L'éternité en face
Traversée d'un deuil
(Auteur : Fr. Michel-Marie - Parution F&L n° 266 de Novembre 2007)
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Nous vivions une vie conjugale remplie de bonheurs bien naturels, après le départ de nos trois enfants respectifs vers leur vie d’adulte, et nous allions fêter joyeusement nos trente ans de mariage, quand un verdict médical a rejoint Anne, mon épouse, un beau jour d’été : « Votre cancer est en récidive sur le foie, et en plusieurs endroits ! » Ce fut comme une condamnation à mort. Il fallait prendre le chemin de la Croix tous les deux pour quelques mois difficiles, où la relation entre nous ne pouvait que se transformer.
Croisée de chemins
Mystère de nos deux vies qui s’apprêtaient à se séparer, contre notre gré : Qu’il est dur, Seigneur, de croire que ceux que tu as unis vont être séparés. Comme ils prennent du poids, les moments vécus ensemble, les gestes de compassion répétés, les silences lourds quand on n’ose pas peser sur l’autre avec ses questions angoissantes, la tendresse redoublée pour conjurer la menace, la saisie constante de l’instant présent pour ne pas penser à l’avenir.
La ronde des médecins, des examens et des séances de chimio remplissaient assez souvent un temps qui s’écoulait inexorablement vers la diminution, la décrépitude du corps, la gêne de plus en plus grande. Seuls les yeux d’Anne gardaient une espérance de vie qui me poursuit encore. Je cachais mes inquiétudes du lendemain, mais elle savait les deviner. Ce qui nous sauvait, c’étaient la prière et la communion dans le Christ qui ont toujours été entre nous, spécialement par la messe. Anne accrochait son lendemain à l’espoir de la guérison et à la force de la foi, mais moi qui ne pouvais pas croire en une rémission du cancer, il me fallait jouer à l’espérance. Cette souffrance de ne pas partager la même perspective a duré jusqu’au jour où elle a accepté de se préparer à l’éternité du Père. Alors il m’a fallu prendre la vérité en face et ne plus la repousser. Déjà la douleur sourde au creux du cœur faisait saigner mon être profond dans un sentiment de solitude incommunicable, car le lui avouer, c’était augmenter sa peine de me laisser.
« J’ai soif ! »
Pour ses derniers instants auprès de moi, au cours d’une nuit d’agonie dans la prière, entrecoupée de maigres paroles, je redoublais d’attentions dans les soins de confort. J’ai soif ! Le cancer lui desséchait la bouche et les verres d’eau augmentaient son œdème. Dans un grand cri haletant, elle récita presque tout le Notre Père, s’arrêtant avec insistance sur « Pardonne-moi mes offenses, comme j’ai pardonné à ceux qui m’ont offensée », sans pouvoir aller plus loin, avant de s’endormir dans un coma paisible. J’eus la force de lui fermer les yeux, en lui disant : « Désormais, ils s’ouvriront sur la face du Christ. »
Puis le grand vide, à peine rempli par tous les préparatifs, les gestes machinaux et l’entraide si généreuse des amis et des frères et sœurs en communauté, le dernier baiser sur son front refroidi, les alléluias chantés avec conviction à la messe entre deux larmes, puis le cœur qui se déchire au bord de la tombe béante ; et, dans ce carré noir entouré du béton du tombeau, la moitié de soi-même qui s’effondre dans la mort. Car on a bien sa moitié dans son épouse ! Comment vivre quand la moitié de soi vient de disparaître ?
Le douloureux travail du deuil
Cette expérience de mort fut très réelle. Elle m’a fait côtoyer notre « sœur la mort » qui vient abîmer l’autre dans son corps ; mais aussi, elle s’est installée en moi, mort goûtée dans mon cœur bien vivant, se trouvant tout-à-coup attiré par l’envie de rejoindre l’autre en mourant moi-même, puis retenu aussitôt par les sollicitations des objets qui me la rappelaient ici-bas. Avec la tentation du suicide, la souffrance d’abandon et la perte du sens de la vie, il s’agissait du cumul des trois détresses fondamentales que peut connaître un homme, auxquelles s’ajoutait la tentation de fuir, car quand la douleur est trop forte, on cherche si facilement à oublier. Des films dérivatifs arrivent tout juste alors à détourner la pensée. Les amis et parents qui ont été si diligents sont happés par leurs occupations et les appels se font rares.
Seule la prière m’a permis de me laisser faire par Dieu, qui veillait à mes côtés sans que je le sente : consolation et repos dans la prière, pour refaire mes forces de vie intérieure et de temps en temps, crier ma révolte à ce Dieu qui, si souvent, se tait. Quand on va mieux, on comprend alors qu’il souffre avec nous et que sur la croix, il ne parlait que très peu. La mort était passée et aurait pu me laisser blessé et inutile sur le bord de la route jusqu’à la fin de mes jours, si le Christ, Bon Samaritain, ne s’était occupé de moi.
Tu la retrouveras !
