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“Dieu me voulais dans le monde ”

(Auteurs : Fr Bernard de Clairvaux  - Parution F&L n° 215 de Mars 2003)

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Poète, écrivain, théologien, ce québecois nous offre une œuvre foisonnante, reflet de son propre itinéraire de ‘chercheur de Dieu’. Rencontre avec un passionné de Jésus et de la petite Thérèse, marié, père de quatre enfants, pour qui la foi est la porte ouverte à la vraie joie.

Trente ans plus tard, Jacques Gauthier se revoit adolescent, sur les chemins de Woodstock et des paradis artificiels ! Mais de passage dans une communauté qui mélangeait culture rock, hippie et chrétienne, il redécouvre la foi. « Au premier Je vous salue Marie de la prière du soir, je pouffe de rire. Au troisième, je m’écroule en sanglots. À cet instant précis, la joie est revenue, la joie de la foi de mon enfance ! Nous sommes le 2 juin 1972. J’ai alors 20 ans et je décide de suivre Jésus. »

C’est le début d’une grande aventure !
C’est la rencontre avec soi-même et avec tant de personnes qui balisent notre chemin, dans la grande solidarité des enfants de Dieu. D’abord avec Jean Vanier que j’ai rencontré à Québec. À la sortie de sa conférence, j’ose lui demander : «  Est-ce que c’est la volonté de Dieu d’aller avec toi, à l’Arche ? » Trois mois plus tard, je pars pour la France, à Trosly, où je suis resté 6 mois. Je ne peux non plus oublier le père Thomas Philippe qui m’accompagna tout ce temps. On pouvait vraiment tout lui dire ! Il m’apprit l’enfance spirituelle et l’accueil du don d’oraison. Un immense désir de prière, de contemplation grandissait en moi et je ne trouvais plus tout à fait mon compte à l’Arche. Il m’invite alors à me rendre à Châteauneuf-de-Gallaure où je rencontrai Marthe Robin.
Trop plein de moi-même, j’arrive en lui disant : Marthe, merci pour la Nouvelle Pentecôte d’Amour ! D’où venez-vous ? me répondit-elle avec son accent, l’air de me dire : on parle d’autre chose. J’ai renchéri en lui demandant : Marthe, est-ce que c’est la volonté de Dieu que j’entre à la Trappe d’Oka (Canada) ? Ce n’est pas à moi à prendre des décisions, me dit-elle, ma vocation, c’est de prier. Prions ! Notre Père qui est aux cieux…  J’en suis sorti douloureusement dépouillé. Un sentiment d’agressivité montait en moi ! J’étais humilié ! J’ai fait le tour de la maison, je me suis assis par terre dans le sable, sous sa fenêtre et j’ai pleuré ! C’est là ma véritable rencontre avec Marthe. Je ne voulais pas partir d’ici sans avoir la paix. Soudain l’Esprit m’a fait comprendre que ma vocation à moi, c’est de prier ! C’est bien l’essentiel et le fil conducteur de ma vie. Puiser à la Source !
Le père Thomas me conseilla de me rendre un temps à l’abbaye de Bellefontaine, près d’Angers. J’ai été saisi par la vie monastique et j’ai fait la rencontre fulgurante, à travers l’une de ses hymnes, avec le poète français Patrice de La Tour du Pin. J’ai regagné mon pays pour entrer à la Trappe d’Oka, près de Montréal. J’y ai vécu quatre ans comme moine, découvrant l’extrême richesse de la prière liturgique et de la vie communautaire, ainsi que l’Histoire d’une âme de Thérèse de Lisieux.



Mais de moine trappiste, vous devenez étudiant puis docteur en théologie, professeur à l’Université Saint-Paul d’Ottawa et vous êtes poète !
Effectivement ! À Oka, une question me taraudait de plus en plus : « Seigneur, est-ce vraiment bien là que tu me veux ? » Or Dieu me voulait dans le monde ! Quitter la Trappe fut un véritable deuil. Je venais d’avoir 26 ans. Il me fallait de nouveau chercher ma voie… Mais étudiant, je découvris à la bibliothèque les actes du colloque de la Sorbonne sur Patrice de La Tour du Pin ! Je m’y reconnaissais si bien que je me suis mis à pleurer d’émerveillement !
Les six années qui ont suivi, je les ai consacrées à ma thèse de doctorat sur Patrice.* C’est un si bel exemple des liens profonds qui unissent foi, prière, liturgie, théologie et poésie. Patrice nourrit ma prière, même parfois plus que la petite Thérèse ou Jean de la Croix qui sont pourtant mes maîtres spirituels ! Tous les trois sont poètes.
La poésie est prière pour moi, car la tâche du poète consiste à cultiver cette attention amoureuse aux êtres et aux choses qui l’entourent.* Je peux dire que je prie un crayon à la main ! Car la poésie fait parler le silence et doit nous faire retourner au silence… qui mène à Dieu. C’est le langage le plus apte à suggérer le mystère. Dieu ne nous parle-t-il pas dans la Bible en paraboles, en images, en symboles ? Ma vocation de poète ? Essayer de rendre visible l’invisible ! Je me bats avec les mots pour que les mots puissent crier l’indicible ! Tâche impossible, vouée à l’échec. J’expérimente cette insatisfaction, mais les poètes sont des chercheurs ! Cette quête vient nourrir ma propre foi.

