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L'incroyable sauveteur de la Seine

(Auteur : Guillaume Nocq- Parution F&L n° 258 de Février 2007)

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Devant un suicide, nous sommes tous affligés, désolés, culpabilisés, pensant à ce que nous aurions peut-être pu faire. Et si cette tentative a lieu sous nos yeux ? Et si le pont est à douze mètres de hauteur ? Guillaume n’a pas hésité : il s’est jeté à l’eau.

Rouen, mercredi 7 juin 2006, 10h15.
Alors que je me trouve dans mon bureau, j'entends dans le hall, sur le même palier, une femme appelant au secours avec angoisse. Je sors et vois une dame âgée, accompagnée de son mari. Sortant du bâtiment, elle me montre une dame assise sur le rebord du Pont Corneille, les jambes dans le vide. Cette dame était à environ 50 mètres de nous.

"J'ai peur de sauter !"
Aussitôt, je me suis mis à courir afin de la raisonner et la dissuader de sauter. À deux ou trois mètres d'elle, j'allais pouvoir lui saisir le bras et la retenir... elle saute ! J'enlève ma chaussure droite, franchis le garde-corps et m'apprête à sauter. La hauteur - douze mètres ! - me fait peur et j'hésite. Une dame arrive dans ma direction : " Que faites-vous là, Monsieur ? Ce n'est pas bien, ce que vous faites ! "

Je lui explique qu'une dame vient de sauter et que je tente de venir à son secours. Il s'ensuit alors un dialogue dramatique autant que décisif :
- Qu'est-ce que je dois faire ? me crie-t-elle, affolée.
- Appelez les pompiers ou la police !
- Quels numéros ?
- Le 17 ou le 18 !
- Ça y est, je les ai !
Regardant à nouveau le vide, j'ai peur et me demande si je ne peux pas rejoindre la Seine par la berge, à cent mètres de là. Madame, j'ai peur de sauter, donnez-moi le courage de le faire, serrez-moi la main ! Elle s'exécute. J'ai peur de sauter, j'ai peur de sauter !

Je lance mon pied gauche qui m'entraîne dans la chute. Je ferme les yeux par peur. Je bas des bras et attends de façon interminable de pouvoir rejoindre l'eau et de porter secours à cette dame. C'est si haut que ça ? Je me suis trompé. C'est trop long, j'ai sauté de la Tour Eiffel ! Le choc brutal de l'eau me rassure, je suis bien arrivé dans la Seine, c'est bien là que j'ai sauté, je vais pouvoir secourir la dame. Je sens la descente au fond de l'eau très longue. Je descends, descends et attends de remonter automatiquement. Cela ne vient pas ! Que faire ?

" Non ! Non ! "
Je donne donc un coup de reins et remonte. C'est long. J'ai des verres de contact et suis donc habitué à ne pas ouvrir les yeux dans l'eau. Je ne vois rien. Arrivé à la surface, j'ai l'impression de devoir briser une couche de glace avec ma tête et mes bras pour retrouver la vie. J'attrape avec rage ma première respiration. Je vois la dame, sur le dos, en train de se laisser couler. Je nage vers elle. Je lui crie à maintes reprises, angoissé : Jésus t'aime ! avec une voix rauque et étouffée par l'eau que j'ai avalée. Elle râle de façon répétitive le son "on", qui me fait me demander si elle est française. Sa gorge aussi serrée que la mienne devait probablement crier : " Non ! "

Approchant d'elle, avec ma main gauche, je lui attrape la main droite. Mon autre main, en direction de la berge, m'aide à nager. Elle se débat, s'éloigne, dégage sa main et refuse de vivre. Elle cabre son corps et, se retournant sur le ventre, plonge sa tête dans l'eau. Je reprends sa main et crie sans cesse : Non ! Je refuse qu'elle se laisse aller à mourir. Je crois entendre les gens qui, sur le pont, laissent échapper des cris d'angoisse. Cela me donne courage. Je ne suis pas seul dans cette lutte entre la vie et la mort, où je me sens à la fois déterminé à gagner et éprouvé de devoir me battre contre cette énergie de mort. Je lui résiste sans cesse, lui tenant la main et l'attirant vers la berge.

