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Jésus et Farida : un télescopage clandestin

(Auteurs : Propos recueillis par Fr Bernard de Clairvaux - Parution F&L n° 262 de Juin 2007)

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Je viens d’une famille musulmane. De Casablanca, mes parents sont arrivés à Paris, il y a plus de trente ans. C’était en 1966 : j’avais huit ans… Déjà, je me sentais comme ayant une "tare" ! Je me posais des questions du style : « Qu’est-ce que je suis ? » On peut dire que pendant quarante ans, je n’ai jamais su vraiment répondre ! Cela générait en moi de l’angoisse, car c’était un tabou de se demander pourquoi certains étaient musulmans et d’autres chrétiens, etc. Alors, j’ai "pratiqué" comme tout le monde et vécu ce qu’il "fallait faire", mais je suis d’une nature curieuse, ouverte aux livres, aux amis…

Bienheureux télescopage
C’est en septembre 2001 qu’est venue l’heure où tout allait basculer. Un ami m’avait donné rendez-vous à la chapelle de l’Agneau, derrière la gare de Lyon. Il m’a dit : « J’ai rendez-vous là-bas avec mon copain Antoine, c’est un prêtre maronite (1) libanais. Ensuite, on ira prendre un café ensemble. » J’arrive à la chapelle : mon ami n’est pas venu. Je me suis retrouvée toute seule avec le prêtre maronite. On a discuté en arabe pendant dix ou quinze minutes… de la pluie et du beau temps… de mes origines… et pour la première fois de ma vie, j’ai senti que je pouvais dire à quelqu’un : Moi, musulmane, ça ne me dérange pas si Dieu a un fils !

En me quittant, le prêtre m’a laissé ses coordonnées. À la sortie de la chapelle, quelque chose m’est "tombé dessus" ! Ce n’était plus possible pour moi de n’être pas chrétienne ! Jusqu’ici, je voyais les chrétiens avec un regard compréhensif et tolérant, mais je les trouvais plus ou moins "païens" avec tous leurs saints ! Là, c’était comme si quelqu’un était venu à moi, une présence dont on ne peut douter, même si je n’ai rien vu de mes yeux… Quelqu’un qui me disait quelque chose comme : « Tu ne trahis pas ta famille, ni tes racines musulmanes ; ce n’est pas une conversion, c’est une transformation, une évolution. »

J’étais vraiment perplexe parce que je sentais bien que cela ne venait pas de moi ! Tout le long du chemin, je me disais : Ce n’est pas possible ! Je suis musulmane, je ne peux pas être chrétienne, je blasphèmerais ! J’étais pleine d’interrogations et pourtant, en moi, la certitude persistait de cette rencontre avec le Fils de Dieu. Je suis sortie le matin de chez moi, j’étais musulmane ; et je suis rentrée chez moi l’après-midi en étant chrétienne ! Ça fait maintenant plus de cinq ans que Jésus et moi, on s’est "télescopés" sous le porche de la chapelle.

Déposer ses valises
Dieu m’a trouvée après des années de patience. En fait, je suis dans l’admiration de voir combien Il a eu cette délicatesse d’avoir patienté pour se présenter à moi par l’intermédiaire d’un prêtre arabe. C’est comme s’Il me disait : « Tu vois, j’ai tout fait pour que tu ne sois pas traumatisée. Je te donne pour père spirituel un homme qui vient de ta culture… » Dans les jours qui ont suivi, j’ai demandé à une religieuse comment faire le signe de croix. Je n’osais pas m’y mettre toute seule ! À la fin de la semaine, je suis allée trouver le père Antoine pour lui dire : Je crois que je suis chrétienne et j’ai réussi à faire le signe de croix ! Je lui ai dit aussi : Il faut me faire baptiser. Comprenant que j’étais devenue chrétienne, j’avais peur de mourir sans être baptisée ! Alors le père a posé sa tête contre le mur pendant un long moment…

Les semaines suivantes, je voyais le père régulièrement. J’ai appris le « Je vous salue Marie ». Curieusement, j’ai toujours su le « Notre Père », mais je ne me souviens pas quand ni où je l’ai appris !? J’avais pris l’habitude de réciter le Notre Père en même temps que mes prières musulmanes, mais je n’en parlais à personne. J’assistais au Rosaire à la chapelle de l’Agneau et le rituel de la messe me paraissait déjà familier ! Un vendredi, le père Antoine a célébré la messe en araméen (2). Je pouvais suivre ce qui se déroulait comme si je comprenais ! J’ai vraiment senti ce jour-là que j’étais "arrivée à la maison" et que je pouvais "déposer mes valises".

