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Et le voile se déchira

(Auteurs : propos recueillis par F. Lacoste - Parution F&L n° 224 de Janvier 2004)

arriver à la sainteté, demander quoique ce soit à Dieu, faire un choix, Jésus était juif, mystère d'Israël
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Soeur Marie-Yeshoua nous invite à découvrir sa vocation.  Appel à vivre l’Évangile dans la Communauté de Berdine en France, puis à la vie contemplative chez les Clarisses de Jérusalem, appel enfin à attendre avec foi et espérance la Venue du Christ en communion avec Son Peuple.

Je suis française et douaisienne. Mes parents pratiquants on a vécu le cursus habituel. J’ai, pour ma part, reçu les sacrements sans la foi, plus comme un rituel que pour adhérer à Quelqu’un. J’assimilais l’histoire de l’Évangile aux contes de fée. Après une adolescence difficile, où je me posais des questions cruciales sur le sens de la vie, et je restais sans réponse. Comme j’ai un tempérament d’artiste, je recherchais la perfection à travers la beauté et  y trouvais un certain apaisement. J’avais un bon dialogue avec maman, mais je restais insatisfaite.

Un esprit rebelle
Ma mère a reconnu son impuissance : Tu sais, il y a un monastère de clarisses pas très loin, va leur poser toutes tes questions.  J’avais 18,19 ans. Au monastère, une jeune, sœur Marie-Pierre du Saint Esprit, m’a accueillie. Ex-mannequin, elle avait vécu une conversion radicale. On se rencontrait assez souvent et nous échangions. Un jour, elle a ouvert la Bible pour moi. C’était un appel à la prière : «Si deux d’entre vous sur la terre, unissent leurs voix pour demander quoique ce soit, cela leur sera accordé par mon Père qui es aux cieux » (Mt 18,19). Quelque temps après, elle m’a dit : « Je crois que tu as un appel… » J’avais un esprit assez rebelle et me suis enfuie. Il y a réellement eu un appel, mais je l’ai refusé catégoriquement. J’ai pris le sac à dos et suis partie sur la route. J’ai commencé à faire des saisons : je travaillais dans les hôtels, boîtes de nuit, crêperies…
Entre les saisons, je voyageais avec une amie en Italie, en Grèce. Elle me proposa Assise : Tu verras, c’est un très bel endroit. Tu pourras profiter des fresques et de la beauté de la ville. Nous sommes allées au “Carceri” (lieu de l’ermitage de saint François). En passant devant le rocher creusé où dormait saint François, je me suis retrouvée à genoux : je pleurais.
Mon emploi suivant m’a conduite à Saint Malo, dans une maison de famille tenue par des franciscains. Un jour, un couple parlait à table d’une Communauté dans le Vaucluse (sud de la France). Je les écoutais :  Si tu voyais ces gens prier, c’est extra comme ils ont la foi. Des pauvres types mais ils ont la foi. Il n’y a pas de prêtre, pas de consacrés, mais ils ont la foi. C’est à Berdine.

Vivre l’Évangile
Puis je me suis retrouvée sans travail. Personne ne voulait de moi, car on me trouvait trop triste. Il ne me restait que les maisons closes ou les boîtes de nuit. Je me suis dit : « Là, il faut faire un choix. » J’étais très attirée par ce lieu qui ne m’était pas sorti de la tête : Berdinne. Saint François était le patron de la Communauté avec la Petite Thérèse. C’était un lieu d’accueil pour les toxicos, des gens au bout du rouleau, des prostituées, des homosexuels, des sidéens… Là, j’ai appris à vivre l’évangile.
On a vu des guérisons par la prière, par la force d’une vie commune qui était hyper simple. On travaillait la terre, on reconstruisait le village.
À Berdine, l’unité des Églises nous interpellait. C’était un tourment pour nous de savoir les chrétiens morcelés. On connaissait des protestants, on avait des liens avec des orthodoxes. Thomas Roberts pasteur protestant, lança les « Montée de Jérusalem » en 84. Il disait : L’unité n’est possible qu’en partant de la racine, que si les différentes confessions montent ensemble pour faire un acte de repentance envers le Frère aîné. Cela me semblait important. J’ai décidé de faire ce pèlerinage à pied.
Je suis partie le jour de N-D de Lourdes. Je demandais l’hospitalité chaque soir, vivant de la Providence ; mon Père pourvoyait à mes besoins. Je suis arrivée à Rome le 19 mars, les pieds en très mauvais état. J’avais l’adresse d’un carmel qui voulait bien m’accueillir, et qui était très lié à Berdine, car la marraine du fondateur y avait beaucoup prié pour sa conversion. Là, j’ai reçu un appel à la vie contemplative. Je sentais que ma vie était à un moment charnière : il me fallait dire oui ou non. Je suis partie à Assise rencontrer l’abbesse des Clarisses. Elle m’a dit alors : Tu as un appel pour Jérusalem, avec tout ce que tu portes. Elles sont 12 clarisses pas très jeunes. Ce sera dur, mais si c’est de Dieu, tu tiendras le coup.

