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La présence du Sauveur : Georges Rouault

(Auteur: Sylvie Marre - Parution F&L n° 220 de Septembre 2003)

Né à Paris le 27 mai 1871, issu d’une famille d’artisans modestes, Georges Rouault présente des dons artistiques précoces. Après ses études primaires, il entre en apprentissage chez un maître verrier où il a le privilège d’être directement en contact avec l’art du Moyen-Age en manipulant des vitraux anciens. Le 3 décembre 1890 il entre à l’École nationale supérieure des Beaux Arts où il devient très vite l’élève préféré de Gustave Moreau. Ce dernier a toujours voulu que chacun devienne lui-même. De cet enseignement Rouault en retire cette conviction que pour peindre il ne suffit pas de copier la nature mais qu’il est impératif d’intégrer toute sa vie spirituelle dans son œuvre. La mort du maître va le plonger dans une crise profonde, crise qui en définitive va se révéler bénéfique car elle va lui ouvrir l'univers de la peinture contemporaine.

Le Pape à Paris

Georges Rouault est toujours resté un solitaire, un indépendant, hors des mouvements picturaux de son époque. Même s’il a beaucoup admiré Cézanne ou Matisse, il ne relève pas du Fauvisme, « Père putatif de l’Expressionnisme » (comme il l’a lui-même reconnu de façon ironique), il en est toujours resté à l’écart, comme il a aussi échappé au surréalisme, au cubisme ou à l’abstraction. Fasciné par le Moyen-Âge, il se déclare chrétien catholique et, comme les gisants des pierres tombales, son art réactualise le mystère de l’être humain et lui confère toute sa dignité en ce XXème siècle qui l’a si souvent défiguré.

 

Étapes


Né à Paris le 27 mai 1871, issu d’une famille d’artisans modestes, Georges Rouault présente des dons artistiques précoces. Après ses études primaires il entre en apprentissage chez un maître verrier où il a le privilège d’être directement en contact avec l’art du Moyen-Age en manipulant des vitraux anciens. Le 3 décembre 1890 il entre à l’École nationale supérieure des Beaux Arts où il devient très vite l’élève préféré de Gustave Moreau. Ce dernier a toujours voulu que chacun devienne lui-même. De cet enseignement Rouault en retire cette conviction que pour peindre il ne suffit pas de copier la nature mais qu’il est impératif d’intégrer toute sa vie spirituelle dans son œuvre. La mort du maître va le plonger dans une crise profonde, crise qui en définitive va se révéler bénéfique car elle va lui ouvrir l'univers de la peinture contemporaine.


A l’âge de 20 ans il découvre la présence du Christ dans sa vie et demande à faire sa première communion pour vivre par la suite un séjour dans l’abbaye bénédictine de Ligugé. Là il rencontre Huysmans qui va lui communiquer l’horreur du réalisme, de la production religieuse « saint-sulpicienne ». Toutefois la découverte de Léon Bloy va être beaucoup plus importante encore. Une amitié profonde va se construire jusqu’à la mort de l’écrivain en 1917. Cette amitié est quelque peu difficile à cerner. Léon Bloy a souvent critiqué les figures de Rouault sans se rendre compte que tous les deux sont de la même famille religieuse, celle des assoiffés d’absolu, de ces personnages qui refusent la tiédeur, de ces hommes constamment déchirés par le mal, par le péché, par les injustices et l’autosuffisance.


De 1902 à 1914, c’est l’époque pour Rouault du monde du cirque, de la prostitution, de ces figures macabres et quelque peu grimaçantes des juges, des riches trop épris d’argent. Il s’oppose ainsi à tous ceux qu’il appelle les «mondains », les «doctes », les «puissants ».
En 1908 il épouse Marthe le Sidaner, sœur du peintre Henri le Sidaner, dont il va avoir quatre enfants.
Après la mort de son père, en 1912, son inspiration connaît une nouvelle phase. C’est aussi le contexte de la première guerre mondiale. Il exécute alors la plupart des pièces du Miserere où se profile déjà le thème de la Rédemption.


La période de 1930 à 1948 traduit un climat beaucoup plus paisible, il confère à ses clowns et à ses autres personnages une gravité sereine. C’est aussi l’époque des paysages bibliques, des Crucifiés, des Ecce Homo qui expriment l’apaisement intérieur de l’artiste, sa maturité spirituelle. La colère et la révolte des années précédentes ont fait place à une foi bien plus confiante.
Entre 1948 et 1958, c’est l’aboutissement de ce cheminement vers la lumière, une lumière toute intérieure qui transparaît et qui jaillit d’une âme qui s’est profondément laissée renouveler par la présence et par la clarté même du Christ, sa peinture exprime une jubilation, un hymne à la création.

