Une princesse ornée de joyaux : la Moldavie
(Auteur: Fr. Bernard de Clairvaux-photos C. Deher - Parution F&L n° 264 de Septembre 2007)
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Sous un ciel d’automne, nous quittons la Transylvanie pour la Bucovine (région nord de la Moldavie) par le col de Tihuta, à 1.200 mètres d’altitude, sur la chaîne des Carpates orientales. Nous traversons des forêts de sapins sur une route défoncée (trois heures pour faire cent kilomètres) avant d’atteindre les vallées et les collines de la Moldavie. Nous découvrons ici et là des villages tout en longueur, aux maisons basses typiques avec leurs frises peintes sur les murs.
Baguette à la main !
La Moldavie nous accueille de ses noms enchanteurs, parfois universellement connus, comme ceux des monastères de Moldavita, Sucevita, Neamt, Voronet… Sept de leurs églises font partie du patrimoine de l’UNESCO. Tous ces édifices sont les témoins d’une importante vie culturelle et religieuse. Nous sommes aussi dans la région natale du légendaire Vlad, alias Dracula, que l’on nommait “l’empaleur” à cause des tortures qu’il infligeait à l’ennemi ottoman : les Turcs ! C’est avec la tête remplie de tous ces faits et gestes que nous franchissons la porte du monastère de Moldavita (il abrite aujourd’hui 42 sœurs). Nous sommes d’emblée saisis par le calme de ces lieux. Une enceinte et des bâtiments entourent un jardin admirablement entretenu au centre duquel se trouve l’église construite en 1532 (à l’initiative du prince Pierre le Grand), peinte à l’extérieur comme à l’intérieur ! Mère Tatiana, tout en noir dans son habit monastique orthodoxe, nous attend de pied ferme. Cette ancienne institutrice, fière d’avoir pu parler en 1993 avec le pape Jean-Paul II lors d’un voyage en Italie avec des étudiants, est une force de la nature : quelqu’un que l’on n’oublie pas… D’aucuns disent qu’elle fait partie du patrimoine ! La visite commence tambour battant, de façon très méthodique. Baguette à la main, Mère Tatiana commente les fresques avec vivacité et pédagogie…
Pigments inconnus
Comment ces fresques ont-elles pu résister, des siècles durant, au climat rude du pays ? Grâce à la technique exceptionnelle de créateurs anonymes remplis de foi ; des moines dont certains se sont formés en France ou dans les monastères du Mont Athos. Beaucoup de pigments nous restent inconnus aujourd’hui, explique Mère Tatiana, mais ils utilisaient de l’argile de Moldavie, du bleu de Mésopotamie. Radieuse et généreuse, Mère Tatiana sait maintenir l’attention de ses visiteurs. Les thèmes sont originaux, souvent bibliques, mais ils se rapportent aussi, dit-elle, au contexte historique de la région, aux costumes de l’époque… Remarquez la précision des détails, la pureté des couleurs, et ce jaune ! On admire des centaines de scènes et de personnages que Mère Tatiana désigne chaque fois de sa baguette. Parmi les thèmes évoqués : l’Arbre de Jessé, le Jugement dernier, l’illustration de l’Hymne acathiste (hymne de la liturgie orthodoxe dédié à la Vierge Marie) qui se déploie de façon impressionnante sur toute la face sud de l’église, ou bien le Siège de Constantinople dont la mémoire, précise Mère Tatiana, restait vive dans l’esprit du peuple. Nous admirons également la hiérarchie des anges et celle des hommes : prophètes, apôtres, martyrs, moines… La communion des saints semble si familière à une époque où la liaison entre les mondes visible et invisible faisait vraiment partie de la vie. Nous retrouverons ces thèmes dans l’ensemble des églises peintes de la Bucovine qui sont comme d’étonnants albums à ciel ouvert !
Chapelle Sixtine de l’Orient
La construction de ces églises était considérée comme un devoir sacré pour les princes de Moldavie. Le plus grand bâtisseur d’églises de toute la Roumanie fut le prince Étienne le Grand qui régna en Moldavie pendant 47 ans (de 1457 à sa mort le 2 juillet 1504, date inscrite au calendrier orthodoxe depuis sa canonisation en 1992). On lui doit l’église de Voronet fondée en 1488. On la surnomme “la Chapelle Sixtine de l’Orient” car c’est l’une des plus belles églises orthodoxes de l’Europe. Sa peinture extérieure est lumineuse, chaleureuse et se caractérise par son bleu. Ce “bleu de Voronet”, unique au monde, est bien connu des peintres dans la galerie des couleurs célèbres ! On dirait, raconte avec malice Mère Elena qui nous fait visiter les lieux, que les auteurs de ces fresques ont fait descendre le ciel sur la terre, pour élever les hommes vers le ciel. Nous retrouvons sur ce fond bleu l’Arbre de Jessé, l’Hymne acathiste… La maîtrise des peintres moldaves force vraiment notre admiration quand nous abordons la face ouest de l’église pour y découvrir la grande fresque du Jugement dernier ! Outre leur signification spirituelle, la richesse et la variété des thèmes de ces peintures constituent un document historique exceptionnel. Voronet joua un rôle important ; les moines y copiaient psautiers et manuscrits, comme au monastère de Neamt, le plus grand du pays, appelé à juste titre “foyer de culture” (encore très actif avec une bibliothèque de plus de 11.000 volumes !).En entrant dans l’église de Voronet, nous apercevons deux sœurs travaillant dans la pénombre à la restauration de fresques. Engagés plus avant, Mère Elena nous précise : Tournez sur vous-même et suivez les fresques peintes sur les murs selon l’ordre du calendrier des fêtes liturgiques… Les sœurs ici s’efforcent d’harmoniser prière et travail au monastère, aux champs, à l’atelier de peinture, aux visites comme le fait Mère Elena avec tant de délicatesse avant de nous souhaiter bonne continuation… On quitte la Moldavie à regret, le cœur empli des richesses de ces lieux “brassés” par l’histoire, mais également témoins extraordinaires du grand mystère de la foi…




