Un prêtre devenu ... Père
(Auteurs : Propos recueillis par Sr. Cécile - Parution F&L n° 261 de Mai 2007)
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J’ai grandi dans la peur de tout le monde, dans une grande solitude extérieure…
Dans ma famille, on n’exprimait pas ce que l’on vivait : ni ses sentiments, ni ses questions essentielles. On ne parlait pas de soi, c’était déplacé. Mon père était assez distant, assez violent en paroles, exigeant sur le plan scolaire… Moi, à l’adolescence, j’ai développé une haine de mon père, qui n’était pas consciente mais bien présente. Je vivais dans une famille assez isolée, ayant peu de contacts avec l’extérieur ; une famille croyante, quand même.
À quatorze ans, j’ai entendu l’appel pour devenir prêtre. J’étais pensionnaire chez des religieux qui priaient beaucoup, et cela m’a marqué. Je suis entré au séminaire à vingt ans, j’ai été ordonné prêtre très jeune, à vingt-six ans ; j’étais donc très immature. Je ne me suis pas rendu compte de cela ; pourtant j’étais incapable de parler de la paternité de Dieu, car je n’étais réconcilié ni avec mon père ni avec moi-même. Je faisais de l’animation, j’organisais des activités… (mais) dans le même temps, dans la liturgie, j’étais incapable de prêcher sur le Père. J’ai commencé à m’ennuyer dans le ministère, et à y être infidèle.
J’ai pu tout dire
C’est là que j’ai suivi une retraite «Nicodème»(1) à la Communauté des Béatitudes, durant laquelle j’ai fait l’expérience de la paternité de Dieu. Pour la première fois de ma vie, j’ai pu tout dire ; j’ai pu dire toute la vérité à quelqu’un sans être jugé. Mon accompagnateur s’est comporté comme un père. Je pouvais dire des choses qui me culpabilisaient… À la fin de la retraite, il y a une prière de guérison : chaque retraitant, accompagné de deux personnes qui prient pour lui, présente individuellement devant le Saint-Sacrement toute la relecture de sa vie qui a eu lieu pendant la semaine. C’est un moment où le Seigneur visite puissamment la personne. Pendant cette prière, quelque chose a basculé pour la première fois dans ma vie. C’était un couple qui priait pour moi, et c’est à travers ce couple que j’ai expérimenté la bonté du Père. Lorsque je suis rentré sur ma paroisse, le curé m’a dit : Je ne te reconnais pas, tu n’as plus la même tête ! Au cours de la prière, j’avais été guéri instantanément de pensées négatives obsédantes.
Par la suite, j’ai vécu un an dans cette maison de la communauté, et là, le Seigneur a restauré tout ce qui était abîmé ; c’était vraiment une renaissance, une reconstruction. Ce n’est donc pas seulement l’écoute individuelle qui m’a reconstruit, mais aussi le fait d’être en communauté : à travers l’écoute des frères et sœurs, leur accueil, j’ai pu «poser mes bagages» ; en effet, le regard des autres est beaucoup plus lourd pour le prêtre que pour les autres. Un prêtre de paroisse n’a pas le droit d’avoir des problèmes, ou alors il les règle tout seul ; le regard des autres pousse beaucoup de prêtres à jouer un personnage. La communauté m’a libéré de cela : il n’y avait pas de honte, je pouvais «dire mes trucs», être moi-même !
Je me suis réconcilié avec la paternité de Dieu, et j’ai commencé un chemin de réconciliation avec mon propre père. En trente-six ans, on ne s’était jamais parlé de façon profonde, mon père et moi. En l’an 2000, nous nous sommes demandés pardon mutuellement. J’ai commencé par lui écrire une lettre, sur les conseils d’un accompagnateur. Il m’a répondu et j’ai reçu sa demande de pardon le Vendredi saint. Mon père est quelqu’un qui ne demandait jamais pardon et qui ne pardonnait jamais, car dans sa famille, il fallait sans cesse demander pardon et pardonner. C’était donc une réaction de sa part : il ne voulait pas nous «embêter» avec ça ! En l’an 2000, il m’a donc demandé pardon. Nous avons pu avoir par la suite une vraie conversation sur les choses «importantes» de la vie.
