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Jeune prêtre des Missions Étrangères de Paris, c’est à travers les épreuves que le père Olivier a découvert combien la mission est d’abord une vie qui se reçoit, nous bouscule et nous dépasse…
Quand le père Perrin a annoncé que je partais au Cambodge, d’abord silence, surprise dans l’assemblée, puis applaudissements. Mon frère, qui avait alors 12 ans, me dit : Mais tu ne vas pas sauter sur une mine ?
Nous étions en 1998. J’avais l’image d’un pays de terreur et de mort. Je découvre en fait un pays grouillant de vie de tous côtés. Rien que les quelques kilomètres qui séparent l’aéroport de la maison MEP en témoignent : motos et vélos, charrettes à bœufs et voitures se côtoient dans une cacophonie savamment organisée.
Impossible d’être seul. Des enfants, des jeunes, où que j’aille il en vient de partout : qui accroché au carreau de ma fenêtre, qui plongé dans les caisses de livres divers, qui farfouillant dans un tiroir laissé ouvert. Du matin au soir, des jeunes en pagaille qui veulent vivre et non survivre. Et pour cela, ils sont prêts à tout.
Ça a mal tourné
Février-juin 2001. C’était pendant ma troisième année d’étude de la langue. Je m’étais occupé de jeunes de la rue, et puis ça a mal tourné. J’étais trop naïf et je suis tombé sur un dur qui voulait de l’argent. Il a commencé à me menacer de mort, à me calomnier. J’ai fui pendant plusieurs semaines le foyer d’étudiants où j’habitais. Je ne dormais plus, j’avais peur.
Un après-midi, je buvais un coca dans un café, je n’avais plus goût à rien. Vient s’asseoir un des jeunes de la rue que j’aidais depuis longtemps et qui m’en avait fait voir «des vertes et des pas mûres», mais pas bien méchant. Je partage mes idées noires, ma détresse. Et lui, qui n’avait ni morale ni loi, me dit : Mais tu es fou, la vie vaut plus que ces histoires .
Ces paroles m’ont ressuscité, comme si Jésus me parlait à travers lui. Il m’a sauvé, le petit voyou au cœur pur ; et pourtant j’avais prié tant et tant, et c’est lui, Vuthi, qui a été la réponse de Dieu.
Janvier-Avril 2004 : j’ai vécu une crise dans mon sacerdoce. Pen-dant plus de deux mois, je ne voyais plus l’intérêt d’être prêtre. Je n’en pouvais plus. J’avais envie de tout quitter, fonder une famille. Ma vie, mon avenir, mon bonheur pour moi. J’aide les autres, pourquoi ? Si peu de résultats, du mensonge, on me roule, impossible d’avoir une relation de confiance. Plus de goût à la prière, à la célébration de la messe, à la rencontre des autres. Seigneur, pourquoi m’as-tu abandonné ? Je t’ai don-né ma vie et tu me laisses tomber.
Pâques arrive. Je prépare sans énergie ni enthousiasme la se-maine sainte. Cette année-là, il n’y a que deux baptêmes de bé-bés. Encore un petit miracle dans ma vie : ces trois jours se passent sereinement, je me rends compte que je re-trouve la paix du cœur et surtout le bonheur de vivre avec et pour le Seigneur.
À travers ces deux moments qui ont anéanti ma chair, mes tripes, mon cœur, mon esprit, j’ai compris que ma vie, je la recevais : des plus pauvres que moi car ce jeune était une «épave», et de la force et du dynamisme de la communauté chrétienne.
Un hamac de fatalité
Si je vis aujourd’hui, c’est grâce à toi.
Ces quelques mots de Bon, un sidéen, m’ont arraché une larme
En 2002, ils étaient près de deux cents, perdus au milieu des collines du Phnom Voah, venus ici car un médecin traditionnel khmer avait vu en songe la formule d’une tisane miracle. Ils se sentaient mieux en buvant ces herbes et racines… surtout aussi parce qu’ils pouvaient parler de leur maladie sans avoir honte ou être rejetés. En 2003, j’ai visité ce lieu avec quelques jeunes : huttes de paille, sanitaires de misère, pas d’hygiène, pas de soins. Et puis les malades sont rentrés chez eux car la tisane ne les guérissait pas. Il en restait seulement douze, exclus de la société. Il fallait faire quelque chose, alors je les ai emmenés en consultation chez Médecins Sans Frontières à une soixantaine de kilomètres. Le rythme s’est pris : consultations mensuelles, visites hebdomadaires pour donner riz et nourriture, tri-théraphie. Il y a deux mois, une tempête a détruit leurs cabanes de paille. Grâce à l’aide d’amis, nous avons pu reconstruire des maisons, des sanitaires en dur ; ils ont appris à planter les mûriers, et la semaine prochaine, ils suivront une session de formation sur l’élevage des vers à soie.
