Saint Pierre
L'homme fragile devenu roc
(Auteur: Fr. Bernard de Clairvaux - Parution F&L n° 269 de Février 2008)
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Tandis que Pierre meurt martyr à Rome vers l’an 65, que se passe-t-il dans son cœur ? Toute sa vie doit défiler, et peut-être surtout le visage du Christ, sa rencontre avec Celui qui, de Simon, l’appela Pierre, sur les bords du lac de Tibériade, dans sa Galilée natale…
Le Galiléen
Simon Pierre est bien de Galilée, si l’on en croit la réaction de ceux de Jérusalem qui, après l’arrestation de Jésus, reconnaissent Pierre à son accent galiléen. On précise (Jn 1, 44) qu’il est originaire de Bethsaïde, au nord du lac de Tibériade. Bethsaïde appartient au tétrarque Philippe qui en hérite de son père Hérode le Grand. La Galilée, région fertile et commerçante, est cosmopolite. On y parle grec et araméen. Simon et son frère André, fils de Jonas, portent des noms grecs. Simon se débrouille sans doute dans les trois langues : l’araméen, sa langue maternelle ; l’hébreu, la langue liturgique de la synagogue ; et le grec, la langue du commerce et des affaires.
Marié (sa belle-mère fut guérie par Jésus) et pêcheur sur le lac de Tibériade, il habite Capharnaüm dont les maisons sont faites de gros galets noirs. Pierre, comme ses contemporains juifs, connaît ses prières et peut réciter les prophètes par cœur. Lieu de brassage de populations, la Galilée et ses habitants sont méprisés par les milieux religieux de l’époque. La région incarne tous les dangers que le judaïsme peut courir au contact des cultures païennes. Alors, le lac de Tibériade et ses pêcheurs ne retiennent l’attention de personne…
C’est pourtant sur les bords de ce lac que Jésus commence à prêcher et qu’il rencontre Simon et André, puis les fils de Zébédée, Jacques et Jean. Jésus leur dit : « Venez à ma suite » et « laissant aussitôt leurs filets, ils le suivirent » (Mc 1,18). Simon et André s’étaient-ils préparés à cela par ce qu’ils entendaient de Jean-Baptiste ? Cet appel dépasse de beaucoup le pêcheur Simon – Siméon en araméen – et cela va bouleverser sa vie. Jésus installe son quartier général à Capharnaüm et l’établit même dans la demeure de Simon, du toit duquel viendra se faire guérir un paralytique ! Dans la synagogue de Capharnaüm, Jésus affirme qu’il est le Messie attendu et accomplit son premier geste de puissance en libérant un homme possédé. Il guérit beaucoup de malades, dont la belle-mère de Simon, et il donne de nombreux enseignements…
Pierre fait partie des douze appelés par Jésus, qui le suivent partout. On le voit obéissant, même s’il ne comprend pas, quand Jésus lui demande de jeter le filet alors qu’il a peiné toute la nuit sans rien prendre… Survient alors l’épisode de la pêche miraculeuse ! Simon est décrit à la fois audacieux et fragile, comme lorsqu’il va à la rencontre de Jésus en marchant sur les eaux… mais bien vite, il est assailli de doutes et implore : « Seigneur, sauve-moi ! » (Mt 14,30). C’est en même temps un cri de foi. C’est d’ailleurs lors d’un “voyage” avec Jésus et ses disciples à Césarée de Philippe, capitale du territoire de Philippe, que Simon affirme la divinité de Jésus par cette extraordinaire confession de foi : « Tu es le Christ » (Mc 8,29). Et il reçoit de Jésus le nom de Képhas, mot qui signifie rocher en araméen, Petros en grec, c’est-à-dire Pierre. Il devient porte-parole des disciples malgré toute sa faiblesse car cet homme, enthousiaste, sera aussi hésitant et faillible…
« Pierre, m’aimes-tu ? »
La faiblesse de Pierre est au cœur des événements qui entourent la passion de Jésus. Pierre avait dit, après le discours de Jésus sur le Pain de vie, près du Lac, tandis que beaucoup commençaient à quitter ce Jésus devenu trop incompréhensible : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle » (Jn 6,68). C’est ce même Pierre, à Jérusalem, qui renie par trois fois Jésus arrêté, en affirmant : « Je ne connais pas cet homme ! » (Lc 22,57). Pierre pleure aussitôt qu’il entend le coq chanter et qu’il voit Jésus « poser son regard sur lui » (Lc 22,61). Il se souvient de la prédiction de son reniement… Pierre ne peut comprendre comment une victoire – et une victoire divine ! – puisse passer par la défaite, la souffrance et la mort !
