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Anaphora, petit “Taizé” égyptien

(Auteur : Fr Bernard de Clairvaux - Parution F&L n° 262 de Juin 2007)

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Il fait presque nuit sur la route du désert qui relie Le Caire à Alexandrie2. Nous distinguons à peine le sable, les palmiers, les maisons, les minarets et toute cette “forêt” de publicités bordant la nationale. Il faut connaître l’endroit pour repérer le bidon qui tient lieu désormais de signal pour tourner à droite, car le panneau indiquant Anaphora a été arraché à maintes reprises... Nous nous engageons sur un chemin de terre. Les phares éclairent de part et d’autre des casoarines, grands arbustes que l’on plante pour se protéger des vents de sable.

Point d’interrogation ?
Coup de klaxon : les portes s’ouvrent sur une splendeur ! Les bâtiments et les extérieurs sont éclairés de petites lumières, à l’image du ciel étoilé… À l’intérieur, on se contente de bougies, ce qui favorise le recueillement et une vie s’accordant sur le rythme des nuits et des jours. Après un accueil chaleureux, chacun quitte la grande bâtisse pour aller se coucher dans l’une des multiples “cellules” alentours. Le lendemain, au soleil levant, on découvre avec surprise tous ces bungalows construits à la manière d’un village copte. Les toits sont des dômes de terre cuite protégeant autant du froid que du soleil. Dans ce havre de paix croissent de nombreux arbres et autres végétaux choisis pour leur beauté, leurs fruits et leur symbolisme biblique : palmiers, oliviers, figuiers, sycomores, orangers, bananiers, manguiers, vignes… On y trouve tout un jardin potager et de nombreuses plantes aromatiques. Après un petit-déjeuner dans le bâtiment principal où la hallawa3 côtoie fromage blanc, fèves, tomates, riz… nous quittons le réfectoire pour grimper jusqu’à la terrasse, accompagnés de Maïté, l’une des permanentes du lieu. Nous admirons la vue que nous avons sur les bungalows dont l’ensemble forme un immense point d’interrogation !.. Le point lui-même est constitué d’un petit oratoire.

Trouver l’eau vive
Maïté explique : Anaphora est un lieu d’accueil, de rencontre, de retraite qui est né d’une vision, celle d’Amba Thomas qui désire donner à ceux qui viennent ici une chance de s’arrêter et de se poser les questions essentielles : le sens de ma vie ? La souffrance ? Ce passage sur cette terre pour aller où ? etc. Ces questions reçoivent leurs réponses au cœur du silence et de la prière auxquels ces lieux nous prédisposent. Au milieu du jardin, un point d’eau en forme de Tau4 symbolise les eaux vives jaillissant du cœur de Jésus crucifié. Il faut “enjamber” ce point d’eau par un petit pont pour « aller sur l’autre rive » et rejoindre l’église où se vivent messe et offices.

Accueil à tout vent…
Katja, suédoise, se reconnaît à ses cheveux blonds ! C’est l’un des piliers du lieu. Journaliste, elle vint en 1994 interviewer Amba Thomas. En rencontrant l’homme et son projet, elle se dit : C’est ça que je cherche à vivre ! Elle devint bénévole à plein temps pour cela. Et l’aventure n’est pas finie ! dit-elle. Ce lieu est ouvert à tous : pèlerins, étudiants, touristes (bonne étape préparant à la visite des monastères), jeunes et moins jeunes, de toutes confessions… Les gens, dit Katja, reçoivent ici des réponses intérieures… Notre rôle est plus dans la présence que dans la parole ! Anna-Clara, 34 ans, luthérienne, est ici depuis trois mois : Non par souci d’exotisme, car je me sens ici comme en famille ! Elle prépare un mémoire sur la symbolique du pain dans l’art et la mystique, mais je suis ici pour approfondir les racines chrétiennes. Giedre, 30 ans, catholique, lituanienne : J’ai passé un master aux U.S.A. et je travaille dans une société de management des conflits pour la construction de la paix. Elle travaille auprès de responsables d’Église et, depuis 6 mois, auprès de Mgr Thomas : Si je suis ici à titre professionnel, c’est aussi pour moi une bonne place pour grandir !

Le prix de la paix
Au dîner, parmi le va-et-vient de tout ce monde, Amba Thomas se tient près de la cuisine, dans un fauteuil roulant car il a vécu un accident de la route, en 2006, qui a fait trois morts. Cela ne l’empêche pas d’être attentif à chacun, avec son regard plein de douceur. Vrai père pour sa communauté, c’est aussi un père spirituel qui délivre ses enseignements à la manière des Pères du désert (5). Le monde, confie-t-il, n’a pas besoin de paroles, il en est saturé, mais il a besoin de vérité et de don. On lui demande ce qui compte pour lui : C’est « Aimez-vous les uns les autres… » C’est voir une personne blessée sortir d’ici avec le sourire, la paix de Dieu. C’est être le spectateur de ces résurrections intimes qui se lisent sur les visages… Il est bientôt 18 h et nous rejoignons l’église pour l’Office du soir. Nous retirons nos chaussures, comme toujours en Égypte, pour entrer dans cet espace magnifique avec sa constellation de bougies ! On s’assoit sur des tapis colorés et l’on se laisse bercer par les chants orientaux et les prières spontanées… Contre les forces hostiles, dans ce pays où les coptes sont souvent persécutés, on expérimente combien ce lieu d’accueil et de paix ne subsiste que par la puissance de l’amour et de la prière…

Amba Thomas :
Né au Caire en 1957, cet homme remarquable (vétérinaire, puis psychologie et la théologie aux U.S.A., puis moine au monastère Saint Pacôme en Égypte) fut ordonné évêque par le Pape Shénouda  (copte orthodoxe). Guéri miraculeusement des suites d’un premier accident, va à Taizé en 1997. Acquiert en 1998 un espace désertique sur lequel il fore un puits permettant le “jaillissement” d’Anaphora et d’une vie renouvelée dans les coeurs…

Les activités d’anaphora :
Communauté de 20 permanents avec son rythme de prière, de travail et un ministère d’accueil. Lieu d’enseignement et de formation : tradition copte, théologie, gestion, comptabilité… Espace fermier de 68 hectares (ânes, vaches, dromadaires, moutons…) : jeunes de Haute Égypte se formant auprès d’un ingénieur agronome. Fabrication d’infusettes avec Maïté (française phytothérapeute) et Sarah : nombreuses plantes dont le carcadet, traditionnel depuis plus de 5000 ans en Égypte !

(1) Anaphora (grec) : prière des offrandes eucharistiques. Nafora (copte) : jaillissement d’eau
(2) Anafora est à 75 km au nord du Caire et à 150 km au sud d’Alexandrie
(3) Pâte à base de sésame, miel, pistache…
(4) Lettre grecque en forme de T, symbole de la Croix
(5) L’Abba (l’ancien), enseigne d’expérience, de façon concrète  ou imagée, et non sans humour !..
Contact : anaphora@gega.net ou bishthomas@yahoo.co.uk