Aujourd’hui, les gamins courent à nouveau, les parents sourient dans ce camp d’exclus. Les élèves du lycée Saint-François sont venus trois jours couper les mauvaises herbes. Sans ce bonheur de donner la vie, tenir sur une longue durée au Cambodge, c’est dur-dur. Un ou deux ans, ça va. Mais plus ?
Objectivement la situation reste précaire et parfois, on a l’impression d’être sur une voie sans issue, ou au moins dans un tunnel qui paraît bien long ! Économiquement, l’inflation est galopante : le riz a augmenté de 50 % en quelques mois, la viande aussi, l’essence coûte presque un dollar, les salaires ne bougent pas, il n’y a pas de débouchés pour la plupart des étudiants. Politiquement, on tend de plus en plus vers une autocratie. Socialement, l’écart entre pauvres et riches se creuse de façon scandaleuse. Humai-nement, on a l’impression d’une inertie si lourde, la fatalité se vit dans le hamac sous les maisons à pilotis. Religieusement, les pago-des poussent avec de belles clôtures financées par les Cambo-dgiens d’outre-mer à coups de centaines de milliers de dollars, mais rien n’est fait pour former les jeunes à des valeurs solides. Le gouvernement parle, se vante, mais à la base on ne voit rien. La santé et l’éducation restent au «ras de pâquerettes». Au bac en août dernier : copiage, corruption entre professeurs et élèves complices. À la faculté de médecine où l’on apprend à donner la vie, on paye les profs pour obtenir son diplôme ! Et moi qui m’occupe de foyers d’étudiants, de la commission éducation du diocèse où l’on essaye de parler d’honnêteté, de justice, de travail et d’études assidus pour réussir selon ses capacités réelles… Tout est balayé à longueur de temps par la société et les valeurs de mensonge et de malhonnêteté intellectuelle qu’elle véhicule. Et pourtant, nous continuons à nous battre, à garder l’espérance pour cette unique raison : celle d’avoir le bonheur de donner la vie «à cause» de Jésus
La paroisse Notre Dame du Sourire, au milieu de la rizière, a commencé en 1998 avec un baptisé et un protestant converti au catholicisme. À Pâques 2005, il y eut vingt-et-un baptêmes, et à la Pentecôte, trente entrées en catéchuménat après deux ou trois ans de cheminement. Une communauté sans racines qui écrit son histoire, à la suite des Actes des Apôtres. Son témoignage est à l’origine d’une nouvelle communauté à quarante-cinq kilomètres, qui porte elle aussi ses fruits. Les jeunes sont devenus missionnaires des jeunes : cent vingt tous les dimanches, les crapauds buffles n’en reviennent pas de voir tant de vélos écraser leurs plates-bandes !
Ouvert en septembre 2003, le lycée St-François-d’Assise est le premier lycée professionnel ca-tholique. Pour trente-deux places au début, ils étaient cent élèves à la rentrée 2005. Ils sont heureux malgré les journées très chargées. Ils veulent étudier, savent que leur avenir se joue en ce moment.
À Phnom Penh, le foyer JEJ, Jeunes Etudes Justice. Vingt-huit boudhistes et chrétiens depuis 2000. Parfois j’ai une overdose de filouteries, mensonges et autres, et pourtant je les aime. De la misère, ils peuvent s’en sortir pour préparer un avenir.
Voilà ce qui jaillit du Cœur de Dieu sur mon petit quotidien de missionnaire au Cambodge. Les obscurités sont là, dans la société, dans les relations car je suis un étranger et je le reste, dans l’Église car les encouragements ne sont pas toujours au rendez-vous… Mais ce n’est pas l’essentiel.
J’ai appris ici à vivre selon le temps et le moment (tam kala tesa). Cette petite phrase choisie pour accompagner mes images d’ordination trouve tout son sens dans cette quête de la Vie : « Ma grâce te suffit. »




