Je ne me sentais pas aimée par ma mère. Elle était perpétuellement malade et nous étions obligés de vivre au rythme de ses maladies. Je me souviens de ses regards de haine ainsi que de ses mauvaises paroles. Combien de fois dans mon enfance ai-je pleuré sous mes draps ? Lorsque mes larmes coulaient, la Sainte Vierge me consolait. Mais l'amour d'une maman passe par des gestes physiques et des paroles, et cela, la Sainte Vierge ne pouvait pas me le donner. Il me faudra toujours vivre avec cette lacune. Je suis née en 1950 au premier étage de la maison de mes grands-parents maternels. Ma mère avait alors trente-cinq ans et mon père quarante. Mon frère avait douze ans. Puis, mon père ayant trouvé un travail plus intéressant dans une autre région, nous avons déménagé. Je me retrouvais seule à la maison. Ma seule chance était d'avoir un frère qui m'aimait à la folie, mais il a disparu très vite de mon existence car je n'avais que sept ans lorsqu'il est parti pour l'Algérie. Il s'est marié tout de suite en revenant et a quitté la maison.
Mon père était chef d'un atelier de mécanique. Avec ses subordonnés, il était despotique. Il entrait dans des rages folles à n'importe quel moment. À la maison, l'atmosphère était infernale à cause des cris, des pleurs, des manifestations hystériques de ma mère : crises d'étouffement, douleurs, vomissements… Mon père exigeait qu'on ne la contrarie pas. À treize ans, je faisais beaucoup plus vieille que mon âge. Un soir alors que ma mère était dans une clinique et que nous étions seuls, mon père s'est présenté à moi en slip. Le lendemain matin, j'étais encore au lit quand il a pénétré dans ma chambre. Je le revois encore adossé à la commode et faisant mine de me demander ce que nous allions manger ce midi. J'ai tout de suite compris ce qu'il voulait. Je crevais de peur.
J'ai réussi à me débrouiller pour échapper au rapport sexuel, mais mon père m'a obligée à le caresser, ce qui m'a particulièrement dégoûtée. C'est toujours ça qu'il m'a demandé par la suite, à chaque fois que ça s'est renouvelé. Quand il est sorti de ma chambre, je n'étais plus capable de pleurer. J'ai conservé cette incapacité à pleurer pendant plus de vingt ans.
Il avait cinquante-trois ans au moment des faits. Ce tabou, il ne lui serait même pas venu à l'esprit de le transgresser s'il m'avait aimée comme un père, et s'il ne m'avait pas considérée comme sa propriété, qui se trouvait là, tout naturellement pour assouvir ses désirs.La première fois, j'ai fait semblant de rentrer dans son jeu, c'était pour moi une manière de me défendre et d'échapper à ce qui me terrorisait : la crainte de devoir subir un viol. J'étais complètement hypnotisée, engluée dans cette histoire. C'est ce qui explique qu'à vingt et un ans, je le subissais toujours.
Par la suite, il ne prenait même plus la peine de faire une mise en scène, il me demandait simplement de lui " rendre service ". J'étais sans voix, incapable de lui exprimer mon horreur. Juste une fois, j'ai dit : " C'est pas marrant ! " Il a répondu : " Je sais bien que c'est pas marrant. " Et c'est tout.
Mon état ne cessait de se dégrader, au point que j'ai dû redoubler ma seconde. Pourquoi mes professeurs, au lycée, ont-ils fait comme s'ils ne remarquaient rien ? Pourtant, cela se voyait. Je n'avais aucune relation de personne à personne avec mon entourage. Je ne regardais personne en face. Je ne parlais à personne. J'étais incapable de formuler une phrase complète. À 18 ans, je ne pouvais plus parler, sauf pour répondre par oui ou par non. Pendant toutes ces années, j'ai gardé un silence total sur mes relations avec mon père. Je me suis bien demandé deux ou trois fois si je n'allais pas aller à la gendarmerie. Je me rendais compte que si je dénonçais mon père, je vivrais une vraie culpabilité de l'avoir livré à la justice. Jusqu'à ma majorité, c'est-à-dire vingt et un ans, je vivais sous la coupe de mes parents.
