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Quand un peintre rencontre un saint
les heures franciscaines de Marcel Hasquin

(Auteur: Fr. Bernard de Clairvaux - Parution F&L n° 219 de Juillet-Août 2003)

né en 1943 à Maredsous
a pratiqué la sculpture décorative, la dinanderie, l’orfèvrerie et étudia l’architecture, la géologie avant d’entrer à l’Académie des Beaux-Arts.
Son œuvre sera exposée en France, Belgique, Espagne, Portugal, Italie, Etats-Unis, Canada et dernièrement à Vienne dans le cadre du 1ier Congrès International pour une Nouvelle Évangélisation. Il prépare une exposition à Kyoto, fin 2004, une autre à Bouchemaine (France 49) pour Mars 2004

COMMANDEZ VOTRE HORS-SÉRIE

Marcel nous accueille dans sa ferme nichée sur les coteaux du pays angevin. Il nous fait faire le tour du propriétaire et nous montre les dépendances qu’il réserve à son futur atelier. L’ensemble est un véritable capharnaüm dans lequel l’artiste se passionne pour le bricolage, le bois, sa collection de coqs polychromes, son jardin dans le fond duquel paissent une dizaine de moutons.

En prendre le chemin
D’origine belge et deuxième d’une famille de neuf enfants, il vit en France depuis plus trente ans. Mais je suis toujours un sujet du roi, nous clame-t-il haut et fort ! S’il fut enfant de chœur dans sa jeunesse, son chemin de foi s’égara et son retour à l’Église ne s’est fait que petit à petit. C’est depuis l’âge de 40 ans seulement qu’une prise de conscience s’est véritablement faite en moi, même si la Vierge Marie ne m’a jamais quitté !
Les thèmes de sa peinture furent longtemps profanes et reflétaient singulièrement la douleur et le cri de l’homme, comme dans Ma peine, le radeau, le buveur de bière, le calice des larmes… L’œuvre se caractérise par la courbe des corps qui se tordent ou la manière dont les regards transmettent un grand degré de souffrance, de solitude intérieure… Et toujours, en filigrane, la manifestation d’une soif inouïe d’amour.
Au fur et à mesure des années, les titres parlent d’eux-mêmes sur l’évolution : Peuple noir en prière, Les maisons qui dansent, L’Exode, Jésus dans la ville, la foi, la charité, l’espérance… Dans ces trois derniers tableaux traitant des vertus théologales, une nouvelle harmonie semble s’instaurer dans le traitement du graphisme (aux courbes plus douces), des couleurs (moins nombreuses et moins vives) et dans la construction générale de la toile (cadre compris). Marcel avoue humblement : « Je me souviens qu’il y a très longtemps, j’ai fait ce vœu : finir ma vie comme peintre chrétien. Il semblerait que cela en prenne le chemin… »

