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Mes hontes, chemin de miséricorde

(Auteur: Yves Boulvin - Parution F&L n° 259 de Mars 2007)

Yves Boulvin
est formateur en relations humaines, psychologue et consultant. Il organise depuis de nombreuses années des stages en entreprise,parallèlement à son activité de thérapeute. Il anime depuis plus de dix ans les émissions Foi et psychologie retransmises sur différentes radios francophones.

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Comme c’est beau, pour un thérapeute, d’entendre quelqu’un qui se décide pour la première fois à oser dire ce qui lui fait le plus honte, ce qu’il n’a jamais dit à personne ! Quel moment intense où l’Amour de Dieu est tellement présent, cet Amour qui vient nous délivrer !

De l’ombre à la lumière
Tout ce que nous n’avons pas dit, au moins une fois, dans un lieu adéquat, protégé, où il n’y a pas de jugement, tout ce qui a été caché, nous ronge de l’intérieur et risque de provoquer dans notre vie ou celle de nos descendants des scénarios répétitifs.
Comme c’est beau, touchant et profond lorsque tu viens me parler de ce que tu as vécu au niveau de la sexualité, de ce viol qui t’a tant marqué, des attouchements d’un proche qui t’a interdit d’en parler, mais aussi lorsque tu oses dire, toi qui veux paraître "bien", que tu ne te sens pas aimable, et que remontent des culpabilités de ton enfance, de ton adolescence ou de l’âge adulte. Comme c’est beau lorsque tu oses aborder tout ce que tu n’aimes pas dans ton corps, parce qu’on s’est moqué, à l’école, de ton nez, de tes oreilles, de ton poids, de ta taille, de ta silhouette, mais aussi de ton nom, de ton origine sociale, de la couleur de ta peau, de ta religion. Un professeur t’a humilié devant toute la classe, un camarade s’est moqué de toi parce que tu avais fait pipi au lit, quelqu’un est entré dans ta chambre alors que tu te déshabillais, dans les toilettes au moment où tu t’y trouvais, tu as surpris tes parents à moitié nus et tu as eu honte…
Comme c’est beau lorsque tu racontes tristement ce moment où tu as perdu la face, où tu as été pris en flagrant délit de tromperie, de mensonge ou de vol dans une grande surface ; où tu "avoues" certains fantasmes ou certaines attitudes sexuelles, certains comportements vis-à-vis de l’argent, ou encore des comportements alimentaires compulsifs.
Tu m’expliques que tu as honte, toi, adolescente, de te dire chrétienne dans un milieu qui ne l’est pas et qui s’imagine que les chrétiens sont des gens qui jugent les autres et qui croient détenir toute la vérité, rien que la vérité.
Comme c’est beau lorsque tu viens dire en rougissant que tu te sens "bête" parce que tu n’as pas fait d’études, que tu es "autodidacte", comme tu dis, alors que d’autres ont des diplômes, que tu n’oses pas parler en public ou être simplement regardé. Comme c’est beau de t’entendre dire que tu ne supportes pas de rougir, d’avoir les mains moites, de l’embonpoint, des rides, une mauvaise haleine, une transpiration que tu trouves trop forte ou une pilosité trop abondante ! Si tu savais tout ce que peut entendre un thérapeute… Tant de complexes, de culpabilités non réglées : Je suis un enfant de l’adultère, J’ai fait l’école buissonnière, J’ai pris de la drogue, J’ai quitté de nuit ma communauté, J’ai une relation avec un prêtre, Mon mari m’oblige à…, En cachette, je…, Si les autres savaient que…

« Que tu es belle, ma fiancée ! »
Et comme est beau ton visage lorsqu'en face de toi, devant ce que tu pensais impossible à dire et impossible à entendre, tu ne surprends chez ton interlocuteur aucun tressaillement, aucun étonnement, aucun refus, aucun jugement, mais que tu le vois imprégné de l’Amour de Dieu pour toi. Merci pour la confiance que tu as eue ; merci dans ce lieu d’avoir vidé tes poubelles, d'avoir voulu retirer cet obstacle à l’action de Dieu. Merci de t’être mis(e) à nu.
Et le Seigneur te dit : « Tu es belle, ma bien-aimée, ma tourterelle, Je t’aime telle que tu es. Que tu es beau, mon ami. Merci de m’avoir ainsi ouvert cette pièce fermée de ta maison. Ensemble, nous allons ouvrir maintenant la fenêtre pour qu’y entrent enfin mon Amour et ma Lumière. Je ne suis pas, dit le Seigneur, quelqu’un qui accuse et qui prend en faute : Je t’accueille et Je veux te guérir. »

