Fécondité sans frontières
(Auteurs : Propos recueillis par sr. Cécile - Parution F&L n° 253 de Septembre 2006)
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Un couple sans enfants, quelle souffrance... Luc et Stéphanie découvrent chaque jour combien l’amour du couple est fécond en lui-même, et porte des fruits aussi nombreux qu’inespérés…
Luc : Chaque jour, j’y pensais un peu plus, et finalement j’ai craqué : il a bien fallu que j’en parle à mon épouse. C’est elle qui parla en premier : J’ai quelque chose à te dire, tu vas peut-être trouver cela complètement fou… J’ai répondu : Moi aussi, j’ai quelque chose à te dire. Nous avons découvert que nous avions, chacun de notre côté depuis un certain temps, le désir de partir en mission. Après avoir pris le temps de faire une retraite selon les exercices spirituels de St Ignace de Loyola, et cheminé avec un jésuite, l’évidence était qu’il s’agissait d’un appel du Seigneur.
Stéphanie : Nous nous sommes tout de suite tournés vers l’œuvre Points-Cœur à cause de la vie communautaire et de prière : en effet, à l’époque où nous nous sommes connus, Luc cheminait vers le baptême ; notre couple s’est vraiment construit sur la foi. Quand nous nous sommes mariés en l’an 2000 et que nous avons fait notre projet de vie, nous ne pensions pas du tout à la mission ! Nous sommes simplement allés à Medjugorje confier notre couple à la Sainte Vierge.
Nous nous sommes engagés pour deux ans à Points-Cœur à la Fazenda do Natal (Ferme de Noël), un “village” construit par l’Œuvre en pleine brousse au Brésil, comme lieu d’accueil pour les personnes blessées. Nous avons accueilli tour à tour plusieurs enfants dans notre petite maison dont Aparecida, une petite fille autiste, que nous avons eu la joie d’accueillir pendant un an.
L : La Fazenda propose à ceux qui vivent dans les favelas de sortir un peu de ce contexte de drogue, de violence, de prostitution, et de prendre du temps pour se reconstruire ; cela peut passer à travers des travaux : couper du bois, faire du pain, rénover les maisons… Là-bas, nous faisions la cuisine au feu de bois et nous allions au puits car il n’y avait pas d’eau courante ; ce n’était donc pas pour le confort matériel que les gens venaient mais pour un retour à l’essentiel ! Ni nous, ni eux ne pouvions mettre des masques. Eux pouvaient jouer les caïds dans les favelas, à la Fazenda ça ne servait plus à rien.
S : Au bout d’un an, nous avons eu le désir, Luc et moi, d’avoir un enfant : quoi de plus naturel, un joli petit Franco-Brésilien !…
L : L’enfant ne venait pas. Par orgueil un peu machiste, je pensais que c’était forcément à cause de ma femme : Ben alors, Steph, pourquoi on n’arrive pas à avoir d’enfant ?
S : Nous avons fini par faire des examens. Tout allait bien pour moi ; mais nous avons appris que Luc ne pouvait pas avoir d’enfants.
L : C’était la plus grande claque de ma vie ! Comme une porte qui se fermait. J’étais en rage contre Dieu : Alors, Seigneur, tu ne veux pas nous donner d’enfants ? C’est pas normal ! Pourquoi les autres avortent à tour de bras pour des tas de raisons alors que ceux qui veulent des enfants n’en ont pas ? Et nous on va faire quoi, maintenant ? On va rentrer en France, retourner au boulot ? On va gagner des sous ? Pour quoi faire ? On ne pourra pas leur payer des étude, leur offrir des cadeaux, des vacances, leur première voiture… ? Qu’est-ce qui est plus important dans un couple que d’avoir des enfants ? On a cheminé avec Toi, Tu ne nous as jamais déçus ; alors Tu nous prépares quoi ? Il doit y avoir quelque chose. On ne s’est jamais dit : On va bosser, mettre de l’argent de côté, partir en voyage, faire notre petite vie à deux…
S : Tu as été aussi dans le “trip” : Notre mariage n’est pas valide, tu vas trouver un autre gars…
Cela a été un moment douloureux pour nous deux, mais vivre cette nouvelle en communauté a été une grande grâce. Nous nous sommes appuyés sur la prière. Personne ne nous disait ce que nous devions faire, même si parfois j’aurais bien voulu qu’ils le fassent ! C’était à nous de cheminer et de le découvrir. Autour de nous, on a tellement senti l’amour qu’on apportait qu’on a compris que notre amour pouvait être fécond. Les enfants, je les aimais comme si c’étaient les miens et, au milieu d’eux, je me rendais compte que je ne souffrais plus de ne pas pouvoir en avoir.
