert, à Charles de Foucauld… Le premier contact avec Malte est quelque peu déroutant. Nous imaginions une île comme la Corse, verdoyante. C’est oublier que nous sommes bien plus au Sud, sous la Sicile, en face de la Tunisie.
Chez une Sicilienne de l’Empire romain
Notre guide Emanuel (Manny pour les intimes) aime son île et compte bien nous la faire aimer ! Le taxi nous emmène directement à Rabat pour visiter les catacombes de sainte Agathe (250 ap J.C.). Un prêtre âgé nous accueille chaleureusement. Ses grosses lunettes aux verres épais cachent de petits yeux vifs et intelligents. Nous voici dans ce cimetière, transportés des siècles en arrière ! Au temps des Romains (à partir de 218 av. J.C.) les morts ne pouvaient pas être enterrés dans la ville, donc on creusait des galeries. Des fresques colorées ornent les murs ; un personnage n’a plus de visage : Les pirates ont effacé certaines parties des fresques qui datent du IVème siècle. La crypte de Ste Agathe a été, sans doute, la première église de Malte. C’est ici que j’ai dit ma première messe, nous confie ce savant, la main sur le cœur, très ému. Mind your head !* D’étroits couloirs débouchent sur des salles circulaires. Dans les murs, de petites niches pour les enfants, au sol, des "sarcophages" en pierre où l’on plaçait les morts. Chaque famille avait un emplacement qu’elle devait gérer. Je me penche : horreur ! Un magnifique squelette me sourit de sa bouche édentée, trop content du bon tour qu’il joue aux touristes... Plusieurs "confrères" nous souhaiteront ainsi la bienvenue ! Creusée dans le mur, une magnifique coquille St Jacques ornée de motifs d’oiseaux et de fleurs ; sur le sol, telle une "hostie" géante, la table de l’agape sur laquelle les parents des décédés participaient à la veillée. Tout cela signe le caractère chrétien du lieu. Un silence respectueux nous envahit.
Un caillou célèbre
Nous quittons les catacombes pour l’île Saint-Paul. Le petit bateau à moteur file sur une mer bleue et transparente qui s’étale à perte de vue. Nous arrivons sur un gros caillou, parsemé çà et là de petites plantes fleuries odorantes. C’est ici que saint Paul a fait naufrage avec ses compagnons, une statue monumentale qui domine la mer en fait mémoire :
«Mais bientôt, venant de l’île, se déchaîna un vent d’ouragan nommé Euraquilon. Le navire fut entraîné et ne put tenir tête au vent ; nous nous abandonnâmes à la dérive (…) Quand le jour parut, les marins ne reconnurent pas la terre ; ils distinguaient seulement une baie avec une plage, et ils se proposaient d’y pousser le navire. Ils détachèrent les ancres (…) Puis hissant au vent la voile d’artimon, ils se laissèrent porter vers la plage. Mais ayant touché un haut-fond entre deux courants, ils y firent échouer le navire» (cf. Ac 27, 9-44). De retour au port, une petite église attire notre attention : St Paul aurait fait du feu ici après son naufrage, explique Manny. Dans le chœur, trois grands tableaux représentent trois épisodes du séjour à Malte de saint Paul : «Une fois sauvés, nous apprîmes que l’île s’appelait Malte (…) Les indigènes nous accueillirent tous auprès d’un grand feu qu’ils avaient allumé (…) Comme Paul ramassait une brassée de bois, une vipère s’accrocha à sa main (…) Mais lui secoua la bête dans la feu et n’en ressentit aucun mal (…) Le père de Publius (le premier personnage de l’île qui sera le premier chrétien), en proie aux fièvres et à la dysenterie, était alité. Paul alla le voir, pria, lui imposa les mains et le guérit.» (cf. Ac 28, 1-10). Saint Paul n’est resté sur l’île que trois mois, mais les Maltais sont restés catholiques à 97% malgré les invasions arabes, byzantines et 150 ans d’empire britannique. Il faut dire que Malte est sous la bonne garde : saint Paul, sainte Agathe et saint Publius en sont les protecteurs !
La ville des Chevaliers
Après Mdina "la silencieuse" où saint Paul vécut après son naufrage, cité médiévale, ancienne capitale, petit bijou dans son écrin de pierres couleur miel, nous voici à La Valette, la capitale actuelle. Les longues rues étroites, à angles droits, jouent les montagnes russes. De petites statues fixées aux angles des rues bordées de balcons montrent la ferveur de ce peuple. La Valette a été fondée au XVIème siècle par les Chevaliers après leur victoire sur les Turcs en 1565, explique Manny. Jean Parisot de la Valette, Grand Maître à cette époque, en a conçu le projet et lui a donné son nom. La majorité des grands maîtres étaient français. Cet ordre religieux et militaire accueillait les pèlerins venant de Palestine. Chassés de Rhodes par les Turcs, ils se sont établis à Malte en 1530. Grâce aux dons venus de toute l’Europe, ils ont pu construire de somptueux édifices, jardins, palais, le Grand Port, les Trois Cités… Nous pénétrons dans la cathédrale Saint-Jean et nous voici sans voix, saisis par la beauté la richesse et la profusion de la décoration. Quel contraste avec l’austérité de la façade ! De style baroque, l’église est une splendeur : piliers entièrement sculptés et dorés à l’or, dalles en marbre polychrome sous lesquelles reposent trois cent soixante-neuf Chevaliers ; candélabres, et immenses grilles de l’autel du Saint-Sacrement en argent, fresques remarquables de la voûte, représentant la vie de saint Jean-Baptiste, gigantesques monuments funéraires à la mémoire de Grands Maîtres ; Le baptême du Christ, immense sculpture taillée dans le marbre de carrare qui surplombe le maître-autel en bronze doré ; peintures du Musée de la cathédrale, dont la célèbre Décollation de Saint Jean-Baptiste de Caravage…
Une festa
Quitter Malte sans avoir assisté à une festa est impensable. Les rues sont tendues de bannières, drapeaux, oriflammes. Le bruit est assourdissant : cloches, feux d’artifice, fanfare et pétards animeront la fête pendant plus de deux heures ! La façade de l’église, du clocher au parvis, resplendit de mille feux. C’est féerique ! C’est ainsi toutes les semaines, de juin au 8 septembre, période où les saints sont fêtés. Pour la circonstance, l’église est tout illuminée, les murs tendus de madras rouge. La foule est dense. Tous les bancs sont occupés par les fidèles ! Comment ceux-ci peuvent-ils prier dans tout ce bruit ? Dans une des chapelles annexes sont exposées quantités de chasubles brodées dont certaines datent du XVIIIème siècle ; sur l’autel, deux rangées de calices en argent, sculptés, fascinent le regard ; quelques uns datent de trois cents ans ! Je n’ai pas assez de mes yeux pour tout voir. Ivres de bruit et de lumière, nous partons. Demain, le Saint sera promené à travers le village avec d’autres statues en carton bouilli recouvertes de plastique à cause d’une petite pluie, et la fête battra son plein.
Sans l’Histoire, Malte n’aurait été qu’un quelconque caillou sicilien. Vivant d’un passé prestigieux elle reste cependant tournée vers l’avenir (cf. encadré).
L’heure du départ a sonné… Du hublot de l’avion, je jette un dernier coup d’œil, le cœur un peu serré ; un peu de mon cœur reste sur ce bout de terre. Sous le soleil matinal, La Valette est blanche ; à midi, elle sera couleur miel…