La première chose qui m'a aidée a été la philosophie. J'éprouvais des souffrances morales intenses, mais j'étais incapable de me rendre compte que je souffrais. Très progressivement, j'ai d'abord réussi à faire émerger des idées purement intellectuelles, puis j'ai réussi à identifier de plus en plus de sentiments au fil des années.
À vingt et un ans, âge de ma majorité, qui est aussi le moment de la mort de ma mère, j'ai écrit une lettre à mon frère, lui expliquant tout. Il a tout arrangé. Mon père m'a donné sa parole d'honneur qu'il ne recommencerait plus jamais (ce qu'il a respecté), me suppliant de ne pas le laisser tomber, car il avait besoin de moi pour surmonter son deuil. Encore une fois, il ne pensait qu'à lui. Il n'a jamais eu un mot de regret.
J'ai surtout été très reconnaissante à mon père de ne pas nier les faits. En effet, s'il avait nié, cela aurait ajouté à la confusion de mon esprit. Cela peut paraître étrange : à la fois, j'étais très sûre de ce qui s'était passé ; à la fois, j'en doutais, je n'étais pas sûre que cela soit réellement arrivé. Ces agissements sont si difficiles à envisager de la part de son propre père qu'on n'arrive pas à y croire totalement. Pendant toute cette période, ma foi est restée forte. Je ne me suis pas une seule fois révoltée contre Dieu. Je n'ai jamais blasphémé. Dieu a toujours mis sur ma route les thérapeutes dont j'avais besoin. J'ai bien conscience que j'ai été gravement atteinte et qu'il me faut prendre tous les moyens qui existent pour aller mieux.
Mon état ne cessait de s'améliorer d'année en année. Il s'était passé l'élément clé de ma guérison : le pardon que j'avais pu accorder à mon père. Sur le moment, j'éprouvais une haine profonde pour mon père. Une haine qui ronge et détruit. Mais au cours des mois, cette idée a fait son chemin. Je savais que Jésus me donnerait la grâce pour le vivre. Je l'ai donc supplié, pendant des mois, de mettre le pardon dans mon cœur.
J'ai d'abord pardonné un peu, puis à moitié, puis un peu plus. Enfin, un jour, j'ai senti que je pardonnais totalement. Quelle libération… C'était une prison qui s'ouvrait ! Je crois que le pardon constitue la plus grande force contre le mal. Jusqu'au bout, je me suis occupée de mon père avec sollicitude.
Ma vie, je ne l'échangerais contre aucune autre. Avoir vécu cet inceste avec Jésus l'a transfiguré. Je suis profondément persuadée que Jésus souffrait avec moi, en moi.
Retrouvez l'intégralité de ce courageux témoignage dans le livre :
De l'inceste au bonheur, d'Élodie Tibo, Jubilé 2005.





2 Commentaires
Cette histoire m'a fait verser des larmes de compassion et ça m'a touchée beaucoup! Je n'ai pas vécu cette enfer-là mais j'ai fait un travial sur ce sujet à l'université. Je distribue des documents pour aider que je reçois gratuitement du gouvernement fédéral pour aider les victimes (une des outils est: Le secret du petit cheval) et tout le monde aussi. Les abuseurs devraient absolulment aller en thérapie pour cesser de faire cela et les victimes aussi devraient aller en thérapie seule et en groupe. Félicitation pour votre courage!
Monique Lantagne
je suis à la fois ébranlée et réconforté par ce témoignage. Je ne comprendrai jamais qu'on puisse infliger une telle souffrance à son propre enfant. Par contre, merci pour cette belle leçon de pardon. nous portons bien souvent des fardeaux en excluant Jésus qui a déjà souffert pour tous ce que nous vivons. Comment garder nos rancoeur après avoir lu ça? Le pardon en Jésus, la vie en Jésus!!!!!!!!!! Qu'attendons nous pour nous engager définitivement avec le Roi de gloire.
Merci et bénédiction abondante en Jésus et en Marie Reine du ciel et de nos coeurs.