C’est alors qu’un jour, par la bouche d’un prêtre, il m’a dit : Michel, c’est sur la patène que tu la retrouveras. Cette phrase m’a travaillé profondément et à chaque eucharistie, j’ai progressivement vécu une nouvelle relation avec Anne. Au moment où l’on reçoit la grâce de la présence du Corps du Christ, qui est aussi le Corps mystique, la tête et les membres, je la rejoignais dans la Communion des Saints comme membre du Christ, et je pouvais ainsi vivre de la présence de mon épouse à chaque fois que je communiais. En effet, à la messe, c’est bien Jésus qui est là, non pas ma femme ! Mais Anne mon épouse est un membre du Christ. Elle était là-haut et moi en bas, et dans ce moment d’intimité qui nous rapprochait dans la séparation, je vivais une rencontre particulière et sentais physiquement sa présence, parfois dans l’ordre du sensible en pleurant fortement, parfois d’une façon plus paisible, mais toujours en recevant de Jésus la présence d’Anne et notre amour transformé.
À partir de cela, j’aurais pu faire une projection de notre état de mariés en sublimant notre relation. Il m’a plutôt été donné, à travers cette expérience, de dire oui à la distance, de donner à ma femme sa liberté d’être au Ciel avec le Christ et de ne plus la posséder, car garder l’autre, c’est la face négative de l’amour. Petit à petit, la communion eucharistique m’a permis de prendre conscience qu’elle appartenait à Dieu et n’était plus mienne. Dépossession où la séparation se fait progressivement, mais non sans douleur, avec un couteau, comme celui d’Abraham qui immole son fils « eucharistiquement », en réalité pour s’en détacher.
La plus belle preuve d’amour
Tout doucement, cette forte communion du début a fait place à une offrande d’Anne au Christ et, en conséquence, à une liberté de vie pour moi-même. Nous étions toujours unis à trois avec Jésus, mais dans une nouvelle triangulation. Non plus nous deux et Jésus en face, mais eux deux au Ciel et moi sur la terre. Comment ne pas être heureux quand elle était elle-même très heureuse en Dieu ? Je suis sûr qu’elle a été particulièrement active pendant tous ces évènements pour nous conduire tous les deux à une telle liberté. La vérité sur notre distance nous avait donné la liberté.
C’est ainsi que mon mariage, tout doucement, a pu faire place à la consécration de mon veuvage, transvasement du vin de l’amour d’un calice dans un autre, même mystère d’amour vécu autrement, toujours uni à elle pour aimer plus universellement. Des noces conjugales aux mystères des noces mystiques avec l’Agneau. Le sacrement de la Vie à la messe est devenu une petite vie offerte dans ma consécration, sous le regard de celle qui m’a aussi offert au Christ. Qu’il est vrai que toute vie qui n’est pas offerte est perdue !
Je comprends maintenant pourquoi l’Eucharistie a toujours eu une si grande place dans mon histoire et pourquoi elle peut continuer à l’avoir. Actions de grâces au Seigneur !
Pour aller plus loin :
Vienne l'aurore. Face à la mort, oser la vie, Alexis Smets, Fidélité 2007, 9,95€.
Parler de la mort. Des mots pour la vivre, Léon Burdin, DDB 2005, 18,50€.





3 Commentaires
Toute la vie et ses épreuves sont une longue manifestation de la pédagogie divine qui cherche à extirper en nous le péché afin de nous délivrer de la mort.(Liturgie des heures 4 p243:Le samedi de la trentième semaine)
que puis-je dire ? si ce n'est simplement mercie seigneur,car tout concours au bien de ceux qui aiment Dieu.
Quand tout va bien, c'est facile d'avoir la foi, mais quand la souffrance, la maladie, le deuil est là, face à soi.... on se sent si "seul"... On demande à Dieu "pourquoi"... et l'on n'a pas de réponse.
Je suis bouleversée, je viens d'apprendre le suicide du fils de nos amis. Vincent 22 ans. Je suis croyante et je me dis que Dieu est bon.... Mais, là, j'en doute...; où est la bonté de Dieu quand il enlève un fils à sa mère. Que dire à cette mère qui pleure son fils. Dieu reste silencieux devant mes interrogations, devant ma révolte, Je suis en empathie avec cette mère, avec ce père, je parle à Vincent... mais je suis "émotionnelle ment touchée et je cherche à ma raccrocher à quelque chose de Positif, de paisible, à comprendre....
Je cherche de l'aide pour m'expliquer ... Est-ce le désir de Dieu ? cette mort, ce suicide d'un garçon de 22 ans ??? et dans quel désespoir était-il pour en venir à cet acte ?? et fallait-il qu'il manque d'amour à ce point pour en finir ??? Je suis anéantie et je me mets à la place de cette "piéta" qui pleure devant le corps mort de son fils; Sommes nous tous condamnés à l'avance à notre arrivée sur terre... qui n'est pas la terre promise, mais une vallée de larmes...
Je cherche des réponses...
Merci pour aide
jacqueline