Une audace folle
(Auteur : Frances Renda, propos recueillis par F. Lacoste - Parution F&L n° 235 de Janvier 2005)
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Mon regard était comme fasciné. Je tenais dans mes mains un livre sur sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus et de la Sainte-Face. Je regardais son visage et je ne pouvais pas m’en détacher. C’était si intense que j’ai arraché ces photos et par la même occasion les pages de ce livre. J’avais onze ans.
Pour moi, la Petite Thérèse a toujours été réelle et bien vivante. Non, elle n’est pas une statue mais une personne aussi réelle que vous et moi. J’ai lu sa vie plusieurs fois. Petite, je me suis juré d’aller la voir à Lisieux. À dix-neuf ans, j’ai dit à mes parents : «J’y vais». Ils m’ont répondu : «Tu vas y aller seule ?» Comment pouvais-je être seule avec Thérèse ! Ne parlant pas un mot de français, je me suis retrouvée dans une gare à Paris n’y comprenant rien. Je devais avoir l’air angoissé car une vieille dame qui se trouvait de l’autre côté du couloir, avec un tricot à la main, est venue vers moi me demandant si j’allais à Lisieux. Comprenant ma destination, je l’ai suivie. Elle prenait visiblement le même train que moi.
Arrivées à Lisieux, je lui ai demandé où était la basilique – Non, pas la basilique, m’a-t-elle dit, le Carmel, il faut d’abord aller au Carmel. Après deux heures de prière au Carmel, je me suis perdue dans la ville en me rendant à la basilique. C’est alors que j’ai, à nouveau, croisé cette vieille dame qui m’y a conduite. Une heure plus tard, après avoir fini de prier, elle m’attendait aux pieds des marches. Elle voulait m’emmener aux Buissonnets. Je me demandais de quoi il s’agissait. J’y suis allée et ai découvert la maison où a vécu Thérèse. J’ai pu ensuite prendre le dernier train pour Paris.
Suivre ses pas
Thérèse m’a conduite comme cela toute ma vie. Etudiante en littérature anglaise et russe, je parlais tout le temps d’elle. Devenue professeur, puis responsable des professeurs de langue de mon école, j’ai été confrontée aux difficultés que rencontraient certains collègues : divorce, alcool… Me sentant incapable de les aider, j’ai commencé à étudier la psychologie. Plus je lisais Thérèse, plus je réalisais combien elle est un excellent psychologue ! Elle avait compris les blessures de l’être humain et les couvraient de l’Amour de Dieu. Tout en suivant mes cours, je me suis mise à l’école de Thérèse…
Je continuais à aller à Lisieux. Même si je prévoyais des vacances ailleurs, je finissais toujours par me retrouver à Lisieux au moins deux fois dans l’année, ce qui était tout de même un investissement en voyage et en fatigue puisque j’habite New -York !
Thérèse faisait partie de ma vie. Des amis m’ont demandé de leur parler d’elle, puis de les aider à comprendre ses écrits. Nous avons commencé à nous rencontrer chaque semaine autour d’une table avec l’Histoire d’une âme. Le recteur de la cathédrale de New-York nous a invité à nous y réunir et il nous a rejoint. Thérèse nous faisait vivre de réelles rencontres spirituelles et tissait des liens entre nous.

Des gardes du corps
Dans mon cœur grandissait le désir de faire quelque chose pour l’Eglise, d’y travailler d’une façon ou d’une autre… C’est ainsi qu’a commencé l’adoration de nuit dans la Cathédrale saint Patrick. Il m’était impossible de faire quelque chose tant mes journées étaient remplies, mais, la nuit, j’avais du temps. Autour de moi, on trouvait cette idée complètement saugrenue : «ça ne marchera pas», «c’est de la folie»,«les gens ne viendront pas, la journée peut-être mais pas la nuit !»
