On préparait dans la sacristie une cérémonie œcuménique qui devait avoir lieu dans la cathédrale suisse de Lausanne. Protestants, orthodoxes et catholiques m’avaient convié pour cela. Chacun étudiait avec acharnement son texte : « Pas trop de Jean-Paul II pour ne pas effaroucher les orthodoxes », « Pas trop de Sainte Vierge pour ne pas offenser les protestants ». Enfin, ça commençait à me "courir sur le haricot". Je patientais, au bord de l’overdose œcuménique.
Et puis un Ancien, Yusuf, musulman, nous dit : Et moi, je suis croyant aussi. J’aimerais annoncer Dieu. Des yeux chrétiens fusillent aussitôt l’intrus d’un autre livre… d’une autre rive. J’entends : Impossible ! On n’a pas le même livre saint. Je bondis : J’en ai rien à foutre ! Yusuf est musulman et croit en Dieu. S’il veut le proclamer, qu’il le fasse !
Silence. Je me tourne vers lui : Comment veux-tu dire ton Dieu ? Tout jeune, il était muezzin au fin fond de la Turquie, et je savais qu’il aimait psalmodier l’appel à la prière, si cher aux musulmans. Psalmodie que j’ai tant aimée après l’avoir entendue des milliers de fois en Algérie. Yusuf répond : Je peux faire l’appel à la prière. Je décide alors : OK ! C’est toi qui débuteras notre prière. Les intervenants se taisent. Silence hostile ou interrogatif. L’assistance de huit cents personnes nous attend dans l’ancienne cathédrale catholique kidnappée par les protestants du temps de Luther.
De sa voix d’or, Yusuf attaque la psalmodie musulmane. L’appel à la prière résonne dans un silence total. Stupéfaction de l’auditoire. Une immense ovation clôt ce moment spirituel inédit, unique en ce lieu.
Ce même homme m’a offert une croix, mon signe. Elle est sur mon blouson noir et y restera. À notre époque où certains veulent désespérément s’accrocher à leur signe religieux comme rempart exclusif en déstabilisant, sans le savoir (ou en le sachant), tout autre espace religieux, "aller chez l’autre" est, pour les croyants, le seul moyen pour vivre ensemble la même recherche qui nous hante: "Dieu".
Retrouvez d’autres témoignages du père Guy Gilbert dans son livre : Kamikaze de l’espérance, Stock 2004.



