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La Qadisha, vallée sainte
Rencontre avec les Pères de l’Église

(Auteur : F. Lacoste - Parution F&L n° 241 de Juillet/Août 2005)

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Notre bus vire à gauche et s’engage dans une petite route en terre. Le paysage est féérique.  La montagne verdoyante est découpée en lamelles par les terrasses. Amandiers, oliviers, arbres à kakis, partout des petites fleurs égaient notre passage. Derrière moi, Colette pousse un cri qui me fait sursauter. Notre chauffeur vient d’engager le bus sur une petite route de terre bordant le précipice, et qui semble à peine pouvoir porter une petite voiture "smart" ! Nous applaudissons le chauffeur qui est rebaptisé “passe-partout”.  Pas de barrière de protection, ici les anges nous gardent… Nous sommes dans la vallée sainte !  Le bus s’arrête et nous continuons à pied. Nous nous retrouvons dans l’une des vallées les plus profondes du Liban : la Qadisha.  Au fond de cette vallée sauvage coule le Nahr Qadisha qui prend sa source dans une grotte aux pieds des cèdres du pays.

Paysage grandiose
Le père Alexis, responsable de la Communauté des Béatitudes au Liban, nous propose de vivre cette marche avec la prière du cœur. Sur ma respiration, j’inspire le “Seigneur Jésus, fils du Dieu Vivant” et j’expire le “prends pitié de moi pécheur”. Petit à petit ma marche s’accorde à cette prière. Le mot “Seigneur” resplendit dans ce paysage grandiose et la majesté de la montagne encore enneigée. Nos yeux se réjouissent devant ce spectacle et nos âmes se dilatent.
Après une bonne heure, nous arrivons près d’une chapelle. Les premiers sont déjà à l’intérieur et prient en silence. Joumana, jeune libanaise, nous raconte :  « Nous nous trouvons ici chez sainte Marina. Très jeune, elle a perdu sa maman, son père est entré au couvent de Qannoubine . Après trois ans, il a visité sa fille pour lui faire don de ses biens. Marina le supplia alors de l’emmener avec lui pour sauver son âme. Son père lui coupa les cheveux et lui donna des habits de garçon, lui faisant promettre qu’elle ne dévoilerait jamais ce secret. Marina devint frère Marinos. Ce moine était considéré car, bien que jeune, il était très pieux, humble et zélé. Quand son père mourut, frère Marinos resta dans sa cellule et poursuivit sa vie de moine. Un jour, le supérieur l’envoya recueillir des aumônes dans un village et dut passer la nuit dans un caravansérail. Il fut, par la suite, accusé d’avoir violé une jeune fille cette nuit-là. Marinos fut chassé du couvent et obligé de garder l’enfant. Le moine accepta la punition et, miracle, put allaiter l’enfant. Le jour de sa mort, les moines découvrirent un papier sur sa tunique expliquant sa situation et suppliant ses frères de ne pas enlever ses habits de moine. » Joumana poursuit ses explications : « À droite de l’autel se trouve une pierre tombale avec des inscriptions en arabe. C’est la tombe des patriarches maronites. Au VIème siècle, le couvent de Qannoubine comprenait deux cents moines. Au XVème siècle. il devint la résidence des patriarches maronites, où ils vécurent pauvres et persécutés. » Nous y découvrons de splendides fresques.

Goûter l’invisible
Père Alexis nous suggère de célébrer l’eucharistie à côté de la grotte de Marina. L’autel improvisé est de suite décoré de fleurs et d’une croix. Nous prenons un temps d’adoration. Que demander de plus ? Impossible de décrire cette messe, porte ouverte sur l’invisible… Après un pique-nique à la libanaise, nous sommes invités à plonger dans la grâce du lieu : soit par le silence et la sieste, soit en poursuivant notre marche jusqu’au couvent Notre Dame d’Hawka (n.d.l.r. Hawka signifie degré, escalier en syriaque) où vit un ermite. Pas d’hésitation pour moi : j’irai chez l’ermite ! Cette idée renouvelle mes forces et nous grimpons comme des cabris les rochers et les petits sentiers. Dans le fond de mon cœur, je demande au Seigneur –s’il le désire-- de nous permettre de parler à cet ermite. Je réalise que j’ai toujours eu l’impression que la vie ascétique des Pères du désert datait d’une autre époque, et là, je la touche de près. Cela me donne des frissons. La grâce de Dieu et impressionnante.