La tenant toujours par la main, je vois deux bateaux oranges, ce sont trois jeunes du club d'avirons : Frédéric, Geoffroy et Antoine. J'indique alors, du bras droit, la position de la dame. Frédéric vient à mon niveau et me demande de monter, je refuse : C'est la dame qu'il faut secourir, allez-y ! Moi je sais nager, je tiens la corde. Antoine, du deuxième bateau, vient à ma rencontre pour me faire monter.
Aidez la dame, moi ça va ! Montez dans le bateau de l'autre et aidez-le ! La dame se débat et refuse de monter dans le bateau. Je surveille la scène. Geoffroy et un pompier rejoignent ensuite Frédéric pour embarquer la dame. J'accepte alors de monter. Quand je suis installé, le bateau où se trouve la dame est déjà parti.

" Je m'appelle Anne-Marie "
Dans l'ambulance, je suis assis aux côtés de la dame. Son frère et ses deux garçons me remercient. Je calme son fils aîné qui l'accable de reproches : Elle a besoin de repos, lui dis-je. L'infirmière l'invite alors à partir. La dame m'impressionne... elle semble si triste et accablée, cachant son visage dans ses mains. Là, je prie la Vierge Marie pour elle, afin d'avoir un geste ou un mot aimable, parce que je ne sais pas quoi faire pour la réconforter. Elle se met alors à pleurer. Visiblement, cela la libère et lui permet de sortir un peu de sa position prostrée.
Je lui demande alors son prénom et si elle a des enfants. La beauté de ses yeux bleus contraste avec son désespoir, bien qu'elle garde son visage caché dans ses mains.
- Je m'appelle Anne-Marie.
- Vous avez un prénom magnifique !
- J'ai 3 enfants et 4 petits-enfants.

Au cours de l'électrocardiogramme, je suis torse nu. Le pompier me propose une couverture, alors que la dame n'en a pas. Nous sommes tous deux en hypothermie. Je lui donne la mienne. Je me permets de lui dire : À moi, vous ne pouvez rien refuser ! car elle n'ose pas, par pudeur, retirer son tee-shirt mouillé. L'infirmière l'aide à l'enlever sous la couverture, et lui donne ensuite une veste de pompier pour la réchauffer.

" Vous me dites merci ? "
Nous arrivons à l'hôpital. Sa famille s'y trouve déjà. Nous attendons en fauteuil roulant aux urgences. Son deuxième fils la prend dans ses bras. Cela me soulage. Je dis au frère de la dame qu'elle a besoin d'être entourée. Il me répond qu'il est surpris de son acte, parce qu'elle a une famille très présente auprès d'elle. Je demande plus tard à voir la dame, mais l'infirmière m'explique qu'elle n'est pas en état. Un médecin me fournit donc de quoi lui écrire. Dans l'enveloppe, je lui glisse la médaille que je porte au cou : une médaille du Sacré-Cœur de Jésus d'un côté, et de Marie portant l'Enfant Jésus de l'autre.

Le surlendemain, informé par un voisin de quartier de l'identité de la dame qui m'avait prévenu de la tentative de suicide, j'ai eu l'occasion de la rencontrer. Elle m'a expliqué qu'avec son époux, en promenade sur le pont, elle venait de voir la dame sur le rebord, qui les fixait d'un regard désespéré. " Si on dit quelque chose, elle va se jeter à l'eau " chuchote-t-elle à l'oreille de son mari. Il n'y avait personne d'autre sur le pont. Ce couple octogénaire court aussitôt le plus vite qu'il peut, pour trouver le secours le plus proche : le hall de mon bureau, à quelques mètres du drame. " Je n'ai pas pu voir votre visage tellement vous avez couru vite. Lorsque vous avez sauté, je ne vous ai pas quitté des yeux en descendant les escaliers pour rejoindre le bord du quai, m'explique-t-elle. J'espérais qu'il ne vous arriverait rien en sautant et j'avais peur que la dame vous fasse couler. Je m'en voulais presque que vous y soyez allé. "


J'ai eu le plaisir d'avoir Anne-Marie au téléphone, le lundi 12 juin. Elle se porte bien et se repose dans un cadre "adapté". Elle m'a remercié. "Vous êtes sûre que vous me dites merci ?" lui ai-je dit. J'avais besoin qu'elle me confirme sa volonté d'accepter la vie..