J’ai commencé seule puis à deux, cela ressemblait à un enfantement. Quand je voyageais, je demandais systématiquement aux religieux de prier à cette intention. Les gens se sont alors déplacés jusqu’à 180 personnes passant la nuit en prière devant le Saint-Sacrement. Cette adoration de nuit exigeait une organisation hors norme : quatre personnes ont été engagées pour protéger le lieu. Des détectives armés, des gardes du corps. Ils accompagnaient les personnes qui arrivaient et partaient, nous devions assurer leur sécurité. Il y avait aussi des temps de méditation, des pauses où ceux qui le désiraient allaient boire quelque chose de chaud…
J’étais impressionnée de voir le Cardinal O’Connor venir entre deux et trois heure du matin pour prier avec nous. Même lorsqu’il est devenu malade, il venait adorer Jésus. La fidélité de plusieurs m’ont bouleversé : ils venaient de leur travail et restaient toute la nuit en prière.
Conversions à la pelle
Nous avons aussi institué ce que l’on appelait : «la table de sainte Thérèse». Sur une table se trouvaient des livres, des images et derrière la table se trouvait un bénévole. Notre présence attirait les gens, ils venaient se confier, demander s’ils pouvaient se confesser. En fait, nous avons vu Thérèse en action et des milliers et des milliers de personnes sont venues nous rencontrer. Combien de personnes revenaient à l’Eglise ! C’était magnifique !
Je voyais arriver la date célébrant le centenaire de son entrée au Ciel et me disais qu’il nous fallait faire quelque chose. Autour de moi, on trouvait cette idée ridicule, puis on m’a donné le feu vert si je le mettais moi-même en place. 5000 personnes sont venues. Pareil pour son doctorat. Pendant une nuit d’adoration, nous avons pensé à l’histoire d’une âme en life (vivant). Et si nous organisions une procession avec les personnages de son livre ? Une personne travaillant au Metropolitain Museum est venue me dire qu’elle pourrait me prêter des costumes du XIXème siècle. Il y a eu foule !
Pour la venue des reliques, là aussi, nous avons eu à nous battre… Chaque semaine, pendant deux mois et demi, je suis allée frapper à la porte de l’évêque pour qu’il accepte l’idée. Thérèse me donnait une audace folle ! Quand quelque chose semblait impossible, elle arrivait à passer. Impossible de tout raconter tant le Seigneur a agi avec puissance pour ouvrir toutes les portes pour sa petite épouse.
Sa main sur moi
Il y a six ans, j’ai compris comment elle avait posé sa main sur moi depuis mon enfance. Petite, j’ai été à l’école chez des sœurs ursulines. J’avais un amour de prédilection pour sœur Baptiste. Elle me prenait sur ses genoux, me donnait des câlins, me prenait dans ses bras. Elle représentait pour moi la maman idéale, celle que j’aurais rêvé avoir. De son côté, elle m’aimait aussi. Elle avait dû reprendre des cours afin d’obtenir son diplôme d’enseignante et c’est moi qui l’accompagnait dans ses trajets. Je me souviens aussi être allée la visiter à l’hôpital quand elle avait dû subir une opération. Vraiment, elle avait une grande place dans mon cœur. Un jour, elle a disparu. Elle avait quitté sa congrégation, et, à cette époque, on cachait ces situations. Les sœurs n’ont donc pas voulu me donner ses coordonnées.
Pendant des années, j’ai rêvé d’elle. Je la retrouvais et, au moment où j’allais la toucher, elle disparaissait. Il y a six ans, j’ai à nouveau fait ce rêve. En me réveillant, je me suis dit : «cette fois, je vais la retrouver». Trois mois plus tard, nous nous parlions au téléphone. Je lui ai raconté ma vie et combien elle avait été importante pour moi ; entre autre, je lui ai parlé de ma vie spirituelle et de ma dévotion à la Petite Thérèse. «Oh, tu ne te souviens pas ? a-t-elle ajouté, tous les jours, à la récréation alors que tu étais sur mes genoux, je te bénissais avec la relique de Thérèse.»
Aujourd’hui, elle m’invite à boire avec elle un calice. Du jour au lendemain, tout a disparu : la table de sainte Thérèse, les nuits d’adoration… Nous nous retrouvons encore pour étudier ses écrits mais nous avons dû déménager. Elle m’apprend à chanter sans fin Ses Miséricordes et à dire Oui, Tout est grâce.