La paternité de saint Joseph
L’une de mes grandes découvertes à la communauté fut aussi la médiation de saint Joseph. Une relation s’est instaurée avec lui et j’ai découvert en quoi l’éducation paternelle était différente de l’éducation maternelle. C’est vraiment saint Joseph qui m’a «appris le métier» ! Une éducation faite de respect, d’encouragement… Jusque là, j’étais dans la caricature de la paternité : démonstration de puissance, autoritarisme, coercition… alors que saint Joseph, c’est l’encouragement, la confiance, la découverte de ses qualités… Il fait vraiment aller de l’avant ! L’icône de saint Joseph de sœur Esther m’a semblé à ce niveau très parlante : Jésus n’est pas enserré dans les bras d’un père, il est bien droit. J’ai découvert que la paternité de saint Joseph, de même que la paternité spirituelle, n’est pas une paternité «au rabais» du fait que ce n’est pas une paternité biologique. C’est une paternité éducative, qui ne passe pas seulement par les paroles, mais par le simple contact : en étant ce qu’on est. D’où l’importance d’être sur un chemin de guérison… J’ai commencé à redécouvrir le sacerdoce comme une paternité, à une époque où l’on n’est pas encore sorti du soupçon sur la paternité, notamment celle du prêtre. Un doute est jeté sur le père ; cela freine beaucoup de prêtres et les pousse à se méfier de leur paternité.
Une fois rentré dans mon diocèse, le Seigneur a commencé à m’amener des personnes pour que je les accompagne. Une sœur de la communauté m’a dit : C’est là où tu es le plus blessé que tu seras le plus guérissant. À partir de ce moment-là, le Seigneur a passé son temps à m’envoyer des personnes qui ont vécu ce que j’ai vécu et que je peux aider, non pas parce que je suis déjà passé par là, mais parce que j’ai accepté que le Seigneur me sorte de là.
Instrument de guérison
En 2001, j’ai fait un deuxième séjour à la maison de la Communauté (Château Saint-Luc), et là, après avoir acquis des compétences dans le domaine de l’accompagnement, le Seigneur a développé des charismes. Il a commencé à passer à travers moi, pas seulement par le biais des compétences ; il a vraiment transformé ma prédication, d’une façon qui touche, pénètre les cœurs des personnes.
C’est au cours de cette même année 2001, au terme de tout ce cheminement, que j’ai pu re-choisir le sacerdoce. J’ai alors fait comme un marché avec le Seigneur, parce que je ne voulais pas recommencer dans les mêmes conditions : À chaque fois que je prêche ou que je donne mon témoignage, je veux en voir les fruits. Et j’ai été exaucé ! Cela me confirme dans ma paternité ; les gens sont réconciliés avec eux-mêmes, guéris dans leur manque d’assurance, ils découvrent que c’est beau d’être un homme selon le cœur de Dieu. Je vois aussi les fruits de l’action du Seigneur à travers ce ministère chez les jeunes, à une époque où la famille est en assez mauvais état.
J’accompagne aujourd’hui beaucoup de jeunes, pour les aider à découvrir leur véritable identité, guérir les blessures familiales, les manques de leur enfance. En fait, rien ne m’avait préparé à exercer une paternité spirituelle, et maintenant, je ne fais plus que ça ! Voilà déjà plusieurs années que j’exerce ce ministère de prédication, plus les ministères d’accompagnement, et je n’ai absolument pas envie de faire autre chose, ni de quitter le sacerdoce ! C’est devenu pour moi une joie immense !
Notes
(1) Retraite vécue au sein de la maison des Béatitudes de Château St Luc (81) permettant d’expérimenter de façon profonde et personnelle la miséricorde de Dieu, à travers la pratique des sacrements et un accompagnement personnalisé (N.D.L.R.).




