La multiplication des pains
(Auteur: Fr. Bernard de Clairvaux - Parution F&L n° 279 de Janvier 2009)
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Voici une fresque qui traite de « La multiplication des pains ». Elle nous touche par le sujet lui-même, par sa beauté, sa construction, ses couleurs… Laissons-nous simplement rejoindre par cette œuvre riche de sens.
Le miracle de la multiplication des pains est un signe fort et tout un enseignement, pour les contemporains de Jésus comme pour nous. Ce miracle, on le rencontre dans les quatre Évangiles. Il ouvre notamment le sixième chapitre de l’évangile selon saint Jean dans lequel Jésus affirme : « Je suis le pain de vie » (Jn 6,35). À contempler une icône ou une fresque, nous constatons combien celles-ci suivent toujours de très près les Écritures et rendent présent le mystère dont elles témoignent.
Au soir venu…
Les couleurs touchent nos sens, physiques et spirituels : ces verts, ces rouges, ces oranges et la variété des bleus, depuis le bleu nuit du ciel jusqu’au bleu azur, beaucoup plus lumineux, du vêtement de Jésus. Jésus affirmera plus loin dans l’évangile de Jean : « Je suis la lumière du monde » (Jn 9,5) et nous trouvons ici tout un jeu entre les ombres et la lumière, entre les diverses intensités de couleurs. Quelques étoiles sont disséminées dans le ciel, mais nous sommes ici dans la nuit, ou tout au moins au « soir venu » (Mt 14,15). C’est exprimer la “nuit” de ce monde, qui renvoie égaleme
nt aux ténèbres de nos propres cœurs avec leur lot d’angoisse, d’attente, de faim, de péchés… tout comme ces personnes assises dans le fond ou en bas, à droite de la fresque. Saint Matthieu précise en parlant cet épisode : « En débarquant, Jésus vit une foule nombreuse et il en eut pitié. » (Mt 14,13) Dans cette foule, pour laquelle l’artiste anonyme excelle en finesse et en détail, nous distinguons des adultes, des hommes, des femmes dont une mère avec son nourrisson. Nous apercevons également un enfant, à droite de la fresque, au pied de l’un des apôtres. C’est peut-être celui par qui Jésus reçut cinq pains et deux poissons. Jésus, le seul juste, le seul saint, porte une auréole. Dans sa main se trouvent les cinq pains et les deux poissons à partir desquels, par la multiplication, il nourrira toute la foule, à tel point qu’il restera sept paniers remplis que l’on aperçoit au bas de la fresque. Le chiffre sept est symbole de plénitude et de surabondance… Le miracle de Jésus nous montre non seulement sa nature divine (Il est le Fils de Dieu pour qui, en qui, tout est possible), mais également son grand amour et sa compassion envers les hommes. Ce repas préfigure la Cène, dernier repas que Jésus prendra avec ses apôtres, durant lequel il partage le pain en disant : « Ceci est mon corps livré pour vous. » (Lc 22,19) Ainsi, Celui qui s’est fait chair pour nous rejoindre se livre au plus intime de nos êtres dans le pain eucharistique : union féconde, communion… Il s’offre aussi comme « serviteur » : « Je suis au milieu de vous comme quelqu’un qui sert » (Lc 22,27) dit-il au cours de la Cène, et il lave les pieds de chacun des douze apôtres.
Une circulation d’amour
Ce pain multiplié préfigure donc le don de Jésus lui-même qui est « le pain vivant descendu du ciel » (Jn 6,51) et nourriture éternelle : « Qui mange ce pain vivra à jamais » (Jn 6,58) car « c’est ma chair » (Jn 6,51). C’est le premier sens du signe que pose ici Jésus pour la foule que nous sommes. Regardons attentivement la fresque et sa composition. Il y a tout un mouvement de partage, de circulation, depuis Jésus, qui est à la source de tout, à gauche de la fresque, jusqu’à la foule, dans la moitié droite de la fresque, en passant par les apôtres. La dimension du partage, de la charité, de l’amour mutuel… et d’un Dieu qui désire avoir besoin des hommes pour que sa surabondance d’amour circule entre nous, voilà le deuxième enseignement du signe de la multiplication qui nous est adressé. Nous constatons ici tout ce jeu entre l’apôtre qui est face à Jésus, celui qui se tourne vers la foule : un jeu alterné de profils droits et gauches dans le mouvement de partage de Jésus et de trois apôtres. La taille de chacun – comme souvent en iconographie – est relative à l’identité ou l’activité, et va ici décroissant, de Jésus à la foule.
Avec, rappelons-le encore, un souci du détail extraordinaire – une finesse par exemple dans le trait des végétaux poussant en cet endroit plutôt désert – cette fresque nous rappelle un dernier enseignement de Jésus : le lien étroit entre la relation à Dieu et la relation à autrui. « Plus les hommes se rapprochent de Dieu, plus ils se rapprochent les uns des autres » aimait rappeler, au VIe siècle, Dorothée de Gaza. C’est tout le mouvement d’ensemble de cette magnifique fresque.




