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Un cri horrible… puis le silence. J’arrive à la cuisine. J’entends un râle que je n’oublierai jamais. Je pousse la porte : une boucherie… Ma mère, le corps de ma mère… Derrière moi, un sanglot rauque : mon père, les yeux fiévreux fixant le sol… Dans sa main, un couteau taché de sang. Je voudrais hurler. Il l’a tuée, je le sais. Demain, 4 janvier 1976, c’est le jour de mon anniversaire : moi, Hiouseph, j’aurai sept ans.
Je ne pourrai jamais !
J’arrive dans une famille d’accueil à Saint-Gervais, chez Robert et Danièle. Danièle me présente aux enfants : « Voici Alain. » Je sursaute ! C’est mon nouveau prénom… Brimades, coups de martinet et de ceinture de cuir m’attendent au quotidien. Toute occasion est bonne pour me frapper généreusement. Mes nuits se passent en cauchemars : les images de ma mère passent, lancinantes, me réveillant en sueur, en larmes… Seules les visites de Mme Perret, l’assistante sociale, me consolent. À l’école, je suis incapable d’aller vers les autres enfants qui ont fini par me rejeter complètement.
En octobre 1977, Mme Perret m’annonce : « Ton papa est très malade. Il veut te revoir. » Un dimanche – après avoir promis devant les menaces de Danièle que je ne dirais rien de ce qui se passe pour moi ici – je rencontre papa dans un petit resto en face de la gare. Un policier l’accompagne. Papa me demande pardon pour ce qu’il a fait. Papa, meurtrier : comment pardonner ? Je ne pourrai jamais ! Les images du corps de ma mère me reviennent si souvent… Mon père meurt en prison. Je me referme et commence à me détester moi-même.
Les années passent. De violents désirs de revanche m’obsèdent. J’imagine des supplices que j’inflige à ma famille adoptive. Mon père non plus n’est pas épargné dans mes images. Un après-midi, je décide de prendre le train et monte dans le premier wagon venu. Enfin libre ! J’ai onze ans… On me repêche. Tout continue comme avant. Un an plus tard, attiré par la boulangerie où Danièle m’envoie chercher le pain, je me décide à demander à Raymond, le patron, s’il accepterait de m’apprendre le métier. Il est O.K. ! À 15 ans, j’entends parler d’un centre spécialisé où je pourrai préparer un CAP. À la rentrée, je découvre que ce lieu ressemble plutôt à un centre de réinsertion. Au milieu de jeunes délinquants, ma peine se poursuit. Un jour, je prends de nouveau le train pour… Paris ! Le contrôleur me chope. Retour à Saint-Gervais où la torture m’attend… Septembre 1985, j’intègre enfin un CAP de boulanger : j’alterne entre les cours et le travail dans une boulangerie autre que celle de Raymond. Le week-end, je continue chez Raymond. Un jour, mon autre patron m’y surprend ! J’ignorais qu’il ne fallait pas ; je suis exclu du CAP…
Une gamelle !
Le 4 janvier 1987, j’ai 18 ans. Ce jour-là, Danièle me remet mes papiers et à minuit pile, me chasse de la maison. Sur mon vélo, je pédale dans la nuit, sans me retourner, désespéré. Raymond accepte de me prendre. Je peux me loger grâce à mon salaire, mais je découvre l’alcool, puis le service militaire où l’on m’appelle “Pue des pieds”… À la quille, je réintègre la boulangerie.
Un jour, la DDASS me remet l’héritage de maman. L’alcool aidant, je dois quitter la boulangerie à cause de mes manquements. Des copains me proposent un coup foireux d’animation de bal : je paye tout le matériel et je me ruine, trompé par ces mêmes “amis”… La bouteille devient ma compagne… Un soir, je quitte mon appartement sans même prendre mes affaires. Je n’ai plus rien à perdre. Je monte dans un train qui va à Chambéry. Je vis dans la rue au début et je trouve un boulot de plongeur, puis du travail dans une discothèque, mais la boîte fermera…
Que faire ? Je veux voir maman, au cimetière, à Montmélian. J’y découvre qu’il me reste mon grand-père et mon oncle. Je frappe à leur porte, mais ils refusent de me voir ! Exclu de la famille, sans job… Le train… Il va à Grenoble. C’est l’été 1992. Durant quatre ans, je vis dans la rue : il y aurait de quoi écrire un roman… comme cette nuit, dehors à -5°C, où je manque de mourir. Grâce à un passant, je suis hospitalisé. Mon domicile est ce petit banc de la place Victor-Hugo…
Un jour de mars 1996, je ressasse comme toujours les images du corps de maman et j’entends : « Bonjour ! » C’est le prêtre de l’église de la place Victor-Hugo qui veut m’offrir un café. On entre dans l’église. Il se met à genoux et fait un geste de la main… Je crois à un malaise, mais non ! On va alors vers son bureau. « Un bol ou une tasse ? » Je lui réponds : « Une gamelle ! », tellement je tremble… Je raconte ma vie… Il ouvre un gros livre et lit quelque chose sur Emmanuel. Je n’y comprends rien ! Le Père le voit, m’explique, puis m’invite à déjeuner chez lui. Un jour, une assistante sociale qu’il connaît m’invite à vivre un sevrage… Ça mûrit en moi, et je dis : O.K. Pour la première fois depuis quatre ans, j’ai le désir de me battre, de remporter ce combat. Il me faudra plusieurs sevrages, deux cures… grâce au prêtre qui me dit, à chaque rechute, de ne pas me décourager. En juillet 1996 : fin de la cure, je vais dans une maison de repos à Saint-Pierre de Chartreuse.