Tout événement peut être fécond
Je saurai que j’ai nettoyé mon passé si je me sens capable maintenant de m’en rappeler et de l’évoquer tout simplement sans honte excessive. J’ai péché, il est vrai ; j’ai commis des fautes, il est vrai ; j’ai été violé, humilié, bafoué, il est vrai. J’ai blessé, meurtri, défiguré l’action de Dieu à travers moi, c’est vrai. Mais aujourd’hui, je dis Oui, parce que cela a eu lieu, et que je comprends que cet évènement, mis dans le Cœur de Dieu, développe en moi l’humilité et la charité. Je ne pourrai plus prétendre être parfait par moi-même, être mieux que les autres. Heureuse honte qui me fait partager la condition de l’humanité souffrante, qui me permet de comprendre l’autre et de ne pas le juger. Comment pourrais-je le faire, après tout ce que j’ai vécu et dont j’ai douloureusement conscience…

L’origine de mes hontes
Rien n’est jamais définitif. Même si j’ai été violé physiquement, je ne l’ai pas été dans ma profondeur parce que je l’ai subi. La perte de la virginité ne se réduit pas à un acte de violence extérieur. Je me libère en parlant. J’ai l’impression de ne pas être propre, d’être sale ou d’avoir été sali. Cela peut être renforcé par le fait que, par exemple, ma mère se lavait peu : nous étions trop pauvres à la campagne. Et si aujourd’hui, je prends tant de temps pour faire la vaisselle ou pour nettoyer les parquets, je sens bien que je cherche à nettoyer autre chose, en moi, des fautes ou des évènements du passé que je n’ai pas acceptés. Ai-je voulu, comme la plupart des enfants à un moment ou l'autre, la disparition de l’un de mes parents, et personne ne m’a aidé à relativiser cette pensée qui a été ma honte toute ma vie ? Ai-je voulu l’un de mes parents pour moi et ai-je rejeté l’autre ? Ai-je voulu la mort de mon frère ou de ma sœur qui ont pris ma place, car ils sont venus après moi ? Ce sentiment, je peux le retrouver aujourd’hui dans mon travail, où une partie de moi, mais une partie seulement, souhaite le départ de mon collègue, plus valorisé par mon patron.
Beaucoup de hontes tiennent à l’image que l’on a de soi et de son corps, aux interdits que l’on a outrepassés, à la pédagogie beaucoup trop négative que l’on a connue à une époque où, trop souvent, on parlait davantage de l’enfer que du paradis. Ai-je vraiment rencontré le seul Dieu qui existe, plein de miséricorde pour chacun de ses enfants, et accueillant dans son Amour ineffable tout ce je veux bien lui confier de honte et d’imperfection ?
Si j’ai du mal aujourd’hui à identifier l’origine de telle ou telle honte, peut-être puis-je demander à Dieu de me la faire comprendre au cours des jours qui viennent. Pourquoi est-ce que je ne vais pas vers les autres ? Pourquoi je me replie ou suis-je agressif ? Pourquoi suis-je seul alors que j’aimerais vivre une relation amoureuse ? Qu’est-ce que cela cache ? Tant que je n’en ai pas parlé à quelqu’un, je risque de dramatiser et d’enfler une situation du passé que Dieu aurait pu m’expliquer autrement et retourner positivement. Quel fait n’ai-je jamais confié à personne ? Comme serait belle l’Église si nous pouvions simplement nous dire nos failles les uns les autres, sans crainte, pour partager avec joie l’Amour de Dieu qui remplit la cruche fêlée qui nous habite tous (voir FL 226).

Dieu transforme tout en bien
Me reste-t-il des étiquettes sur moi-même : menteur, hypocrite, paresseux, velléitaire, non fiable ? Au lieu de m’y enfermer et de le devenir de plus en plus, ne pourrais-je pas, au contraire, avec l’aide de quelqu’un d’extérieur dont c’est le métier, découvrir ce qui est à l’origine de cette image déformée ? Si je suis tout petit, je comprends que Dieu n’attend pas de moi une perfection actuelle dont je ne suis pas capable, mais seulement que je me laisse aimer. Son Amour transforme tout en bien, il transforme tous les tuyaux tordus de ma vie en un bel orgue, toutes mes voies tortueuses en une route bien droite. J’aurais préféré ne pas vivre ce que j’ai vécu, mais puisque que c’est ainsi, je te remercie, Dieu de ma vie, de la fécondité que tu me donnes à travers mes failles et mes imperfections. Grâce à Toi, je comprends mieux les autres et je peux les accueillir dans tout ce qu’ils ont vécu.