Jésus fait pourtant de Pierre un témoin privilégié : un des seuls, avec Jacques et Jean, à avoir vu Jésus transfiguré au mont Thabor et en agonie au mont des Oliviers, à avoir vu le tombeau vide… Il est beau de voir Pierre et Jean courir, suite à l’annonce de Marie-Madeleine, vers le tombeau. Jean, arrivé plus rapidement, laisse Pierre y entrer le premier, lui laissant son rôle de pasteur, tel que Jésus ressuscité le lui confirmera de nouveau, sur les bords du lac de Galilée, dans un dialogue émouvant (Jn 21,15-19) : Jésus demande à Pierre par trois fois, en écho aux trois reniements : « Simon, fils de Jonas, m’aimes-tu ? » Pierre lui répond : « Tu sais bien que je t’aime. »
Et chaque fois, Jésus lui donne cet ordre : « Pais mes brebis », allusion au discours du Bon Pasteur qui donne sa vie pour ses brebis. Jésus signifie d’ailleurs à Pierre de quelle mort il mourra, avant de conclure, comme à la première rencontre : « Suis-moi » (Jn 21,19). Entre ces deux « Suis-moi », quel chemin Pierre a-t-il parcouru ! Sa présomption s’est estompée ; il est convaincu de son péché d’une manière expérimentale et beaucoup plus profonde, ainsi que de l’infinie miséricorde de Dieu. Voilà le vrai témoignage dans lequel Jésus l’a modelé. Pierre, chef de file des apôtres et des débuts de l’Église, ne peut vraiment pas s’approprier de lui-même cette responsabilité !
Seconde conversion
Remarquons que Jésus déjà, à Césarée, lui déclare : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église » (Mt 16,18). « Mon Église », « Mes brebis »… Ce ne sont pas l’Église ni les brebis de Pierre, mais celles du Christ, tout comme l’Esprit reçu à Jérusalem à la Pentecôte et qui donne à Pierre la force de témoigner. Dans les Actes des Apôtres, huit discours lui sont attribués. Il multiplie les guérisons « au nom du Christ ». « Il se déplace continuellement » (Ac 9,43) « dans de nombreux villages samaritains » (Ac 8,25), à Lydda, à Joppé où il ressuscite Tabitha, puis à Césarée Maritime où il va chez Corneille, un centurion romain. Étape décisive où Pierre vit comme une “seconde conversion” : il réalise, suite à une vision et à l’expérience de non-juifs, combien l’Esprit et la Bonne Nouvelle est pour tous les hommes, sans exception, et non pour les seuls juifs.
Cela fait l’objet d’une Assemblée à Jérusalem, en présence de Paul et de Barnabé. La situation est plus complexe qu’on ne le croit, car pour des raisons d’ordre religieux, social et politique, l’appartenance au peuple juif permet d’être reconnu par l’administration romaine. Pierre, veillant à l’unité et à l’universalité de l’Église, devra se soucier de ne pas se couper totalement de la communauté juive : prudence pastorale pour préserver l’unité entre le “libéralisme” de Paul et le “conservatisme” de Jacques et des judaïsants, sauvegardant ainsi un lien entre le judéo-christianisme et le christianisme hellénistique, même si Paul, à l’Église d’Antioche, n’a pas apprécié cette manière de faire de Pierre ! Jacques devient responsable de l’Église-mère de Jérusalem. Et Pierre ? Pour certains, il serait resté sept ans comme premier évêque d’Antioche…
Quoi qu’il en soit, un nombre important de documents fiables attestent qu’il meurt martyr à Rome, vers 65, sous la persécution de Néron, à la même période que Paul.
Pour en savoir plus :
Saint Pierre, de Pierre Debergé, éd. de l’Atelier, 2003.
Simon appelé Pierre, de Mauro-Giuseppe Lepori, éd. Parole et Silence, 2007.