L’homme de Dieu
Après une demi-heure de marche, nous arrivons sur une petite terrasse et entrons sous un porche naturel. Il s’agit de deux grottes superposées. À gauche, nous découvrons une petite porte en bois et prenons les escaliers taillés dans la roche qui nous mènent devant une entrée de grotte. C’est une petite chapelle. L’ermite est là. Il prie, assis sur une chaise. Nous entrons et prions. Sur l’autel se trouve l’image du  Christ miséricordieux de sainte Faustine. Nous sommes à la maison. La surprise alors est de taille ! Hawka qui fait partie de notre périple est, en fait, l’ami des ermites. C’est lui qui leur apporte de la nourriture l’hiver. Voyant son ami, l’ermite sort de la chapelle et va le trouver. Caroline ne tient plus en place et se trouve aux côtés de l’ermite lui annonçant que, depuis la veille, nous avons un nouveau pape. Ratzinger ! s’écrie l’ermite tout heureux… Notre petit groupe a vite fait de sortir de la chapelle et nous nous retrouvons sur la terrasse  à écouter  les paroles de ce prêtre colombien venu au Liban depuis quinze ans pour embrasser la vie solitaire.
Père Dario nous permet de casser beaucoup d’images toutes faites sur les ermites. Il est plutôt rond et joyeux au lieu d’être rigide et maigrichon ! Sa vie est toute simple : il se couche à 19h, se lève à 24h pour prier jusqu’à 8h ; ensuite il travaille la terre, étudie, prie. Il a un bureau et une petite cuisine. Il vit de ce qu’il cultive. Il n’a pas de grands besoins puisqu’il jeûne souvent durant les cinq carêmes. Ce bon vivant au capuchon noir - il est maronite -  nous explique qu’il est entré au couvent Saint Antoine dans le but de devenir ermite. J’étais responsable d’un hôpital psychiatrique et je suis venu au Liban pour être moine ermite. J’ai attendu dans la patience et les larmes pendant huit ans. Père Dario a alors écrit au Saint-Père Jean-Paul II pour lui demander l’autorisation de devenir ermite. Le Pape lui a de suite répondu et le lui a accordé.

Amour et humour
Les questions fusent : Comment priez-vous ? – Je médite, contemple, récite l’office divin… Je le regarde, Il me regarde, je l’aime, Il m’aime. Nous sommes comme des amoureux : ils ne se disent rien mais ils s’aiment. C’est une prière de simplicité.  – Et quand votre imagination vous entraîne ailleurs ? – Ah la folle du logis ! Je fais un acte d’adoration ou d’action de grâce même si le moulin des pensées tourne. (L’ermite fait une moue, qui semble dire : « Peu importent les pensées, Jésus me regarde et m’aime. ») Quelqu’un s’écrie alors : Vous êtes comme saint Charbel ! – Non, il n’aimait pas les femmes, moi si !
Avec beaucoup de simplicité, il nous explique ses derniers travaux dans son ermitage : il a enlevé toute la verdure qui tombait sur la grotte. Les gens des villages voisins n’étaient pas très contents car cela faisait partie du paysage et de la tradition mais pour lutter contre l’humidité c’est un plus. En parlant de ses travaux, il nous relate son désir de changer de place l’autel de sa chapelle car les femmes qui n’arrivent pas à avoir d’enfants viennent tourner autour de celui-ci. La réponse qu’il leur fait est très simple : Dormez avec votre mari ! Nous savons que sa prière les porte et nous porte aussi.
En le quittant, Père Dario nous dit qu’habituellement, il ne s’accorde pas tout ce “blabla” ! Quelqu’un lui demandant où il dort, le moine nous ouvre la porte de sa cellule. Nous découvrons une planche de bois épaisse d’un centimètre avec un tapis, l’oreiller de l’ermite est une pierre car « Jésus n’avait pas de pierre où reposer sa tête » (Mt 8, 20). Au-dessus de son lit, un tableau de saint Joseph avec l’Enfant-Jésus. En le saluant, il me dit par deux fois : Priez pour moi.  En redescendant dans la montagne, cette parole percute mon cœur et mon esprit. « Priez pour moi ». Oui, certainement, j’ai besoin de prier bien davantage…
Nous retrouvons, après avoir croisé un troupeau de chèvres aux longues oreilles, l’ensemble de notre groupe et reprenons la route. La solennité de la montagne, le chant des oiseaux, les arbres de Judée en fleurs, toute la création chante et loue le Créateur. En reprenant ma marche, je reviens sur l’inspire « Seigneur Jésus, Fils du Dieu vivant » et l’expire « Prends pitié de moi, pécheur ». Nous vivons un véritable bain de Ciel dans cette vallée. À chaque instant, nous avons l’impression de pouvoir découvrir une chapelle, un monastère ou un ermitage. On raconte que l’encens est monté dans de telles quantités pendant les heures de prière que les Libanais voyaient un nuage planer au-dessus de la Qadisha. Pendant cette marche, j’apprends à descendre au fond de la vallée de mon âme, à ne plus tant m’attacher aux ombres de la mort et aux peurs tenaces de la vallée de larmes qui y repose mais de regarder plus haut, de m’émerveiller à chaque instant des touts petits cadeaux découverts au fil du chemin… Seigneur Jésus Christ, Fils du Dieu vivant, aie pitié de moi pécheur. Tu es Seigneur…

“Marie Source de Vie”: Renseignements : www.msvie.com  Tel. : O2.25.30.28.43