Marie de la Trinité (1903-1980)
Médiatrice de la Tendresse de Dieu
(Auteur: Odile Haumonté - Parution F&L n° 236 de Février 2005)
« Paule et Marie : l’active et la contemplative, la volontaire et l’effacée, la conquérante et l’orante » ; ces mots de Gérard Pfister, l’un de ses biographes, décrivent bien le paradoxe de Paule de Mulatier devenue Sr Marie de la Trinité, dominicaine missionnaire des campagnes. Sans cesse vont s’affronter en elle la grâce de Paul l’apôtre, efficace, actif et indispensable, et la grâce de Marie, visage de compassion et de contemplation dans le silence et l’effacement.
Marie de la Trinité va connaître l’angoisse aux limites de la folie avant de s’abîmer, durant les dix dernières années de sa vie, dans la paix et « l’étrange joie » d’une vie érémitique et cachée.
1903-1930 : une famille où l’on s’aime
Le 3 juillet 1903, à Lyon, la famille de Mulatier attend la naissance du neuvième enfant, un garçon qui s’appellera Paul… Mais c’est une petite fille ! Dès sa naissance, Paule connaît ainsi la peur de ne pas correspondre à ce que l’on attend d’elle. Naïve et innocente, elle est la cible des rires de son frère et de ses sœurs, sans méchanceté, mais qui sapent en elle la confiance et l’estime. Elle est incapable de choisir ou de décider. Un jour, vers huit ans et demi, écrit-elle, je suis allée me cacher pour sangloter toute seule de ce que je n’avais jamais connu l’enfance ni son insouciance. La seule certitude de cette fillette tourmentée est spirituelle, elle veut se donner à Dieu : Dans la prière, je sors de ma honte – sentiment aigu d’un choix de Dieu sur moi, douceur de son amour.
Dans cette famille joyeuse et unie où l’on s’aime, où l’on prie, Paule reçoit tout ce qu’elle peut désirer : des études en Italie, des voyages, des séjours à l’étranger. Plus tard, ce seront les bals, les concerts, le tennis, le ski, les toilettes raffinées. Elle n’a pas encore seize ans quand elle s’ouvre de sa vocation religieuse à sa mère qui lui répond : Connais-tu assez la vie pour y choisir déjà ta voie ? Ne te dois-tu pas à ton frère, à tes sœurs, à tes parents ? La vie mondaine commence à attiédir sa ferveur, aussi recourt-elle aux conseils d’un directeur spirituel, le père Périer, se liant à lui par un vœu d’obéissance. Mécontent de son aspiration à la vie contemplative du Carmel, il va la diriger vers une communauté naissante, les Dominicaines missionnaires des campagnes : Je me mis à pourchasser hors de moi toute manifestation de mes plus profonds désirs. Je me contraignis à renoncer au Carmel.
En 1929, Paule fait une retraite à Champagne-sur-Loue, berceau de la congrégation. Elle y reçoit dans la nuit du 11 août 1929 une grande grâce : Je fus saisie en Dieu. Il m’éleva en Lui-même. Il me tenait en Lui et il me plongea en sa béatitude éternelle. Elle bénéficie d’une révélation trinitaire : Le Père me révéla son Fils. Et il y avait du Père au Fils et du Fils au Père une étreinte d’amour ineffable, inconcevable, et je fus prise en cette étreinte. De retour à Lyon, pressée par son directeur, elle demande à la fondatrice, Mère Marie de Saint-Jean appelée Mère Saint-Jean, de l’admettre parmi ses filles. Mère Saint-Jean voit en elle l’envoyée de la Providence, envoyée comme l’ange à Tobie pour accomplir ma mission qui était la reconnaissance canonique de la communauté.
1930-1946 : années d’angoisse et paroles de lumière
Paule entre donc à Champagne-sur-Loue le 26 juin 1930 et prend le 2 mars 1932 le nom de Marie de la Trinité. Elle s’attelle à reprendre les statuts de la communauté, et le texte qui en résulte conduit à son érection canonique le 3 septembre 1932, jour aussi de la profession religieuse des onze premières sœurs, dont Marie de la Trinité, dans la peur de se tromper de voie : Je pleurai tellement entre chaque mot que j’en avais honte. Commence une période d’écartèlement entre les tâches qui lui sont confiées : assistante générale de Mère Saint-Jean et maîtresse des novices. Celles-ci l’apprécient beaucoup : La formation spirituelle qu’elle nous donnait allait de pair avec un sens aigu des réalités. Mais si elle leur consacre trop de temps, Mère Saint-Jean se plaint : Je n’ai plus d’assistante. Marie donne dès 1940 des signes de fatigue et de dépression : Je suis de toutes parts dans l’angoisse.
Pourtant, elle bénéficie durant dix ans de grandes grâces spirituelles. Des paroles et des lumières lui sont données de la part du Seigneur, qu’elle notera dans ses Carnets jusqu’en 1946 (cf encadré). La grâce trinitaire de 1929 en est la source. Sa spiritualité met fortement l’accent sur l’union au Père, marquant une rupture avec plusieurs siècles en Occident, où la personne du Fils est l’interlocuteur privilégié : L’unique nécessaire, c’est l’union au Père.
En cela, Marie de la Trinité retrouve de profondes correspondances avec la spiritualité juive, la spiritualité orthodoxe et même la spiritualité indienne dont elle se sent très proche. La spiritualité dominicaine est aussi très présente dans ses écrits. Sa véritable place était-elle alors au Carmel comme elle le pensait ? Dans la tradition dominicaine, action et contemplation se complètent parfaitement et les difficultés de Marie de la Trinité vinrent plutôt de ce que sa communauté était jeune, hésitante et peu organisée.
