Fille de prostituée, fille bien-aimée de Dieu
(Auteurs : Propos recueillis par Fabienne Lacoste - Parution F&L n° 279 de Janvier 2009)
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On peut mal commencer dans la vie, mais cela ne veut pas dire que cela finira de la même manière. Je suis née “sans famille”. Maman était prostituée et mon père inconnu. J’aimais maman, mais je la voyais peu. J’ai donc très peu de souvenirs d’elle et aucun souvenir d’une tendresse partagée. J’ai une demi-sœur plus âgée de neuf ans. J’ai été élevée par ma grand-mère qui travaillait comme cuisinière dans un restaurant à Épinal pour subvenir à mes besoins et m’élever. Elle y allait à vélo. L’ambiance n’était pas très gaie. Ma grande sœur a été mise en pension, puis en maison de correction.
« Crache-lui au nez ! »
J’avais à peu près cinq ans le jour du décès de ma grand-mère. Nous faisions du stop, maman, ma grand-mère et moi. Un monsieur s’est arrêté. Il conduisait très vite. Nous avons eu un accident, ma grand-mère est morte devant moi. Elle a été enterrée dans la fosse commune et aujourd’hui encore, cela m’est terrible. En grandissant, je me disais qu’elle n’avait pas de lieu de repos. Ce deuil a été une des premières confrontations à la mort et la souffrance.
Ma grand-mère morte, maman m’a prise près d’elle. Un jour sur le trottoir, maman m’a dit en croisant un homme : « V’là ton père, crache-lui au nez ! » C’est le seul souvenir que j’ai de lui. Et Dieu ? Il semblait absent de mon enfance. J’ai entendu vaguement son nom lors de disputes : « Si le Bon Dieu existe… », « S’il y a un Bon Dieu… » Maman m’emmenait partout où elle travaillait, c’est-à-dire dans des lieux malfamés. Un jour, j’en ai eu tellement marre que je me suis sauvée. Dans ma fuite, j’ai été renversée par une voiture. Maman m’aimait, je le sais, mais était incapable de me gérer. Les gens en parlaient et les services sociaux ont essayé de trouver une solution : j’ai été casée en orphelinat de la DASS tenu par des religieuses.
Je vois encore maman m’amener à l’orphelinat dans un camion avec la promesse de venir me rechercher. C’était très dur et douloureux de la quitter. J’avais six ans. La première chose que les sœurs ont faite a été de me couper les cheveux… maman ne me les avait jamais coupés ! J’entrais dans un univers difficile. Très vite, maman n’a plus eu de droits sur moi et devait recevoir des autorisations pour venir me voir.
La pire journée de ma vie
Je suis restée neuf années à l’orphelinat. Maman m’écrivait de temps à autre. Elle me promettait de venir me voir tel jour, à telle heure. La sonnette tintait, mais ce n’était pas elle. La pire journée de ma vie a été le jour de ma communion solennelle. Ce jour-là, on pouvait exceptionnellement manger avec les religieuses et moi, j’en avais rêvé ! Maman est venue et j’ai dû sortir avec elle. On s’est retrouvé dans une taverne bizarre. C’était horrible.
Je souffrais de la dureté du régime et des punitions terribles : rester les mains sur la tête, consignée à la place du chien ou à la cave… J’ai quelques bons souvenirs de deux sœurs dont j’étais plus proche, mais elles ont quitté la vie religieuse. Je n’avais pas le droit de paraître fragile, je devais me battre pour vivre. Seule dans mon lit, je traversais parfois de vraies crises de désespoir. Reste ancré en moi le souvenir d’une grande solitude.
Au moment de l’adolescence, j’étais très révoltée et agressive, je répondais aux coups par les coups. Les sœurs disaient : « Qu’est-ce qu’on fera de toi ? Tu ne feras jamais rien de bon dans la vie… » Je n’avais qu’une envie : sortir de cet univers carcéral et être enfin heureuse.
À l’école, je n’étais pas du tout motivée et comme j’étais de la DASS, on nous mettait directement dans les CAP ; moi, cela ne m’intéressait pas. À 17 ans, je savais qu’un an plus tard, je ne serais plus prise en charge. Il me fallait absolument trouver du travail, sans quoi, je le savais, j’étais capable du pire. La DASS m’a trouvé un travail de remplacement à l’hôpital – je devais travailler au laboratoire. En fait, je devais nettoyer toutes les fioles d’urine et d’excréments. C’était le travail le plus sale. Pendant un mois, il a fallu que je m’accroche, mais je tenais bon. Pendant cette période, la chef du service ménage m’a repérée. Ils avaient besoin de quelqu’un dans ce service et ils m’ont embauchée dans l’équipe de Georgette. J’ai travaillé pendant huit ans au même poste et suis devenue titulaire avec une belle reconnaissance professionnelle qui m’a construite.