 

Tendresse et charité



Même s’il était opportun de souligner les différentes étapes dans l’évolution de Rouault, même si les figures distordues de ses débuts sont peu à peu remplacées par le calme du visage du Christ, cette œuvre garde une grande et profonde unité.


« Quand il peint une fille de joie, il ne se réjouit pas cruellement, comme Lautrec, du vice qu’exalte la créature. Il en souffre et il en pleure. » (Louis Vauxcelles) Il en pleure de sa relation profonde à Dieu qui le pousse à voir en elle une créature abîmée par le péché, il en pleure « parce qu’elle est souffrance et détresse » (Bernard Dorival).


Les images, les visages se superposent chez Rouault. À la prostituée se superpose le clown auquel le Christ se superpose à son tour. Le clown représente celui qui reste seul, il est bien-sûr la figure de l’artiste qui fait la nique aux « bourgeois » pour jongler avec les techniques de la difficulté de la création artistique. Pour Rouault, il est aussi ce double du Christ, le personnage de la dérision et ainsi le symbole de la condition humaine. L’artiste seul face à son œuvre, face à lui-même, le Christ seul face à sa créature qu’il appelle à entrer dans son intimité. Ainsi tous ces visages révèlent un profond respect devant le mystère de l’être humain. Il lui confère le réalisme de la souffrance, du péché qu’il peut porter et dont il peut être victime tout en lui restituant, de façon parfois sous-jacente, sa beauté première. Et il avoue : « J’ai le défaut (défaut peut-être… en tout cas c’est pour moi un abîme de souffrances… ) de ne jamais laisser à personne son habit pailleté, fût-il roi ou empereur. L’homme que j’ai devant moi, c’est son âme que je veux voir… ». L’œuvre de Rouault est ainsi marquée par un grand besoin d’humanité. S’il s’attache tant à l’âme de ses personnages c’est bien parce que pour lui toute créature, à un moment ou l’autre de sa vie, est le reflet de Jésus.


L’une de ses œuvres majeures reste le Miserere, un recueil de 58 gravures. Cet ouvrage représente « une sorte de confrontation perpétuelle entre la misère de l’homme et la miséricorde de Christ » (Bernard Dorival). « Car Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde mais pour que le monde soit sauvé par lui » (Jn. 3, 17). Rouault est grave, voire même terrible parfois mais sa peinture n’est jamais désespoir, il n’est jamais désabusé par l’humanité.


« Voici que je suis avec vous jusqu’à la fin du monde ». (Mt. 28, 20.)

Rouault introduit le Christ dans le monde contemporain, il fait entrer le quotidien dans le monde sacré et témoigne ainsi de la proximité du Sauveur (cf Le Christ dans la banlieue), qui, à l’instar des Pèlerins d’Emmaüs vient rejoindre chacun dans son chemin de solitude, de douleur et d’incertitude. La misère qu’il présente n’est jamais placée sous le signe de la ténèbre. La solitude n’est plus repli sur soi-même mais elle devient une ouverture, elle appelle notre propre solitude, et le Christ vient ainsi rejoindre l’artiste, le clown, la prostituée, celui qui Le contemple dans son dénuement. Rouault exprime alors tout le mystère de la Rédemption, la force et la présence du Sauveur dans nos cœurs, dans nos vies. Ses tableaux sont donc avant tout une ouverture, son œuvre n’est pas close sur elle-même mais elle porte ce témoignage qu’une souffrance est noyée dans l’extrême miséricorde de « l’Homme de Douleur » (cf. Passion), que la vraie pauvreté conduit vers Celui qui s’est laissé dépouiller jusqu’à nous révéler la beauté de Ses traits, la beauté de Son visage.

Pour en savoir plus

HERGOTT (Fabrice), Georges Rouault, Albin Michel, Paris, 1991.
DORIVAL (Bernard), Rouault, Flammarion, 1982.
ROUAULT (Georges), Sur l'art et sur la vie, Folio Essais, 1992.
MARITAIN (Raïssa), Les Grandes Amitiés, Desclée De Brouwer, coll. Livre de vie, 1963.