Yves Boulvin
est formateur en relations humaines, psychologue et consultant. Il organise depuis de nombreuses années des stages en entreprise,parallèlement à son activité de thérapeute. Il anime depuis plus de dix ans les émissions Foi et psychologie retransmises sur différentes radios francophones.
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Entre un plaisir momentané, transitoire, superficiel, et une joie profonde, entre le fait d’être simplement content et celui d’être dans la béatitude intérieure, il y a tous les degrés du passage entre ce qui est le plus superficiel en nous et ce qui est le plus profond.
La paix plus profonde que mon épreuve
Nous aimerions tous être heureux. Et pourtant, nous développons souvent, sans en avoir conscience, de nombreux sabotages au bonheur, tellement nous avons pris l’habitude d’avoir mal, de souffrir et de nous faire souffrir. Mais le bonheur vrai est au-delà de l’avoir, du transitoire, il est dans la découverte, au fond de nous-mêmes, d’une immensité lumineuse, d’un au-delà de nos errements psychiques, qui est fait de sérénité, et où nous vivons déjà, maintenant, un sentiment d’éternité et de plénitude. À force d’utiliser des expressions comme Je suis au fond du trou, ou au fond du puits, nous avons souvent l’image que le fond de notre être est lourd, négatif. C’est totalement faux. Si je m’efforce de sourire, un "sourire commercial" comme on dit, alors que ma femme vient de me quitter ou que l’un de mes enfants s’est blessé, il est vrai que sous ce sourire, il y a de la tristesse, de la révolte, beaucoup de souffrance ; mais en même temps, dans les moments les plus difficiles de ma vie, je peux avoir découvert qu’il y a encore en-deçà, au centre de moi-même, un endroit immaculé et souriant. Le ciel est toujours bleu au-dessus des nuages, même les plus gris.
Réaliser qui je suis vraiment, c'est prendre conscience que je peux, au niveau social, afficher un sourire de convenance, qui cache ma détresse, mon découragement ou mes angoisses. Mais heureux suis-je aussi si j’ai pris conscience que, plus profondément encore, il y a la joie profonde : je peux vivre une souffrance et en même temps, en profondeur, être en paix et heureux. Ainsi en est-il de ces parents qui ont perdu brutalement un enfant, et qui, au-delà de leur désespérance, découvrent en eux un endroit de paix, d’amour et même de joie spirituelle. On dit qu'ils sont « dans la grâce », et c’est vrai, mais en fait, ils ont aussi accédé, par leur souffrance, à un endroit plus profond où se vit déjà une autre réalité et où, d’une façon subtile, ils retrouvent intérieurement leur enfant.
« J’entre dans la Vie ! »
Dieu m’habite et m’aime, et, avec Lui, tous ceux qui sont dans le Ciel. Si tel est le cas, tout cela est donc aussi en moi, au fond de moi, et j’y accède lorsque j’arrête de penser, lorsque je m’approfondis, lorsque je rentre dans cet endroit intérieur où Dieu est. Quel bonheur que celui de la profondeur, quel ressourcement ! N’avons-nous pas tous envie de la vie éternelle, d’une vie qui ne s’arrête jamais dans ses aspects les meilleurs ! Thérèse disait bien en mourant : « J’entre dans la Vie. » Comment savait-elle qu’elle passerait son Ciel à faire du bien sur la terre ? Au-delà de ses souffrances, physiques, psychologiques et spirituelles, elle avait la perception, l’intuition du Ciel. Elle nous aide à y entrer avec sa petite voie de l’enfance.
Là où, en moi, est l’enfant de Dieu, là est le Père-Mère céleste, et je vais donc me régénérer, me ressourcer, chaque fois que je vais entrer dans ce lieu de moi-même au-delà de tout ce qui est temporaire, fugitif, et qui est mon ancrage profond et éternel. Je peux dire : Le Ciel existe, non pas simplement parce qu’on me l’a appris, mais parce que je l’ai découvert en moi-même. Je peux dire : Dieu est Amour et me comble, non pas simplement parce qu’on me l’a dit, mais parce que je le vis en profondeur. Thérèse aurait voulu être tout à la fois : missionnaire, zouave pontifical, etc. Or, elle a fortement désiré et choisi de vivre dans un petit endroit fermé, un couvent, dont elle n’est jamais sortie jusqu’à sa mort. Et Dieu sait ce qu’il lui a fallu de démarches et de détermination pour y entrer ! Elle avait compris qu’en accomplissant pleinement sa vie quotidienne, tout simplement, en mettant tout ce qu’elle vivait sans exception dans la fournaise de l’Amour de Dieu, elle pouvait, de ce petit endroit fermé, entrer dans une plénitude qui lui permettrait après sa mort de visiter toute la terre et d’y faire descendre une « pluie de roses ». Les nombreux témoignages qui arrivent à Lisieux montrent qu’elle a pu toucher toutes sortes de cultures, et jusqu’aux extrémités de la terre.
