Saint Augustin (354-430)
La passion de la Vérité
(Auteur: Jacques Delatouche - Parution F&L n° 264 de Septembre 2007)
L’héritage d’Augustin est impressionnant : maître de l’Occident, son enseignement a participé à l’enfantement d’un monde nouveau. Bernard Heudré rappelle qu’il « nous a montré les chemins de l’intériorité et de la transcendance, les relations entre le temps et l’éternité, la raison et la foi, la nature et la grâce ».
Mais Augustin, c’est d’abord et avant tout l’itinéraire d’une conversion qu’il nous retranscrit lui-même dans ses célèbres Confessions, témoignage fascinant de son expérience personnelle.
Un être de désir
Il est né en 354 à Thagaste, petite ville d’Afrique du Nord appartenant à l’Empire romain. Son père, un citoyen romain païen, était un modeste notable de la ville. Sa mère, Monique, d'origine berbère, fervente chrétienne, ne lui laissera pas de repos tant qu’il ne sera pas devenu chrétien. Son père nourrit de grandes ambitions pour lui et l’envoie étudier à Carthage en 370. Il y rencontre un climat de sensualité exacerbée de la ville – « la chaudière des honteuses amours » : Aimer et être aimé, c’était plus doux pour moi si je pouvais jouir aussi du corps de l’être aimé. Il rencontre la femme à laquelle il resta fidèle pendant quatorze ans, et de laquelle il eut un fils, Adéodat.
Deux événements importants marquent l’itinéraire d’Augustin. C’est d’abord la lecture de l’Hortensius de Cicéron, qui ébranle profondément Augustin et fait naître en lui un désir de sagesse : Cette lecture transforma ma sensibilité, elle tourna vers vous mes prières, Seigneur. La recherche de la vérité sera une motivation profonde de la personnalité d’Augustin. Augustin commence également à lire les Écritures, une mauvaise traduction de la Bible latine d'Afrique : c’est une immense déception pour un homme nourri à la rhétorique de Cicéron.
Séduction manichéenne
Augustin ne peut rester dans l’indétermination. Le choc spirituel provoqué par la lecture de Cicéron le conduit à chercher ailleurs : il se tourne vers le manichéisme, secte alors florissante qui se présentait comme la forme ultime du christianisme. Augustin est séduit par cette promesse des manichéens : être conduit à Dieu par la raison, en se délivrant de la superstition. Les manichéens donnaient l’illusion d’être capables d’élucider tous les mystères de l’existence, en particulier l’angoissante question du mal : de toute éternité existeraient deux grands principes indépendants, le bien et le mal. Le monde et l’homme résulteraient du conflit de ces principes… Pendant dix ans, Augustin restera fidèle au manichéisme.
Sa carrière se déroule normalement. Il enseigne d’abord à Thagaste en 375. Une épreuve survient lorsque son meilleur ami meurt à l’âge de vingt ans : La douleur de sa perte ennuagea mon cœur de ténèbres. Tout ce que je regardais n’était que mort… Augustin préfère quitter sa ville natale pour se rendre à Carthage où il vivra durant neuf années, ce qui lui permettra d’atteindre sa maturité intellectuelle.
Augustin se lasse de l’enseignement manichéen dont il perçoit les limites : le manichéisme ne laisse pas de place pour la responsabilité personnelle. Insatisfait, Augustin décide de partir pour Rome en 383. C’est un temps de dérive et de déception : il perd l’espoir d’atteindre un jour cette vérité tant recherchée. Il a perdu ses illusions sans avoir trouvé la voie capable de le satisfaire.
« Prends ! Lis ! »
En 384, il rejoint un poste de maître de rhétorique à Milan. Augustin y rencontre un intellectuel chrétien à sa mesure, Ambroise, l’évêque de Milan, qui l’impressionne. Il suivra avec assiduité ses sermons épiscopaux. Il est aussi initié au néoplatonisme par l’intermédiaire d’amis chrétiens. Le platonisme a le mérite d’arracher Augustin au scepticisme et de lui révéler la dimension spirituelle de l’âme et de Dieu : loin de l’extériorité du monde sensible, Dieu se donne dans l’intériorité. La vérité habite au-dedans de l’homme. L’évidence de Dieu se révèle à lui : Je vis avec l’œil de l’âme, je vis qu’il y avait pour moi de l’Être à voir.