Rencontre, étreinte
Saint François est devenu aujourd’hui l’un de ses sujets favoris, depuis qu’on lui proposa tout simplement de le peindre ! L’ensemble recouvre plus d’une vingtaine de tableaux. À la communion, je lui parlais, nous dit-il en parlant du Povorello, et je lui disais : aide-moi ! Je crois qu’il m’a répondu. J’ai essayé d’être le plus sincère possible avec lui. C’est donc avec une grande docilité et une disponibilité d’esprit qu’il s’est mit à la tâche et il ne le regrette pas ! Il a rencontré un homme, en la personne de saint François, qui le rejoint profondément dans son amour de la nature, des animaux, des plus pauvres aussi et des petits, des blessés de la vie, des lépreux en tous genres… La vie ne l’a pas non plus épargné. C’est sans doute ce qui explique la tendresse et la compassion qui émanent de son cœur…
Nous voyons ici le pauvre d’Assise embrasser un lépreux. Le jeu des formes et des couleurs est très significatif. François se met à genoux avec le lépreux. Ses mains transportent toute l’affection de son cœur, mains qui traduisent aussi la bénédiction, le chérissement, la compassion du Père. Compatir, c’est pâtir avec. Par le fait même de son attitude, par l’expression de son visage – la « béance » des yeux notamment face à la douleur - François ne fait plus qu’un avec le lépreux. Les couleurs accentuent cette communion entre les visages et les mains. Elles contiennent tout un dégradé qui va des tons orangés jusqu’au jaune pâle, comme si, dans cet échange de baiser, François, icône du Christ, devenait dispensateur de lumière.
Par contraste, les vêtements capteraient quelque peu la lumière, mais viennent surtout du plus profond de la nuit. Les bleus nous plongent dans le froid des hivers où l’on est condamné à dormir dehors dans la solitude. Les trois autres lépreux, délaissés en arrière plan, sont dans une attente terrible, certes atteints de la lèpre, mais avant tout blessés par l’abandon, le rejet. Au premier plan, Hasquin nous donne à voir par contre un homme à qui peut de nouveau accueillir une chaleur humaine qui le restitue dans sa dignité… Il ose alors se laisser consoler. Étreinte profonde, d’abord physique, mais combien elle restaure aussi notre intérieur lorsque nous pouvons l’expérimenter ! Le fond du tableau, serein, éparpille ou diffuse cette chaleur et cette lumière en autant d’envols d’oiseaux qui se dirigent tous vers le haut !
Marcel Hasquin sait rendre la douleur de l’homme dans toute sa véracité et son universalité. Il nous confie : Ma vie n’a pas toujours été simple et j’ai encore des poussées, toutes humaines, même s’il s’agit de saint François, où il me faut exprimer la douleur. Difficile de s’en défaire ! Même s’il me faut rentrer de plus en plus dans la lumière. Mais le tableau associe à merveille la douleur et la lumière d’une immense douceur.

Le feu de la tendresse
La lumière vient sans doute triompher plus explicitement dans la rencontre de François avec l’Enfant-Jésus. Tout le corps de l’Enfant est lumineux et cette fois-ci, c’est le
Povorello qui reçoit toute la lumière venue du Dieu fait homme. Sa barbe en est tout imprégnée et s’enflamme de toute la tendresse ardente de l’Enfant. Les regards ne sont plus les noires « béances » rencontrées dans le Baiser au lépreux. Les yeux, blancs ou rouges, s’ouvrent et s’éveillent à la vie. Cette vie prend feu depuis le bas du tableau dont les rouges rendent compte d’un embrasement.
L’Enfant joue. L’expression de ses bras manifeste le mouvement.  Le geste de François prenant l’Enfant délicatement de ses deux mains est splendide d’attention, de douceur, d’intensité… Que se disent-ils ? Que s’échangent-ils véritablement ? L’un prend soin de l’autre et réciproquement. C’est un échange d’amour ! Le Verbe fait chair parle à travers des gestes. L’amour se communique avant tout par gestes, par modes de comportement, par des intonations plus que par les mots eux-mêmes… Ce dialogue entre François et l’Enfant-Jésus nous renvoie à notre propre dialogue entre le vulnérable en nous et celui qui se voudrait si fort ! Il nous rappelle à notre enfance, à cette voie d’enfance aussi qui ne peut se vivre que dans ce feu à la fois dépouillant, tendre et aimant.  Les soleils et les oiseaux du fond viennent faire écho à la joie profonde qu’il y a à se laisser enseigner par l’Enfant-Dieu tout en s’occupant de Lui.
L’enfance, la fragilité, l’esprit d’enfance aussi, voilà bien des dimensions qui habitent le coeur de Marcel. Il suffit parfois de l’observer, de voir dans ses yeux une étincelle, la grâce d’un émerveillement… Discret sur sa vie, il nous déclare tout de même avec de la joie sur le visage : Ma petite-fille, c’est mon rayon de soleil.