« Ta Face est ma seule patrie »
Ainsi, toi qui, aujourd’hui, es dans ton couvent, dans ton monastère, dans ta maison de retraite, dans ton lit de malade, sur ton fauteuil d’handicapé, as-tu réalisé que tu peux entrer dans une liberté de mouvement intérieur qui va faire de toi un petit frère ou une petite sœur universel(le) ? Charles de Foucauld est resté seul, ou à peu près, dans son Sahara. Et pourtant, quelle fécondité ! En s’intériorisant, en vivant l’aujourd’hui de Dieu, en vivant dans la nature, dans la création de Dieu, il a rejoint intérieurement toutes les solitudes et toutes les cultures. Une personne de bonne volonté qui cherche à bien faire, et qui accueille tout comme une grâce, permettant ainsi à Dieu de tout retourner en bien, devient petit à petit, comme Thérèse, comme Charles, un petit frère ou une petite sœur universel(le). Le veux-tu ?
Vivre une solitude habitée, reliée, en communion : chacun est seul à un niveau de soi-même, mais nous n’avons pas à le craindre, au contraire. Quelle plénitude quand j’entre dans ce lieu qui, jusqu’à présent, me faisait si peur ! Cela ne pourra jamais m’être arraché, c’est le roc sur lequel ma maison est construite, c’est ma vraie patrie. Si j’ai été "déraciné" comme on dit, si j’ai vécu dans plusieurs pays ou au contact de plusieurs civilisations, ou même d’ailleurs si j’ai toujours vécu dans la même région ou le même pays, je peux avoir le sentiment de n’être nulle part chez moi. Je vais alors découvrir que le vrai chez moi est à l'intérieur et que je le porte partout où je vais, parce que je suis enraciné en moi-même, c’est-à-dire en Dieu.
Le Ciel était en moi et je ne le savais pas !
À un niveau extérieur : je vis dans un corps spécifique, unique, original, dans un lieu précis, à un moment donné, dans une fonction spécifique. Et en même temps, dans mon intériorité lumineuse, je suis relié à toute l’humanité, à tout l’univers. J’aime, en vacances, me mettre au soleil, voir des paysages grandioses, mais qu’est-ce que cela me rappelle en fait ? Tout cela est périssable, relatif, et les vacances ne durent pas toute l’année. Et si je découvrais le soleil intérieur, les paysages intérieurs qui m’habitent ? Entrer dans ma profondeur, c’est entrer progressivement dans le Ciel. Et dans le Ciel, j’irai d’accroissement en accroissement, de plénitude en plénitude, de découverte en découverte. Dans ce lieu intérieur, il y a tout, et en même temps, ce tout ne cesse de grandir, de s'épanouir, pour ma plus grande joie. Alors, j’accueille les réductions nécessaires dans ma vie, car comme dans un sablier, pour passer de l’extérieur à l’intérieur, d’une partie à l’autre, il nous faut d’abord passer par une réduction, par le chas d'une aiguille, par un petit trou, par une petite porte qui s’ouvre sur une autre dimension (cf. FL n° 260 : « Fort et fragile – la porte des agneaux »). Un jour, comme le sablier, nous serons vraiment terre et Ciel, Ciel et terre, unis. Nous vivrons plus parfaitement la plénitude et l’immensité de la profondeur à travers les réductions et nos limites, la spécificité du quotidien. Cela fait dire à certains qu’un mystique est quelqu’un qui vit de façon extraordinaire les actions ordinaires.
Les personnes – de plus en plus nombreuses – qui, grâce aux progrès de la médecine, sont sorties d’un coma dépassé, racontent qu’elles ont vécu un Amour infini. Elles reviennent en n’ayant plus peur de la mort, et avec le sentiment d'avoir touché ce qu'elles désiraient depuis toujours : le vrai et grand Amour.
Cet Amour ineffable dont tu as toujours rêvé existe bien au fond de toi, et lorsque tu passeras la porte de la mort, tu diras, toi aussi : Oui, c’est cela que j’ai toujours désiré, toujours recherché ! Ainsi, cela existait depuis toujours en moi et je ne le savais pas…





