Du pinceau au flambeau : Bernadette Charvet, peintre
(Auteur: Fr. Bernard de Clairvaux - Parution F&L n° 246 de Janvier 2006)
1960 : Née à Rouen
1979 : Bac
1981-84 : École des arts graphiques de Paris, différents ateliers dont les Ateliers de la Grande Chaumière, Beaux Arts en auditeur libre
1985-86 : Expositions (Paris, Rouen) et enseignement
1987 : Rencontre les Communautés du Chemin Neuf et de l’Emmanuel
1989 : Rencontre la Communauté des Béatitudes (y vivra plus de dix ans)
Depuis 2002 : Vit à Mortain (Normandie) près de l’Abbaye Blanche (maison des Béatitudes, orientée vers les arts plastiques)
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«Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux. » (Mt 5,3). L’artiste souscrit de tout son être à cette Béatitude. L’esprit des Béatitudes pourrait d’ailleurs résumer toute son œuvre.
Ému de compassion
Bernadette nous dit : Je suis travaillée par la souffrance de l’être humain… Mais dans tout ça, nous avons à vivre un chemin de vérité et de pacification. Nous retrouvons cette préoccupation dans son tableau La Miséricorde. Il y a la détresse de cet homme couleur "lie-de-vin", assis par terre, recroquevillé sur sa douleur. Son visage est plongé dans une certaine stupeur. L’homme semble esquisser un mouvement de retrait devant la bonté de celui qui se penche sur lui.
Ce personnage tout en jaune peut être le Christ qui s’agenouille à hauteur d’homme et nous rejoint dans notre misère. Son visage respire la paix, mais nous rappelle combien Jésus posait son regard avec une intensité toute particulière sur les malades, sur Lazare, sur tant d’hommes et de femmes atteints dans l’âme ou le corps… Le regard de Celui qui s’est fait chair, et qui proclame : « Je suis la Résurrection et la vie », est un regard ému de compassion devant notre détresse. Et il règne ici une infinie tendresse.
Les Colonnes de l’Église
J’ai un très grand respect pour les malades en psychiatrie, les plus pauvres, ceux que l’on rejette… La grandeur de ces personnes force mon admiration. La peinture de Bernadette leur rend effectivement un bel hommage. Ils sont là pour nous porter tous ; il n’existe pas de plus grandes personnes sur la terre. Ce sont les "colonnes de l’Église". Bernadette fait remarquer qu’il y a une véritable inversion à opérer dans notre façon d’appréhender ce monde : Tous ces gens qui sont "sous terre", ce sont les "Jonas" de notre temps… Il y aura des surprises au Ciel ! La terre, c’est en somme les catacombes, et les plus pauvres en sont les flambeaux.
L’artiste aime particulièrement le Miserere de Rouault dont les planches et les textes nous disent « ce monde angoissé d’Ombres et de semblants ». L’Ecce Homo épouse ce monde en sa chair et son sang avec un amour de prédilection pour les plus démunis. Bernadette ose retranscrire dans son œuvre le cri de l’homme - fut-il muet ! - mais cela n’a pas toujours été le cas : J’ai eu toute une période où je me «devais« de produire un «art chrétien«. Un certain esthétisme primait, mais je n’étais pas en vérité avec moi-même ! Il lui fallut quinze ans avant de franchir le pas… Son œuvre vient aujourd’hui nous rencontrer de plein fouet et percuter nos cœurs.
La couleur de ma vie
Dans ses toiles, souffrance et Salut se mêlent continuellement. Bernadette évoque la splendide Homélie de saint Épiphane où Jésus, descendant aux Enfers, s’adresse à Adam : Regarde sur mes joues la trace des soufflets que j’ai subis pour rétablir en mon image ta beauté détruite… Mon côté a guéri la douleur de ton côté. Mon sommeil te fait sortir maintenant du sommeil de l’enfer... Lève-toi et partons d’ici… Allons de la douleur à la joie, de la mort à la vie, des ténèbres à la lumière éternelle.
Bernadette précise que le mystère de la douleur n’a de sens que si c’est offert. C’est ce qu’illustre la Mater Dolorosa. Marie accueille le corps de son Enfant, mais son visage porte la marque d’une douleur donnée, d’une acceptation, d’un abandon… Ses mains ne sont pas crispées comme pour retenir ou posséder, mais ouvertes vers le Ciel. Ce fond "blanc neige" peut nous rappeler que le Ciel est toujours là, même au plus dur de nos peines.
Durant le Samedi Saint, Jésus se laisse ensevelir mais ne reste pas inactif ! Comme l’écrit si bien saint Épiphane, Il vient délivrer les âmes des Enfers. Le Christ, confie Bernadette, m’a rejoint dans ces profondeurs… Je ne cours pas après le Samedi Saint, mais je me rends compte que c’est un peu la couleur de ma vie. En même temps, il ne faut pas rester dans "nos tombeaux" ; il y a la Résurrection qui nous ouvre au Royaume…