Je n’ai pas pleuré
Maman a retrouvé ma trace et a essayé de me récupérer. Elle venait à l’hôpital et moi je me cachais. Elle voulait m’emmener, mais pour faire quoi ? Je lui en voulais. Elle était allée au bureau du personnel pour dire que j’étais une fille indigne. Ils se sont renseignés à la DASS. Et elle n’est plus venue. Je ne l’ai plus jamais revue et ai appris sa mort par la suite. Je n’ai pas pleuré. Je ne la connaissais pas et n’avais pas de sentiment pour elle.
Entrée dans son service, Georgette a été avec moi comme le renard et le Petit Prince. Un jour, elle m’a proposée de m’emmener vivre un week-end de retraite dans un Foyer de Charité. (Elle avait beaucoup hésité mais venait de vivre une rencontre du Seigneur dans le Renouveau charismatique.) Moi, surprise, j’ai dit “oui” pour lui faire plaisir. C’était le premier mai. Je découvris Antoine, son mari, un homme gentil et doux. J’avais dix-neuf ans. Pendant la retraite, au fur et à mesure que le prêtre parlait, mon cœur était touché, j’ai beaucoup pleuré. Je suis sortie différente de ce week-end. Tout était beau : les gens, les fleurs, je découvrais l’amour. Ce qui me bouleversait en profondeur, c’était de découvrir que ma vie n’était pas le fruit du hasard ni du péché, mais que Dieu de toute éternité m’avait voulue. Le week-end terminé, je n’avais qu’une hâte : y retourner.
Quand j’ai commencé à cheminer avec le Seigneur, je disais : « Je veux bien que maman soit au Ciel, mais pas à côté de moi. » Georgette et Antoine ont été un havre de paix pour moi. C’était mon premier contact avec une vraie famille, des gens qui s’aimaient. Quand Antoine est mort de son cancer des os, cela a été très dur pour moi, j’ai perdu un peu mon père.
Au Foyer de Charité, très vite, j’ai senti que devant un tel amour, je voulais répondre par le don total de ma vie. J’ai dit au Bon Dieu : d’accord, mais pas dans une communauté traditionnelle. Je suis allée voir Marthe Robin. On a pris un petit temps de prière ; sa toute petite voix, c’était le ciel sur la terre. C’était tout simple, mais puissant. Je sais qu’elle a prié pour moi, je me sens enfant de Marthe.
Antoine et Georgette m’ont un jour emmenée à Autrey. Puis j’ai fait ma première retraite à Nouan-le-Fuzelier. Je les trouvais tellement beaux, la liturgie était belle, je me sentais appelée, mais me trouvais tellement nulle et blessée… J’avais une espèce de honte de mon passé, de ce que j’étais, de mes blessures, mes agressivités…
Une grande consolation
Un jour, j’ai osé demander de faire un stage à la communauté des Béatitudes après huit jours de discernement à Cordes. La vie communautaire, ça décape ! Avec mes blessures, je me sentais souvent rejetée devant l’attitude d’un frère ou d’une sœur, vivre cela avec le Seigneur m’a fait prendre un chemin de connaissance de soi, de guérison. Quand je regarde ma vie aujourd’hui, je peux voir une grande pauvreté, une grande faiblesse, mais habitées par Dieu.
Une de mes grandes joies est d’avoir fait profession religieuse à Lisieux et d’avoir pu travailler dix ans pour l’Église et Thérèse, comme sacristine. L’approfondissement de sa petite voie a été pour moi une grande consolation, une source de grande joie. Se mettre à l’école de Thérèse, c’est accepter sa pauvreté et l’utiliser comme un tremplin vers la sainteté. La sainteté de Thérèse, qui est de mettre de l’amour dans les petites choses et faire de l’ordinaire de l’extraordinaire, cela me va bien. Une autre grande consolation est d’avoir reçu comme nom de profession Faustyna, en rapport avec sainte Faustine, apôtre de la miséricorde. Dieu m’appelle à être miséricordieuse envers les autres comme Il l’a été et l’est encore avec moi. Quand je regarde ma vie, je vois à quel point le Seigneur m’a laissée libre, mais que, voyant ma fragilité, il a retiré la pierre d’achoppement qui se trouvait devant moi.
Il y a le travail de la grâce, et aussi un travail humain qui m’a aidée à vivre une réconciliation avec moi-même, avec Dieu et les autres. Ce chemin de pardon est toujours à recommencer. Aujourd’hui, mon regard sur maman a changé grâce au chemin que j’ai pu faire. Je prie pour maman, ma grand-mère et je crois qu’elles sont au Ciel. La miséricorde couvre une multitude de péchés !




