L'archimandrite Sophrony (1896-1993)
Chercheur d’absolu
(Auteur: Jean-Claude Polet - Parution F&L n° 268 de Janvier 2008)
Né à Moscou le 22 septembre 1896, Serge Syméonovitch Sakharov vit dans une famille nombreuse de cinq frères et quatre sœurs. Élève officier au début de la Première Guerre mondiale, il est affecté au Génie, dans une unité non combattante. Survient la Révolution, où il est inquiété par la tchéka, la police des bolcheviques : il sera incarcéré par deux fois.
Attiré par les spiritualités orientales
1914 : première année d’une guerre tragique. Il en pressent la noirceur et éprouve douloureusement dans son cœur un sentiment d’absence de Dieu et doute de son existence. Comment, dans l’enfer de la guerre, croire encore que le Christ est sauveur ? Que l’homme est à l’image de Dieu ?
Sa préoccupation mystique le poussera à se tourner, comme beaucoup d’intellectuels en cette période, vers les spiritualités orientales : râja-yoga, bouddhisme… Selon ces philosophies, l’âme est appelée à se fondre dans l’“identité suprême” ; tout ce qui fait de l’homme une personne unique est appelé à disparaître et n’est qu’un obstacle à cet accomplissement.
Après des études à l’École de Peinture, Sculpture et Architecture de Moscou, le jeune homme se lance dans la carrière artistique. Elle représente pour lui un moyen de traverser les apparences, de maîtriser le réel pour attendre ce but suprême présenté par le bouddhisme. Bientôt cependant, dès 1921, le régime bolchevique étant ce qu’il est, il quitte son atelier de peinture moscovite et émigre en Italie, à Berlin, puis s’installe à Paris, alors capitale mondiale des Beaux-Arts. Talent prometteur, il participe bientôt à certaines expositions prestigieuses.
Un désir d’absolu
Sa quête spirituelle le fait pénétrer dans une lumière. Il constate cependant que cette lumière est diffuse et impersonnelle ; elle menace de le noyer plutôt que de le révéler en tant que personne. Il fait ainsi l’expérience de l’abîme. Dans le même temps, il réalise que Dieu a dit « Je suis » à Moïse : il comprend que l’homme n’est pas fait pour disparaître, mais pour exister.
C’est ainsi que, peu à peu, la prière au Christ s’impose à lui. Il redécouvre que Jésus est, en tout et pour tout, la voie et l’issue. Cette évidence absolue l’amènera également à relativiser le rôle de l’art : il ne suffit pas à apaiser la soif que seule la prière peut étancher. Cela se passe en 1924 et 1925, et se solde par le départ pour le Mont Athos.
Là, il fera, en 1931, année décisive dans sa progression vers la sainteté parfaite, la rencontre du starets Silouane (mort en 1938, canonisé en 1987), qui lui indiquera, d’expérience et directement, l’accomplissement de sa voie vers le Christ. Le starets Silouane, en effet, avait vécu et accompli avant le père Sophrony la trajectoire qui devait être la sienne. Sans formation intellectuelle, le premier avait expérimenté spirituellement tout et plus que ce que le second, admirablement doué pour en donner l’expression intelligible, allait vivre à son tour, diffuser ensuite en Occident et, bientôt, voir se répandre dans le monde entier
Trois grands axes
L’enseignement de saint Silouane et celui du père Sophrony, indissociables, se règlent sur trois axes, de finalité commune : l’humilité, l’amour des ennemis, la “prière hypostatique”. Ces trois axes sont les vecteurs de l’énergie du Saint-Esprit, qui porte l’humanité à la connaissance, telle quelle sanctifiante, du seul Homme-Dieu, le Christ.
L’humilité dont il s’agit est au-delà de l’humilité ascétique, qui consiste à se savoir pécheur à la racine de son être et dans le mode même de son esprit, et à s’en repentir. L’humilité en question n’est rien de moins que celle du Christ descendu aux enfers, en cet abîme d’au-delà du néant, d’où il entraîne, dans sa Résurrection, tout ce qui est jusqu’au plus haut des cieux. C’est cette situation d’humilité-là que propose d’atteindre la phrase entendue par saint Silouane : « Tiens ton esprit en enfer, et ne désespère pas… »
L’amour des ennemis vient, par-delà l’équilibre impossible de la justice et de la miséricorde, sauver l’humanité par un amour qui, en tout et pour tout, fait toujours toute la place à l’autre le plus autre.
La “prière hypostatique” est cette activité, incessante dans l’être humain, qui, comme le dit le titre du dernier livre du père Sophrony publié de son vivant, est « expérience de l’éternité ». Cette prière cherche et, par grâce, finit par trouver, au fin fond de chacun, la plénitude de l’humanité telle qu’elle fut voulue par Dieu. Elle est appel et adhésion à l’Esprit, qui intercède, « par des gémissements ineffables » (Rm 8,26), pour tous les hommes qui, chacun pour tous, sont porteurs de cette plénitude et qui, ainsi, chacun à sa mesure, œuvrent, en priant dans cet état et de cette manière, à la parfaite image et ressemblance de Dieu en un Adam total rassemblé en Christ et participant en Lui à la vie divine de la Sainte Trinité.
L’amour de tous les hommes
Cet enseignement se traduit par un programme. Découverte progressive, en soi, de la dimension et de la racine de l’“hypostase” (la “personne” dégagée de son individualité mortelle et restaurée dans sa réalité originelle), par la conjonction d’un repentir tendu par l’humilité et tendant à la Ressemblance du Christ descendu aux enfers. Culture d’une humilité nourrissant l’amour de tous les hommes et assumant le vertige qui fait de l’ennemi celui qu’on aime et pour lequel on prie. Prière habitant tout l’être, corps, âme et esprit, et se faisant « en esprit et en vérité » (Jn 4,23) afin que l’énergie du Saint-Esprit permette à l’esprit de l’homme de connaître le Christ tel qu’il est et, ainsi, de devenir semblable à Lui (1 Jn 3,2).
Ces trois objectifs, dont on mesure l’exigence ascétique, sont l’essence même de ce que le père Sophrony a pratiqué et enseigné auprès de ceux qui, après son retour en Occident (1947), ont été attirés par son rayonnement et par ceux qui, ensuite, l’ont suivi en Angleterre (1959) pour constituer finalement avec lui un des monastères orthodoxes les plus importants en Occident (Monastery of Saint-John the Baptist, Tolleshunt Knights by Maldon, Essex). Il est entré « dans la lumière de l’Éternité » le 11 juillet 1993.
Pour en savoir plus :
Fondée en 1993, année de la mort du P. Sophrony, l’association Saint-Silouane l’Athonite s’emploie à faire connaître l’enseignement de saint Silouane et du P. Sophrony. Elle publie chaque année, en français, un numéro de Buisson Ardent. Cahiers Saint-Silouane l’Athonite. (Sièges en Suisse et en France ; Secrétariat : 37 av. Jean de Luxembourg, B-1330 Rixensart, Belgique).