Vous avez expérimenté ce qu’on appelle la crise de la quarantaine.
J’avais 38 ans quand je fus atteint de pneumonie au point que je préparais mon futur enterrement ! Je voulais mourir… Je rends compte dans un essai* de ce moment terrible qui a pour moi duré près de cinq ans.  Mais c’est un moment d’enfantement à la vie mystique.
Nous passons de la désillusion à l’espérance ! J’étais insatisfait tel un homme au milieu de sa vie qui découvre qu’il ne pourra plus tout faire. Je suis passé du ce que je veux au ce que Tu veux. J’ai appris à m’aimer moi-même dans ma petitesse comme Il m’aime !
Vous percevez en filigrane toute la voie de la petite Thérèse ! J’étais par moments au bord du gouffre de l’incroyance où je ne pouvais m’empêcher de songer que, peut-être, la foi en Dieu était une illusion, une invention de l’homme et ma prière se résumait en une sorte de pauvre appel au secours !

Et vous avez rencontré Thérèse…
Je l’ai découverte vraiment à ce moment-là. Je pensais à elle puisqu’elle a connu toute cette épreuve et je me suis accroché à son expérience. Un matin, après une nuit terrible, je me suis réveillé encore en vie ! J’avais lâché prise ! Une grâce d’abandon était passée. J’avais un autre regard.
C’était une renaissance ! Je me suis dessaisi de moi-même. Je ne m’en suis pas aperçu tout de suite, mais bien vite j’ai su que Thérèse était passée. Au-delà de l’épreuve, la vie n’est pas devenue plus facile, mais plus belle. Le désir me vint d’écrire sur Thérèse, mais quoi dire quand on voit tout ce qui s’est déjà écrit ! Lors d’un jogging, j’ai reçu cette motion me venant de Thérèse : « Écris-moi comme tu me parles. » Un mois plus tard, je finissais Toi, l’amour (éd.Sigier) où je lui écris comme une sorte de longue lettre. Elle m’a communiqué sa soif des âmes. Depuis, j’écris* et je me déplace pour parler d’elle et par elle, annoncer le Christ.

Notre patronne des missions s’est débrouillée pour faire de vous un missionnaire ! Et votre vie témoigne de la valeur missionnaire du mariage, de la famille…
J’ai rencontré Anne-marie, ma femme, lors d’une veillée pascale. Le mariage m’est apparu comme une véritable vocation chrétienne et je sais toujours, 24 ans après, que Dieu nous a donnés l’un à l’autre. Nous sommes des compagnons d’éternité ! C’est la plus grande grâce que j’ai reçue depuis mon baptême ! Le poète Rilke disait : « L’amour, c’est être gardien de l’autre. » Se garder dans l’amour, c’est cela notre mission ! En famille, nous apprenons le respect du chemin de l’autre : tout un travail d’humilité, de pardon, d’apprentissage de la tendresse, en couple et avec les enfants. Pour vivre tout cela, Jésus est au centre !

Au Québec, en 2001, Thérèse a confié ses  reliques à deux pères de familles !
Il y avait avec moi un ami, Gérald Baril, le secrétaire des évêques du Canada. Ce fut une flambée de louange, 2 millions de personnes autour de Thérèse. Elle est aimée et exauce les prières : beaucoup de guérisons, de libérations… Le thème ? Rencontre du Christ avec Thérèse. Ce fut le cas très concrètement. Dès que certains approchaient le reliquaire, ils n’avaient plus qu’une idée : aller se confesser ! Comme Thérèse, ayons cette foi contagieuse. Combien de fois, des amis incroyants m’ont dit : « Qu’est-ce que j’aimerais croire comme toi ! » Seule la foi attire. Il ne faut jamais oublier qu’il y a une joie à croire.