Je voulais changer le monde
(Auteur : Joseph Bastin, propos recueillis par F. Lacoste - Parution F&L n° 247 de Février 2006)
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J’étais prêt à tout sacrifier. Moi qui, enfant, étais un marginal, je voulais devenir un «héros» pour lutter pour la justice telle que je la comprenais. J’avais la grande ambition de dépenser toutes mes énergies pour lutter contre les injustices dans le monde, et d’exploiter tous mes talents pour la grande cause idéale que je m’étais fixée.
Je croyais ainsi réaliser le «rêve» de Dieu. Je croyais que Dieu allait me soutenir dans mes entreprises pour lui. À Louvain-la-Neuve, je voulais mobiliser les étudiants pour la grande cause. Déjà, je commençais à avoir des amis qui me suivaient dans le même idéal fixé : s’épuiser jusqu’au bout pour réaliser nos projets de justice et évangéliser le monde autour de nous.
Un « faux » moi
Je ne reconnaissais pas la petite voix spirituelle en moi qui ne s’impose pas et ne culpabilise jamais. J’obéissais plutôt à cette voix «religieuse» en moi que je prenais pour la volonté de Dieu, qui me poussait à m’épuiser pour bien faire, et même à renoncer aux besoins les plus légitimes. C’était la voix des voix extérieures à moi que j’avais intériorisées, les «voix autoritaires» qui forgeaient mon «moi fabriqué», un «faux moi» qui croyait inconsciemment au mensonge suivant : je dois mériter son amour.
Derrière mon «désir d’être parfait» se cachait en réalité une colère inconsciente qui agissait en moi comme une pression qui allait engendrer la «dépression». Ma dépression était engendrée par l’obéissance à ces fausses voix religieuses et idéologiques. Au lieu d’écouter la petite voix de ma conscience spirituelle que je méconnaissais, je me laissais surtout dominer par les voix de ma conscience idéologique et compulsive qui vient d’une éducation religieuse sévère et moralisante.
Une dépression paralysante
Arriva alors ce qui n’était pas prévu dans mon programme et à quoi j’avais renoncé généreusement : je tombai amoureux d’une jeune amie étudiante. J’avais besoin d’un dialogue avec elle pour devenir libre, mais curieusement elle refusait d’avoir des contacts avec moi. Ce «refus» de dialogue provoqua ma dépression. Mes immenses attentes étaient déçues : tous mes projets s’écroulaient. Je ne comprenais pas. Comment Dieu pouvait permettre cela, alors que je me dépensais tant pour lui ?
Dans le premier livre des Martyrs d’Israël, il est écrit : « Quand le roi apprit ces nouvelles, il fut profondément ébranlé. Il s’écroula sur son lit et tomba malade sous le coup de chagrin, parce que les événements n’avaient pas répondu à son attente. Il resta ainsi pendant plusieurs jours, car son profond chagrin se renouvelait sans cesse. » (I M 6).
Cela exprime assez bien ce que je ressentais pendant ma dépression. Un vieux prêtre aveugle, connu pour ses expressions prophétiques, me disait : « Dieu ne t’avait pas demandé cela ! ». Et pendant de longues années, je traînais avec la grande question : « Si Dieu ne me demandait pas «cela» (ce que j’avais compris comme sa volonté), alors que voulait-il de moi, et comment le savoir ? Et puis, comment sortir de cette dépression paralysante ? »
Mis à nu
Mon père spirituel jésuite m’envoya d’abord à l’Arche de Jean Vanier à Trosly-Breuil pour un an. Là, je rencontrai des personnes handicapées mentales qui allaient bousculer ma vie. C’était l’école du cœur et des pauvres. Un jour, un homme handicapé s’est approché de moi en déchirant son pull-over ; il me regarda, et me demanda si je l’aimais. Puis il me dit : « Si tu as une tête plus grande que le cœur, c’est la guerre, mais si ton cœur est plus grand que ta tête, c’est la paix », et puis il embrassait ma tête pendant longtemps.
