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St Hilaire de Poitiers
Le défenseur de la Trinité

(Auteur: Jacques Delatouche - Parution F&L n° 216 d'Avril 2003)

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Hilaire de Poitiers est célébré par saint Augustin comme « le plus ardent défenseur de l'Église contre les hérétiques ». Son indulgence et sa grande ouverture d'esprit ne l'ont jamais empêché de tenir avec fermeté et courage dans le combat de la vérité.
À l'exception de ses douze dernières années (355-367), On ne sait que peu de chose de la vie d'Hilaire. D'après saint Jérôme, il serait né à Poitiers entre 310 et 320. Il appartenait à une famille aristocratique vraisemblablement païenne et reçut une brillante formation littéraire et philosophique à une époque où l'Aquitaine était célèbre en Gaule pour le niveau élevé de sa culture.

De la philosophie à la foi
Hilaire ne naquit pas chrétien, mais il le devint. Dans les premières pages de son De Trinitate, il nous confie qu'il s'est élevé lui-même, par sa refléxion personnelle, de la philosophie à la foi. Jeune, riche, marié, père d'une fille qu'il adore, placé au premier rang de la noblesse des Gaules, il a senti s'élever en lui la terrible question du sens de la vie :
En regardant autour de moi, je me suis demandé quel pourrait être le but spécifique d'une vie humaine... Aujourd'hui comme par le passé, deux valeurs paraissent être l'idéal suprême des mortels : le repos joint à la richesse... Cependant, ils n'apparaisent guère étrangers aux plaisirs habituels des animaux.
Vivre la patience, la modération et la douceur nous écarte de cette vie bestiale et nous rapproche de la vie qui nous est donnée par Dieu. Mais cela ne saurait suffire à contenter le désir profond qui habite l'âme d'Hilaire : Mon âme se sentait pressée non seulement de faire ce dont l'omission aurait été criminelle et douloureuse, mais elle désirait aussi connaître Dieu, l'Auteur d'un si grand don. Elle se devait d'être toute à lui ; j'estimais m'ennoblir en me mettant à son service, je reportais sur lui tout mon espoir, au milieu des malheurs de la vie présente, je me reposais en sa bonté comme en un port accessible et sûr. Mon coeur brûlait donc d'un désir ardent de m'instruire à son sujet et de la connaître.
Hilaire découvre alors les Écritures. Le témoignage que Dieu se rend à lui même suscite son émerveillement : « Je suis Celui qui suis. » (Ex, 3,14). Il est impressionné par le psaume 138 : « Où irais-je loin de ton esprit, où fuirai-je loin de ta face? » (Ps 138,7)
Pas de lieu sans Dieu, tout lieu est en Dieu, Il est au-dedans, Il est au-dehors, Il est partout. Au coeur même de ses réflexions nées du contact avec la Parole, Hilaire rencontre le Dieu Vivant dans la foi : Mon âme, toute entière à ses recherches se reposait dans la pensée qu'elle ne pouvait mieux glorifier son Créateur qu'en reconnaissant que son infinité le dérobe à notre compréhension et se laisse saisir par la foi.
Pourtant l'âme d'Hilaire n'a pas encore trouvé la paix, et c'est l'Évangile de Jean qui va délivrer Hilaire de toutes ses angoisses :
Mon âme était accablée de crainte en partie pour elle-même, en partie pour son corps destiné à mourrir... Or voici qu'après avoir fait la connaissance de la Loi et des Prophètes, elle vient à connaître aussi les leçons de l'enseignement évangélique et apostolique telles que celles-ci : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu et le Verbe était Dieu... Et le Verbe s'est fait chair, et Il a habité parmi nous... » (Jn 1,1) Mon esprit alors franchit ses propres limites et en apprit sur Dieu plus qu'il n'osait espérer.
Hilaire a rencontré la Vérité et son âme inquiète et anxieuse trouve une espérance qui dépasse toute ses attentes. La chair lui permettait d'avancer vers Dieu et la foi l'appelait à une nouvelle naissance : il lui était possible de renaître d'en haut.