Cette haine te brûle
Grâce à l’aumônier, à une famille voisine, les d’Horville et à Barbara, l’une de leurs amies, j’apprends à lire la Bible et je me prépare au baptême ! Mais impossible encore de réciter le Notre Père : je me crispe, je veux hurler, la fureur monte en moi, mon corps est pris de spasmes nerveux… Un samedi soir, Barbara m’emmène à Murinais. J’y découvre une communauté catholique qui prie avec beaucoup de joie. J’en reviens avec une icône, une Bible et un chapelet que Barbara m’a offerts. Mes papiers d’identité indiquent : “Hiouseph dit Alain”, mais pour mon nom de baptême, j’ai décidé avec le prêtre que je m’appellerais Joseph ; un nouveau nom pour un nouveau départ… Je me fais baptiser la nuit de Pâques 1997 à Saint-Pierre de Chartreuse. Je suis heureux jusqu’au moment où le prêtre prie pour les défunts… et pour mon père ! Rien ne va plus… Toujours la même réaction. J’essaie de rester calme. Ça passe… Je communie pour la première fois !
Un jour, Barbara m’emmène à Châteauneuf-de-Galaure où vécut une certaine Marthe Robin. Surprise : je reste là-bas cinq jours, en silence ! Ils appellent ça une retraite. Premier jour, le prêtre annonce : « On va étudier le Notre Père. » Pas ça ! Les larmes me montent aux yeux. Je voudrais crier toute ma haine ! À la fin, je vais trouver le prêtre avec un sale regard, je veux lui parler. Il m’accueille, calme, et me dit : « Cette haine que tu gardes au fond de toi te brûle de l’intérieur, te détruit. » Il a raison. Il m’invite à pardonner avant la fin de la retraite. Je quitte les lieux, me précipite vers un arbre que je cogne de toutes mes forces et me dirige vers cette ferme que j’ai visité en arrivant : la chambre de Marthe Robin, son obscurité. Je m’assieds dans le fauteuil… Peut-être que Marthe et maman sont ensemble, là-haut. J’ouvre ma Bible et je tombe sur ce passage : « Honore ton père et ta mère… » Les larmes me montent aux yeux. Je sors de la petite chambre et reviens au sanctuaire. La nuit, je me réveille en sursaut : le vieux cauchemar… Je descends à la chapelle et m’assieds face à la fresque de la Vierge, le chapelet à la main. Je pense à ma mère, mon père… Il m’aimait… Je sursaute ! Et j’entame pour la première fois un Notre Père. Je reste serein, détendu… « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi… »
Visite au cœur
Je me confie le lendemain au prêtre qui est visiblement ému. Il prend son étole et dit la formule de confession avant de me prendre dans ses bras… Pour la première fois depuis l’âge de sept ans, je passe une nuit sans mauvais rêve et je peux m’adresser à mon père dans la prière.
Juillet 1999, Barbara m’emmène à un rassemblement à Paray-le-Monial. J’y découvre l’École internationale de formation et d’évangélisation. Je m’y inscris. Durant l’année, nous allons à Rome. Quand on visite l’église Sainte-Catherine de Sienne, le Seigneur me parle au cœur : « Si je m’occupais de ceux qui ont perdu un être cher ? Les pompes funèbres ? » J’en parle au prêtre de Paray, à mes parents dans la prière. Après avoir participé à Rome aux JMJ 2000, je m’installe à Paris et trouve un travail aux pompes funèbres…
Pour en savoir plus :
Joseph Lebèze livre son témoignage dans les rassemblements, communautés, écoles, groupes de prières… (sur l’accord de l’évêque et du prêtre) : 4 av de la Porte de Vanves, 75014 Paris.
Il a écrit : C’est si beau d’être aimé, Presses de la Renaissance, 2005.





6 Commentaires
Le pardon est une grâce qui libère et je rends grâce à DIEU pour ce qu'il t'a permis d'accorder ton pardon à ton père. Pense à moi dans tes prières car j'aimerais comme toi pouvoir pardonner.Mais je ny arrive pas.
merci d'avoir d'avoir compris le sens du pardon avant de réciter le notre pére .Dieu est amour.
la meilleure maniere de rencontrer Dieu c'est à travers le pardon et tu l'as bien compris. laisse moi te félicité parce ke tu iras loin dans la vie.merci
la force du pardon, merci d'avoir pardonné, merci
Le Seugneur faut encore des merveilles
Un très grand MERCI à la sincérité de votre histoire qui pénètre au plus profond de moi comme une lumière ....... cette lumière que vous avez eu le courage et la force d'engendrer à travers l'innommable ....... MERCI pour cet espoir que vous donnez et l'exemple vivant que vous êtes devenu ....... MERCI