Je me demandais : « Où trouver ce grand cœur ? » Là, je me sentais aimé comme j’étais avec tous mes défauts, et je pouvais accepter ma pauvreté et ma faiblesse. Pour eux, j’étais comme une radiographie ; j’étais mis à nu devant eux. Je me trahissais par mon regard, par ma voix, et par mon attitude. Par les pauvres, je commençais à comprendre ce que signifie « le Verbe s’est fait chair ». Aussi longtemps que je n’accepterai pas ma propre pauvreté, je ne serai pas capable de les aimer comme ils le désirent. J’avais marginalisé mon propre «pauvre en moi», là où Jésus se cache. Pour me protéger des blessures, je m’étais fabriqué des barrières et des systèmes de défense.
Les pauvres ne savent pas vivre avec cela et m’invitaient à les faire tomber. Seuls, les pauvres sont capables de vraies rencontres parce qu’ils n’ont rien à défendre. Mais où trouver le grand cœur, plus grand que la tête, et où trouver la vraie vie intérieure ? J’avais déjà rencontré Jésus dans le pauvre, mais il fallait le rencontrer dans mon «désert».
Silence de Présence
Je me suis retiré en ermitage : en solitude et en silence. Là, j’ai découvert, non un vide ou un silence «tais-toi !», mais un silence communicatif, un silence rempli de paix et de Présence. Dans ce silence, la Parole de Dieu devenait vivante et capable de faire de ce qu’elle dit. Le chrétien hyper-actif que j’étais, l’homme masculin qui s’était coupé de ses capacités féminines n’était pas capable de rencontrer Dieu, son Berger, et de reconnaître sa voix. Devant Dieu, tous les hommes sont «féminins». L’homme masculin complet a aussi des qualités féminines secondaires qui sont l’accueil, l’ouverture, l’écoute, la présence, la tendresse et le don de vie.
À douze ans, j’ai perdu ma mère, et j’ai compris cet événement comme un rejet de sa part. Elle était partie sans «dialogue». En me sentant inconsciemment rejeté ainsi, j’ai fait ce que l’on appelle en psychologie un « détachement défensif » : je me suis coupé de mes qualités féminines, mes «antennes de Dieu» qui me permettaient d’avoir accès à la petite voix de Dieu et je suis devenu un faux masculin hyper-actif, une espèce de pharisien perfectionniste et moralisateur culpabilisant qui a toujours raison et qui veut changer les autres, quelqu’un ressenti comme un «emmerdeur».
Apprendre à m’aimer
Pour guérir, j’ai dû passer par un processus de réconciliation en rencontrant Jésus. D’abord en louant et en remerciant le Seigneur. Je créais ainsi une bonne mémoire en me rappelant tout ce qui est et ce qui va bien. Dans cette présence de Jésus, j’appris à reconnaître mes vrais besoins et à voir les péchés qui ont engendré mes blessures intérieures. Le Seigneur m’invitait à pardonner encore et encore : les personnes qui m’avaient blessé depuis mon enfance, toutes les déceptions immenses vécues, tous les événements douloureux et inacceptables, le refus du dialogue de ma mère et de mon amie ; ensuite, je me suis pardonné à moi-même.
Jésus a pris ma dépression, mes péchés et les péchés des autres vis à vis de moi, mes blessures et mes blocages, pour les attacher à sa croix. Jésus avait besoin que je les lui donne pour les assumer. J’ai alors pu commencer à m’aimer comme Jésus m’aime. Il m’a révélé ma vraie identité, le vrai Joseph, le vrai «je» qui est différent de mon «moi» fabriqué par les événements de mon histoire, le «je-source» toujours en communion avec Jésus. Jésus seul connaît mon vrai nom et ma vraie identité. Le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob, est aussi le mien : le Dieu de Joseph.





2 Commentaires
he oui !!!!c'est vraiment un hazard pour moi de vous lire, mais je impression de me voir moi car j'ai les mêmes problème et je suis à la recherche de ma vrai "moi" et je crois au changement ..merci toi
D'abord, il me demanda si je l'aimais ....... puis, il me dit ....... SI TU AS UNE TÊTE PLUS GRANDE QUE LE COEUR, C'EST LA GUERRE ....... MAIS SI TON COEUR EST PLUS GRAND QUE TA TÊTE, C'EST LA PAIX ....... alors, il embrassa ma tête longtemps. Cet homme dans sa nudité extreme (pas tant que ça handicapé mental) questionne VRAI ... parle VRAI ... et agit VRAI ....... et me bouscule dans le face à face avec moi même ....... Merci à ce témoignage de Joseph Bastin que j'aimerais rencontrer.