Évêque de Poitiers
Hilaire se fait incrire parmi les catéchumènes et reçoit le baptême. Preuve de l'autorité et de l'admiration dont il jouissait, il fût choisi vers 350 comme évêque par le clergé et le peuple, bien qu'il fût déjà marié et père d'une fille, nommée Abra.
Au siècle d'Hilaire, l'acclamation de la foule, l'appel de Dieu prenaient parfois, au seuil du foyer domestique, le futur ministre de l'Église ; seulement, une discipline rigoureuse imposait à l'élu la loi de la continence. Cette loi qui nécessitait évidemment le consentement de l'épouse, La femme d'Hilaire l'accepta et se résolut à ne plus apercevoir son mari qu'à l'autel, lorsqu'il célébrait la messe.
Dans l'esprit d'Hilaire, un évêque doit être non seulement un homme saint, mais un homme instruit. Dès le début de son ministère, il rédige le Commentaire sur l'Évangile de Saint Matthieu. Sa réputation de saint attire auprès de lui saint Martin qui abandonne la milice pour le retrouver. Martin demeure quelque temps auprès de lui à Poitiers.
Hilaire souhaite l'attacher au service de Dieu en lui conférant le diaconat. Martin refuse, se déclarant indigne de trop d'honneur, mais accepte de recevoir l'Ordre d'exorciste. Avertit par un songe, Martin se rend auprès de ses parents en Pannonie (Ancienne région de l'Europe centrale, sur la Danube moyen). Cette visite inspirée est à l'origine de la conversion de sa mère. Plus tard, Martin se rendra de nouveau auprès d'Hilaire pour fonder à Ligugé, aux portes de Poitiers, le plus ancien des monastères gaulois.

La Sentence d'Exil
Depuis le concile de Nicée en 325, les évêques gaulois s'étaient tenus plutôt à l'écart des discussions soulevées en Orient par les adversaires de la consubstantialité du Verbe – affirmation selon laquelle le Verbe est de même nature ou substance que le Père (Cf. Encadré). Mais lorsqu'en 353, l'empereur Constance réunit entre ses mains tous les pouvoirs, une politique religieuse, inspirée par les évêques Ursace et Valens et hostile à la profession de foi de Nicée (325) commence à triompher en Occident. Constance convoque différents conciles (Arles en 353, Milan en 355) où il impose la condamnation d'Athanase d'Alexandrie, le défenseur indomptable du concile de Nicée. Les évêques qui refusent de signer cette condamnation sont exilés. L'exil de saints personnages tels que Paulin de Trèves en 353, Eusèbe de Verceil et Denis de Milan en 355, détermine Hilaire à la résistance.
En 356, Saturnin d'Arles, rallié aux vues de l'empereur, réunit un synode à Béziers. Hilaire qui y participe s'oppose violemment à Saturnin et devant son refus obstiné de condamner Athanase, un rapport est envoyé à l'empereur qui prononce une sentence de déportation en Asie Mineure.

Hilaire en Asie
À l'automne 356, Hilaire est envoyé en Phrygie (actuellement située en Turquie). Cet exil est pour lui l'occasion de précieuses découvertes intellectuelles. Il s'initie à la pensée théologique des grecs qui jusque-là lui était restée étrangère. C'est là qu'il entreprend la rédaction de son De trinitate, grande oeuvre théologique destinée à réfuter sous tous ses aspects l'hérésie arienne.
Hilaire est exilé, mais il n'est pas pour autant déposé de son siège épiscopal. À distance, il continue à administrer son diocèse en communiquant avec son clergé. Il correspond aussi avec les évêques gaulois : dans son ouvrage De Synodis, il informe ses compatriotes sur les différentes professions de foi des orientaux et sur les nombreux synodes où elles s'affirment, se corrigent ou se détruisent. Au coeur de ces contreverses qui mettent en jeu la défense de l'orthodoxie de la foi, Hilaire reste paisible et bienveillant, chacun s'accorde à le reconnaître. Cette qualité lui permet de discuter avec ses adversaires, qu'il ne refuse jamais de rencontrer, comme avec des amis. Sans pour autant se reconnaître de communion avec les hétérodoxes, il fréquente avec eux leurs maisons de prière.
En 359, Hilaire, malgré sa qualité d'exilé est convoqué par l'empereur au concile de Séleucie (ville actuellement située en Irak). Il est interrogé sur la foi des Églises des Gaules. C'est pour lui l'occasion d'exposer sa foi nicéenne en démontrant qu'elle est dégagée de tout sabellianisme (l'hérésie, développée par Sabellius, n'admettait qu'un Dieu unique et solitaire. Selon lui, la trinité correspond simplement à trois manières différentes de nommer Dieu)
Mais les espoirs d'Hilaire sont anéantis en 360 au concile de Constantinople où une majorité se dégage en faveur d'Ursace et Valens pour faire admettre des formules qui pouvaient être interprétrées dans le sens arien. La nouvelle du désastre du Concile de Rimini (359), où les évêques occidentaux qui passaient pour le rempart de la foi de Nicée ont cédé – trop facilement aux yeux d'Hilaire - , a certainement déterminé le déroulement du concile de Constantinople.
À l'occasion de la réunion de Contantinople, Hilaire adresse une lettre à Constance dans laquelle il demande à être confronté à Saturnin, en présence de l'empereur afin de pourvoir se justifier. Il demande aussi de comparaître devant le Concile de Constantinople. L'empereur rejette ces deux requêtes, mais prononce l'abrogation de la sentence d'exil qui frappait Hilaire. Sans aucun doute, les ariens voulaient se débarasser d'Hilaire. Ses interventions jugées intempestives ne sont certainement pas étrangères à cette décision.

