Témoignage d’un couple missionnaire
(Auteur : Marie et Édouard de Colbert - Parution F&L n° 278 de Décembre 2008)
- Vos réactions
- Envoyer à un(e) ami(e)
- Imprimer cette page
« Qu’allions-nous faire dans cette galère ? » Partir 15 jours après son mariage et découvrir du même coup la vie à deux, mais en communauté avec 16 adolescents, c’est exigeant... Mais tellement passionnant ! Nous n’y serions pas parvenus si, du plus loin que je me souvienne, nous nous n’étions pas sentis “appelés”. Et n’avions posé librement le choix de partir, conscients des difficultés.
Yves Meaudre* nous avait dit qu’il attendait qu’on soit un “père” et une “mère” pour ces enfants, (j’étais responsable d’un programme de 80 étudiants entre 15 et 20 ans, dont 16 vivaient avec nous au foyer ; et Édouard était coordinateur de programmes, 600 écoliers et 14 responsables philippins travaillaient avec lui). Être un modèle, quoi ! Sacré défi, quand on est à l’aube de sa vie de couple...
Je me souviens des deux premiers mois, je dormais mal (à cause des coqs, des aboiements des chiens, des moustiques), j’étais crevée et avais perdu d’un coup 5 kilos ; j’avais plutôt tendance à vouloir prouver que j’étais capable de “gérer” les 16 jeunes : quand Édouard me faisait une réflexion, je lui répondais assez froidement du tac au tac, mais ça n’a pas duré longtemps, car nous sentions à table peser les 16 paires d’yeux qui guettaient, angoissés, le début d’une dispute. Ça m’a arrêté tout net !
Parler, communiquer, mais avant tout se maîtriser, surtout en Asie ! Et la conséquence positive a été que pendant un an, Édouard et moi avons appris à communiquer en profondeur en nous maîtrisant mieux. Parents avant l’heure, ça forme...
Je crois qu’au fond de notre cœur, nous avions ce désir de nous dépasser, moins facile pour moi, qui était une véritable minette parisienne, indépendante, certes consciente de sa chance, mais qui n’avait jamais vécu dans des conditions réellement difficiles et rustiques. Apprendre le partage, ne pas manger toujours à sa faim, ça nous a ouvert à un Autre nous-même.
Des fiorettis, il y en a tant à raconter ! Le plus marquant, Lira-Mae, surnommée Mimi, a fait une tentative de suicide au foyer (mère qui l’avait abandonnée à la naissance, père inexistant), qui était davantage un appel au secours qu’une détermination à en finir, mais ça a été un choc. Après des mois et des mois d’écoute, alors qu’elle était tombée dans un mutisme, que personne ne pouvait réussir à ouvrir sa coquille, elle s’est confiée peu à peu, a recommencé à sourire. Son parrain d’Enfants du Mékong l’a aidée à rembourser un emprunt exorbitant qu’elle avait contracté auprès d’une banque pour maladie… 19 ans et tant de souffrances ! La veille de notre départ, lors de la Despedida party (fête d’adieu très importante aux Philippines), elle a pris le micro et, droit dans les yeux, elle nous a remerciés d’avoir repris goût à la vie. Je me souviens encore du ton de sa voix, et ça, ça vaut toutes les contrariétés.
Comment ne pas me souvenir de Jerson, dernier d’une famille de 15 enfants, dont les parents n’ont rien, à part une natte, une marmite et une petite maison de bambou, et qui nous ont offert leur seul poulet ?
Ce qui m’a aidée ? La foi des Philippins, alors qu’ils n’ont rien. En un an, je n’ai rencontré aucun non-croyant, car aux Philippines on ne remet pas en question l’existence de Dieu, de même qu’on a un père et une mère. Et tous les clins d’œil du Bon Dieu qui ne nous a pas lâchés. Ces enfants m’ont révélé une fibre maternelle que je n’avais pas auparavant.
Ce que je retiens ? L’homme a une capacité d’adaptation formidable qu’il sous-estime. On est en “devenir”, demain Dieu peut me (nous) combler au-delà de ce que nous pouvons espérer.
Yves Meaudre est Directeur général de Enfants du Mékong qui fête ses 50 ans.
Pour en savoir plus :
http://www.enfantsdumekong.com
Pour découvrir l’œuvre des Enfants du Mékong, lire le livre de Vincent Pieri, parti aux Philippines en 2004 comme volontaire. Il retrace l’histoire de cette belle œuvre depuis ses débuts jusqu’aux jeunes Bambous qui partent offrir leur aide : Enfants du Mékong, la force du don, Vincent Pieri, Presses de la Renaissance, 2008.




