Dans la vieille micheline taguée reliant Lyon à Saint-Étienne, je poursuis la lecture d’un livre sur l’Islam. Mon voisin, un musulman d’une trentaine d’années, me demande, intrigué, si mon livre est favorable à l’Islam. Je réponds : Ce qui m’ennuie, voyez-vous, c’est de découvrir à quel point le Coran prêche la haine des chrétiens.Il cherche à me convaincre : Des chrétiens, un peu, mais surtout des juifs, car les juifs dominent le monde, etc. etc. S’ensuit un interminable fatras antisémite reprenant les uns après les autres tous les poncifs sur les juifs et le pouvoir, les juifs et l’argent… le tout dans un petit train bondé. Je ne sais plus où me mettre. Je tente une défense du Peuple élu, sur le thème : Ayant toujours été persécutés, c’est normal qu’ils se serrent les coudes.Un jeune du même âge que mon musulman vient alors s’asseoir en face de nous : Pardon, j’ai tout entendu, je suis juif, et je tiens à vous dire que si j’étais aussi riche et puissant que vous le dites je ne serais pas là, dans ce train minable, à aller, comme tous les jours, gagner ma croûte à Saint-Étienne ! Le musulman bafouille quelques mots gênés.Il poursuit : Et puis moi aussi, je suis ici un immigré, je suis né dans un petit village tunisien où je retourne tous les étés…-Ah bon, vous êtes tunisien ? Moi aussi ! Et de quelle région ?-Du sud.-Ça alors, comme moi… Comment s’appelle votre village ?À l’énoncé du nom, le musulman ouvre de grands yeux : Mais c’est aussi mon village ! Vous connaissez le restaurant X ?-Bien sûr, j’y vais chaque année !-Il est tenu par mon cousin germain !-Non !...Je commence à me sentir de trop. Mes deux interlocuteurs sont repartis visiter leur village.Le train arrive en gare. Avant de nous séparer, j’ose : Mes frères, remercions Dieu de nous avoir offert ces très belles minutes d’amitié !Nous ne reverrons sans doute jamais ; pourtant, chacun a conscience d’avoir vécu un moment très fort.