Moment très important de son itinéraire, Augustin comprend que la conversion exige qu’il mette sa vie en accord avec ses idées. Mais il n’en a pas la force, sa volonté est divisée, un déchirement provoqué notamment par ses impulsions sexuelles : J’avais la certitude qu’il valait mieux me donner à ton amour que de m’abandonner à ma passion. Ce conflit intérieur atteint son paroxysme alors qu’il se trouve dans le jardin de sa maison milanaise en compagnie de son ami Alypius. Il éprouve le besoin de se retirer et s’éloigne sous un figuier : Je donnai libre cours à mes larmes. Jusques à quand, Seigneur, serez-vous irrité ? À cet instant, Augustin entend une voix venant d’une maison voisine : « Prends, lis ! Prends, lis ! » Il se saisit de l’Épître aux Romains (13,13-14) : « Ne vivez pas dans les festins, dans les excès du vin, ni dans les voluptés impudiques, mais revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ et ne cherchez pas à contenter la chair de ses convoitises. »
Cet épisode transfigure sa vie, il renonce au mariage et à sa carrière. Il se retire avec sa mère, son fils et Alypius à Cassiciacum près de Milan. Cette retraite intellectuelle et spirituelle donne naissance à ses premiers traités, Augustin prend conscience de sa vocation d’écrivain. Il reçoit le baptême des mains d’Ambroise la nuit de Pâques 387. Augustin se décide à rejoindre l’Afrique en compagnie de sa mère. Arrivés à Ostie, ils partagent un instant de grâce, une illumination fulgurante qui les plonge au cœur du mystère du Verbe de Dieu. Sa mère meurt peu de temps après, avant de pouvoir rejoindre l’Afrique.
Prêtre et évêque
De retour à Thagaste, Augustin qui se présente comme « serviteur de Dieu » se décide à vivre en communauté avec ses amis et ses disciples. Entre les heures consacrées à la dévotion, la communauté s’adonne à l’étude. En 391, ses projets sont bouleversés lorsqu’il se rend à Hippone pour rencontrer un ami et se retrouve acclamé par la foule comme prêtre pour seconder le vieil évêque d’Hippone : Je fus empoigné et fait prêtre.
Augustin ne peut se soustraire à ce qu’il reçoit comme un appel du Seigneur. Cette nouvelle charge contrarie ses projets de vie monastique, il doit désormais partager son temps entre la prière, l’étude et sa charge pastorale qui ne cesse de s’alourdir. Il se plaint de ne plus pouvoir « tenir son âme dans la paix ». En 396, Augustin devient évêque malgré lui, il restera moine malgré tout. Il tire de cette expérience cette règle de sagesse : quel que soit notre genre de vie, l’important est de ne pas perdre de vue ce que l’amour de la vérité nous fait conserver et ce que le devoir de la charité nous fait sacrifier.
Un théologien face aux défis de son temps
Le témoignage d’Augustin est aussi celui d’un grand défenseur de la vérité chrétienne, il est l’homme de tous les combats : il affirme la liberté humaine face aux manichéens, il témoigne de l’humilité de Dieu face aux platoniciens, il défend l’unité de l’Église contre les donatistes, se revendique citoyen des cieux face aux païens, il est le docteur de la grâce contre les pélagiens.
C’est finalement l’amour qui unifie et irrigue toute la vie d’Augustin dans sa grande richesse et son incroyable fécondité : Celui qui est rempli de l’amour est plein de Dieu. L’amour est « le grand principe de discernement ». On comprend dès lors la célèbre formule : Aime et fais ce que tu veux !
En août 430, Augustin rejoint la cité de Dieu. On devine que ce chercheur passionné y trouve enfin le repos.
Pour en savoir plus :
Saint Augustin, l’amour sans mesure, Marcel Neusch, Ed. Parole et Silence.
Saint Augustin ou la naissance de l’homme occidental, Bernard Heudré, Ed. ouvrières.