Le grand choc
J’ai pris le bateau à Venise pour Haïfa-Israël. Arrivée au monastère des Clarisses de Jérusalem, qui vois-je sur le perron ? Sœur Marie-Pierre ! Elle me dit : « Te voilà enfin, toi ! Je t’attends depuis longtemps. » Mes jambes tremblaient. Il me fallait bien ce signe ! Elle était à Jérusalem pour se reposer. Nous nous sommes pas mal baladées. Arrivée au Kottel (le Mur dit des     Lamentations) : un voile s’est déchiré. J’ai vécu le grand choc de ma vie, que j’appelle ma seconde conversion. J’ai vu tout un peuple dans le Face à face avec le Dieu unique. J’ai pleuré, pleuré… Sœur Marie-Pierre ne comprenait pas  mes larmes. Elle a ouvert sa bible et a reçu Rm 9 ; j’avais l’impression de lire ce texte pour la première fois. J’ai réalisé et reçu dans ma chair que Jésus était juif et avait un peuple. Je recevais son identité humaine : Yeshoua. Jésus était juif dans son incarnation ; vivant dans son propre peuple. Peuple acteur de la Révélation, peuple de l’Alliance et de la louange. Ce peuple est toujours le « porte-Christ », qu’il le veuille ou non. Il est dans l’attente de Sa venue en gloire. C’était tellement fort, ce nom ne me quittait plus. Je m’appelle désormais Marie-Yeshoua.
Je suis clarisse à Jérusalem depuis 19 ans. Je vis dans la Communauté sans être cloîtrée. Je suis sortie pendant deux ou trois ans pour étudier : initiation à l’hébreu, peinture d’icônes. Mon rôle est d’être un lien entre la Communauté et le monde extérieur. À peine un an après mon arrivée, une voisine dont le balcon donne sur le jardin a voulu nous rencontrer. Elle a écrit à l’abbesse son désir de venir chez nous et de participer au travail. Elle nous a donné des cours d’hébreu. C’était fantastique.
En arrivant à Jérusalem, on est activé dans l’attente. On sait que Celui qui vient c’est Jésus, Yeshoua, et personne d’autre. On porte l’attente d’Israël dans notre prière, dans une dynamique de la rédemption pour le salut du monde. D’Israël (Éretz – la Terre), on reçoit énormément. Dieu crée son peuple à partir de femmes stériles. Il y a des miracles d’enfantement. Le retour sur la Terre, aussi douloureux soit-il, est une résurrection d’entre les morts. En tant que contemplative, je dois entretenir l’Espérance en adhérant à une Promesse. Beaucoup de mes amis israéliens me disent : « Tu as la chance d’avoir la foi. » Je ne suis pas optimiste mais pleine d’espérance. Je crois qu’Israël est toujours acteur. Dans cette attente de l’avènement du Messie, Israël a un rôle à jouer, mais le dragon est toujours là pour essayer de diviser, de briser le plan de Dieu par le rejet, la jalousie, la discrimination, la haine.
Je n’ai pas choisi un peuple. Je ne suis pas pour l’un et contre l’autre. J’entre dans l’histoire du Salut par Yeshoua. Dans Ses blessures, nous trouvons la guérison, et je reconnais l’élection, irrévocable, d’un peuple. L’histoire de la rédemption n’est pas terminée. À Jérusalem, je vois le déroulement vers un aboutissement : je connais des Arabes chrétiens, dans la Vieille Ville, qui découvrent ce mystère d’Israël. C’est un mystère du cœur. Au monastère, Arabes et Juifs (chrétiens) prient le chapelet ensemble ; Marie, Mère juive, est le maillon entre les Juifs et les Nations. Il y a un amour vrai entre nous qui nous vient de Dieu. Par la Croix, Jésus a réconcilié Juifs et Gentils (Ep 2). Son Royaume germe sur la terre par ce travail de pardon et de réconciliation. C’est l’œuvre de l’Esprit qui nourrit mon espérance et me donne de traverser les épreuves.