Fin octobre, le père Antoine me dit : « À Pâques prochain, tu seras baptisée. » Les jours précédant le baptême, mes jambes ne me portaient plus. Je suis tombée dans la rue. J’avais mal au dos et aux épaules… Je me disais que dans cet état, je n’arriverais jamais au baptême. Le père me disait que je portais sans doute un peu de la Croix du Christ et qu’il ne fallait pas avoir de crainte. Dans toute cette histoire, Jésus m’avait coupé toutes mes amarres et m’avait lancée au large… Je suis arrivée au baptême comme si j’étais "sans identité" : je n’étais plus musulmane et pas encore vraiment chrétienne. En même temps, je sentais que Jésus me disait : « Suis-moi ; fais confiance. » La cérémonie se fit discrètement à la chapelle de l’Agneau. Ça n’a pas été claironné ! La chapelle était remplie malgré tout, car nous étions quatre à vivre le baptême, dont trois d’origine musulmane.

Vigile fidèle
Cinq ans après ? La vie n’a pas vraiment changé, mes soucis sont toujours en bonne santé ! Quarante-huit ans, vieille fille chez les Marocains, aïe aïe aïe, de l’arthrose, pas de sous, un travail précaire… Mais TOUT est différent parce que Jésus est là, 24 heures sur 24, sept jours sur sept, jour et nuit, à chaque expire et inspire, pour le meilleur et pour le pire !… C’est toujours délicat d’aller courir à la messe à 18h30 le samedi, car pour ma famille et mon entourage, je suis "supposée" être musulmane ! Mais je ne suis pas malheureuse, grâce à Dieu. Il me faut être prudente, c’est tout.

Chez moi, j’ai collé la Médaille miraculeuse près de la porte et posé une icône de Jésus au-dessus du compteur électrique. Apparemment, ils se rendent invisibles à mes visiteurs ! Comme j’aimerais avoir une croix au-dessus de mon lit ! En fait, tout est bien caché, comme mon chapelet. J’ai tout de même la figurine d’un Templier tout blanc avec une croix sur son bouclier et sur sa poitrine. Elle est petite et ça passe pour une "lubie" car j’aime beaucoup l’Histoire et le Moyen-Âge ! C’est le seul "truc" où j’ai pu ruser un peu ! Posée sur mon bureau comme un vigile fidèle ! Et puis, parfois, dans les conversations familiales, je crois saisir des germes de l’Esprit.

De toute façon, tous les actes de miséricorde et d’amour portent le nom du Christ, même si la personne qui agit ne le sait pas… Je vis une sorte de "clandestinité" qui est parfois une solitude, mais en même temps, c’est une grâce. J’ai ma famille terrestre, mais j’ai aussi désormais ma famille du Ciel, avec Joseph, Marie, l’Enfant Jésus… Tous les soucis quotidiens, je les leur remets. Moi qui suis froussarde, j’ose croire que mon "audace de Dieu" est le seul chemin qui soit vrai. J’ai été franc-maçon (3). C’était pour moi un endroit non dogmatique, où les femmes ont une liberté de parole, de pensée, sans besoin de se justifier : une sorte d’indépendance, d’autonomie féminine. J’y ai vécu beaucoup de partages durant ces dix ans. Inconsciemment, je cherchais une unité, mais la vraie Unité, je l’ai rencontrée dans la Trinité ! Ça rassure au niveau des mathématiques ! Je suis donc partie de chez les francs-maçons, sans me justifier. C’est un “"ersatz" de vérité, un mélange de raison humaine et d’ésotérisme. Et puis, « on ne peut pas avoir deux maîtres à la fois » (Mt 6,24) !

Avec Dieu, je vais dans le creuset, à l’essentiel du Ciel, à la vraie source ! Si vous saviez le bonheur de vous planter, là, devant Marie, et de lui dire : Maman, Mère de Dieu, Walidat Allah ! Dieu m’a offert de pouvoir vivre de la rédemption dès cette vie ! Ça m’émerveille ! Comme s’Il me disait : « Tu vois, je me suis rendu enfant, tout inoffensif, pour toi, pour me mettre dans tes bras. » En retour, notre petit cadeau, c’est d’avoir ce soulagement énorme de pouvoir aller à la messe, à la confession… de tout pouvoir Lui dire… et d’être aimé quand même !

(1) L’Église maronite est une des Églises catholiques orientales (unie à Rome) dont le patriarche réside au Liban.
(2) L’araméen est la langue hébraïque que l’on parlait du temps de Jésus.
(3) À la Grande Loge Féminine de France.