Le retour en Gaule
Au moment où Hilaire rentre d'exil, la Gaule connaît un évènement important qui transforme l'horizon de la scène politique : À Lutèce (Paris), pendant l'été 360, Julien est proclamé empereur par ses troupes et l'année suivante, celles-ci s'avancent à la rencontre des armées de Constance le long du Danube. L'occident échappe désormais à l'emprise de la politique religieuse de Constance.
Dans ce contexte politique plus favorable, Hilaire développe une intense activité pour réparer les effets du concile de Rimini : à son initiative, des synodes provinciaux se réunissent ainsi qu'un concile à Paris en 361 qui confesse la foi de Nicée. La déposition de Saturnin d'Arles et de Paterne de Périgueux consacre la défaite de l'arianisme en Gaule.
Hilaire fait preuve de compréhension et d'indulgence avec les nombreux évêques qui, à Rimini, avaient dû de force adhérer à l'hérésie. Cette clémence d'Hilaire envers ceux qui ont faibli n'est pas sans provoquer quelques protestations. Mais de cette manière, les Gaules sont rapidement libérées des séquelles de l'arianisme et donnent un exemple d'équilibre et de modération qui se répand rapidement partout.
Constance meurt en 361 et après l'avènement de l'empereur Julien, les évêques exilés sont de retour. Saint Athanase convoque un grand concile à Alexandrie en 362 qui fait revivre les formules de foi de Nicée. On retrouve Hilaire à Milan en 364 où il tente d'écarter l'évêque arien Auxence de l'important siège épiscopal milanais. Son action ne réussit pas auprès du pouvoir, mais elle a du moins préparé de loin l'acclamation de saint Ambroise, comme évêque, à la mort de son prédécesseur en 374.
Après son retour d'exil, Hilaire adapta pour le public latin certains commentaires d'Origène sur les psaumes et sur Job qu'il avait découverts en Orient. Après des années passées loin de son diocèse, Hilaire peut enfin à la fin de sa vie se consacrer dans la paix à l'administration du diocèse de Poitiers. En plus de son activité littéraire et pastorale, Hilaire consacre une partie de son temps à recopier pieusement de sa main le texte des évangiles. D'après Jérôme, il mourut en 367.

Un maître à penser
Avant Hilaire, la théologie latine considéraient que le Verbe de Dieu avait été engendré au moment de la Création. Hilaire, grâce à sa connaissance de la théologie orientale, affirme avec force l'éternité de la génération du Verbe.
Le Père, le Fils et l'Esprit Saint sont des réalités distinctes, non pas seulement trois dénominations comme le prétendent les Sabelliens. Ils sont parfaitement un, non par unicité de personne, mais par unité de substance. (De Trin IV, 42). Contre les ariens, il affirme que le Fils n'est pas un être créé, tiré du néant, mais de tout éternité, il est engendré par le Père de sa propre substance. Cette génération implique l'égalité de nature, la consubstantialité affirmée au Concile de Nicée en 325.
Une preuve de l'unité de substance entre le Père et le Fils, c'est la connaissance parfaite qu'ils ont l'un de l'autre. (De Trin II, 3).
Le Credo que nous récitons chaque dimanche à la messe ne s'est pas imposé comme une évidence dès le premiers temps de l'Église, il est le résultat d'une conquête. Hilaire en est le témoignage par le don de sa vie au service de la vérité et de la foi.

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