1946-1956 : l’épreuve de Job
Cette « expérience de Job » est une grâce, on ne s’en rend compte qu’après. Avant de pouvoir dire cela et de faire le lien entre l’expérience spirituelle, l’expérience de la maladie et l’expérience de la psychothérapie, Marie de la Trinité va connaître les douleurs de la mort. En 1946, la névrose éclate avec insomnies, insensibilité, tourments, et une impossibilité de prier, plus douloureuse que tout le reste : L’effondrement psychique n’épargne pas la vie spirituelle, soit il la paralyse, soit il la perturbe. Elle est envoyée à Paris et entame une psychanalyse complète, tout en étant fidèle à la messe quotidienne et à la récitation des psaumes. En 1953 est décidée une cure d’insuline dont les conditions épouvantables la délivrent de ses obsessions, tant le choc est rude : J’ai été guérie à la suite d’un accès de terreur survenu pendant une cure de sommeil que j’ai aussitôt demandé d’interrompre. Elle revient alors, à cinquante ans, dans sa congrégation pour aider à la révision des constitutions : J’entrepris ainsi, toute seule, ma reconstruction à partir de zéro.
1957-1959 : l’exercice de la psychothérapie
Mère Saint-Jean, prieure générale depuis 1911, est remplacée en 1955. Marie de la Trinité retourne alors à Paris pour y entreprendre à la Sorbonne des études de psychologie : Durant que j’étais malade, je songeais à étudier les problèmes de la vie religieuse, pensant que si j’avais été mieux comprise, je ne serais sans doute pas tombée malade. Elle mène à Paris une vie pauvre, priante et studieuse. Elle participe à des congrès de psychologie et donne même une communication appréciée à celui de Rome en 1958.
Stagiaire à l’hôpital Vaugirard, elle est remarquée par le Pr Cornelia Quarti qui en fait sa collaboratrice : Marie de la Trinité était d’un secours extraordinaire pour les malades que je lui confiais. Elle montrait une bonté sereine, une générosité, une intelligence des êtres et des choses qu’aurait pu lui envier un médecin psychologue chevronné. Sa conviction est qu’une bonne hygiène de vie peut prévenir des névroses légères : Beaucoup de gens arrivent là moins par une maladie que par la négligence des conditions élémentaires d’équilibre : repos, nourriture, détente, relations avec d’autres, occupations équilibrées, vie affective nourrie.
1959-1969 : au service de Mère Saint-Jean
Les tensions du début entre les deux femmes se sont muées en une profonde amitié spirituelle faite de force, de confiance, de respect. Même au cœur de l’épreuve de Marie de la Trinité, Mère Saint Jean n’avait pas douté : Je ne sais pourquoi, il me semble que ce n’est pas la psychanalyse qui aura le dernier mot. J’ai comme l’intuition secrète que votre guérison sera l’œuvre de Dieu et non des hommes. Séparées, elles s’écrivent beaucoup et « leurs lettres révèlent une complicité et une complémentarité fascinantes ».
Marie de la Trinité revient à cinquante-six ans au sein de la congrégation pour s’occuper de son ancienne prieure : L’état où j’ai retrouvé Mère Saint-Jean me montre que je ne dois guère m’éloigner d’elle. L’accueil qui lui est fait est fraternel, sauf de la part des responsables et de certaines anciennes : Cette vie, si contraire à ma nature et aux besoins de ma pauvre âme, m’épuise. Mais j’apprends la patience, avec sérénité. Mère Saint-Jean n’a pas d’exigence, c’est la situation qui en a. Mère Saint-Jean puise dans cette affection un regain de forces qui lui permet d’accueillir les jeunes religieuses. Cependant, à la suite d’une chute, son état se dégrade. Marie la veille durant cent soixante-trois nuits et reçoit son dernier soupir le 22 juin 1969.
1970-1980 : le silence et la paix
Dans la communauté, Marie accomplit les plus humbles services. En 1971, un cancer du sein met ses jours en danger : Seigneur, mon cœur est prêt ! Mais elle se rétablit. C’est alors que la maison de la prieure générale quitte Flavigny et se transporte près de Paris. Marie reste sur place, gardant les lieux : C’est un peu une vie d’ermite que le Seigneur me donne ainsi. Il me semble pourtant que je doive me rendre discrètement présente aux gens du pays. Elle s’impose une règle de vie, chantant les Offices, rédigeant ses Carnets. Elle se trouve enfin en parfait équilibre.
Sa santé s’altère à nouveau en 1978. Soucis ou fatigues ? C’est une rechute du cancer qui progresse rapidement. Marie n’est plus que douceur, patience, abandon : J’attends l’heure de Dieu. Le cancer se généralise : J’ai cessé de lire, c’est à l’avantage de la prière continue. Pour chaque visiteur, sans une plainte, elle a le même accueil affectueux et reconnaissant. Ses derniers mots évoquent la béatitude des cœur
s purs « car ils verront Dieu. » C’est au matin du 21 novembre 1980, seule, que Marie de la Trinité parvient entre les mains du Seigneur où l’on est si bien.
Pour en savoir plus :
Lire Marie de la Trinité, de Christiane Sanson, Cerf 2003.
Voir aussi le magnifique travail de recherche et de publication effectué par Gérard Pfister et les éditions Arfuyen :
www.arfuyen.fr