L : Nos deux ans de mission terminés nous sommes rentrés en France. C’était dur car nous pensions : C’était notre vie. Nous avions conscience que notre couple avait profondément changé. Nous savions déjà qu’il était fécond en lui-même, mais le Seigneur nous avait ouvert une porte sur une autre forme de fécondité que celle que nous attendions.
S : Nous ne voulions pas d’une fécondation médicalement assistée, et nous ne ressentions pas l’appel à effectuer les démarches en vue d’une adoption : pourquoi déraciner des enfants de chez eux pour les faire venir chez nous ? Dans ce que nous vivions au Brésil avec eux, ils étaient comme nos enfants, sans que nous les déracinions ; ce n’était pas l’enfant qui nous était confié, c’est nous qui étions confiés à l’enfant, et nous grandissions ensemble.
L : Déjà au Brésil, nous sentions, Stéphanie et moi, que notre fécondité était là, au milieu des pauvres ; mais il fallait prendre le temps de discerner, voir si ce n’était pas une fuite en avant ou un manque de je ne sais quoi à combler. Nous en avons parlé à un prêtre proche de nous et aussi à notre Père spirituel. Tous deux nous ont dit : Soyez ouverts à tout : il existe d’autres engagements. Prenez vos repères dans votre travail, engagez-vous dans l’Église auprès des jeunes, etc.… Ce que nous avons fait, tout en persévérant dans la prière, la patience et la confiance.
S : Malgré nos différents engagements, notre travail respectif, notre porte toujours ouverte, un manque était vraiment présent : la vie de prière et de communauté, les enfants… Nos amis nous faisaient remarquer : Quand vous êtes revenus, vos yeux pétillaient ! On vous sentait tellement pleins d’amour ! Aujourd’hui, on le sent moins.
L : Au Brésil, nous avions grandi en vivant en communauté, même si notre couple est en soi une communauté. Il est un témoignage en tant que tel car à la Fazenda il y avait tous les états de vie : prêtres, célibataires, consacrés, couples…
S : La maison était tout le temps ouverte, cela me permettait de me laisser bousculer, d’être dérangée là où je n’en avais pas envie ! Parfois, nous voulions nous faire un petit repas en amoureux, et comme par hasard ce jour-là, tout le monde déboulait pour prendre un café ! D’autres fois nous n’avions rien prévu et nous vivions une soirée en amoureux.
L : Ils comprenaient aussi que nous ayons parfois besoin de sortir de la communauté pour nous retrouver. Nous n’étions pas seuls, et en même temps le couple ne se perdait pas. Nous avons été encore plus unis.
S : Les femmes les plus blessées voyaient notre couple et se disaient : Il y a quelque chose de vrai qui existe. Un enfant se souvenait : Tu allais chercher Luc à l’arrêt du bus et tu roulais très vite pour ne pas qu’il attende ! Quand l’un de nous était absent, ils nous demandaient toujours où était l’autre. Pour eux, nous n’étions plus qu’un.
L : Aujourd’hui, c’est en toute liberté que nous nous préparons à repartir au Brésil, non plus pour deux ans, mais en tant que permanents. Nous ne savons pas si nous serons à la hauteur de ce que Dieu nous demande, c’est tellement grand et à la fois tellement beau…
S : Dieu n’enlève jamais rien, il donne… toujours. Il ne nous a pas enlevé la joie de donner la vie, mieux, il nous propose de donner la nôtre !…




