Jeanne Jugan (1792-1879)
Une femme au service des pauvres
(Auteur: Sr Christine Marie Elisabeth, psdp - Parution F&L n° 281 de Mars 2009)
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Jeanne est baptisée le jour de sa naissance. Sa conscience d’enfant de Dieu grandit vite. Sa famille vit dans une extrême simplicité. On y apprend la reconnaissance envers le Père du Ciel qui donne le pain quotidien. Le partage spontané entre voisins aide à traverser les épreuves. Jeanne n’a que quatre ans lorsque son père disparaît en mer. Sa foi s’affermit et devient peu à peu solide comme le granit !
Et le vent ? On retrouve une trace étonnante de son passage lorsque Jeanne a environ seize ans. Un jeune homme se présente et la demande en mariage. Jeanne le prie d’attendre quelques années ! Quand le jeune homme revient, assidu, la réponse est nette dans le cœur de Jeanne : Non, je ne me marierai pas. Dieu me veut pour Lui. Il me garde pour une œuvre qui n’existe pas, une œuvre qui n’est pas encore fondée. Elle redira ces phrases à sa mère, qui accepte ce choix.
Deux femmes dans un grenier
Vingt-trois ans vont s’écouler avant que l’œuvre ne se dessine ! À vingt cinq ans, Jeanne quitte sa famille, donne ses plus jolis habits à sa sœur, et va servir les malades dans un hôpital à Saint-Servan, près de Saint Malo. Parallèlement, elle entre dans un tiers-ordre, fondé par saint Jean Eudes, où elle prononce le vœu de chasteté. On s’y engage aussi à suivre un règlement rythmant les temps de prière, de service des pauvres et de rencontres fraternelles entre membres du tiers-ordre.
Hiver 1839. Jeanne a quarante-sept ans. À Saint-Servan, elle partage un deux-pièces avec une amie plus âgée qu’elle, Françoise. Toujours rien à l’horizon, au sujet de cette "œuvre" annoncée. Soudain, tout va très vite. Jeanne rencontre la détresse d’une vieille femme misérable, à moitié paralysée, aveugle et à l’abandon. Elle qui cherche avec tant de ferveur à conformer sa vie à l’Évangile, elle ne peut pas laisser quelqu’un dans cet état. Que faire ? L’hôpital ? S’il y a une place, elle y mourra bientôt et sans personne à ses côtés. Venir la soigner à domicile ? Ce domicile est un vrai taudis et il y fait si froid… Non, Jeanne est décidée : elle l’emmène chez elle. Elle porte la vieille femme emmitouflée dans ses haillons, comme un trésor, et lui donne son lit. Elle ira dormir au grenier. Car la petite dame n’est pas là juste le temps d’un rétablissement, mais pour la fin de sa vie. D’ailleurs, Jeanne l’appellera affectueusement « ma petite mère » et sera à ses côtés, beaucoup plus tard, pour recevoir son dernier soupir.
Ce premier geste a déjà un petit goût de folie. On était deux, maintenant on est trois, ça ne change pas tellement. Ah, mais le Seigneur connaissait l’adresse ! Quelques jours plus tard, voilà une autre vieille femme qui frappe à la porte. Françoise donne son lit et rejoint Jeanne au grenier. Le vent souffle si fort qu’on n’arrive pas à fermer la porte ! Encore deux autres dames dans les jours qui suivent, et là, c’est complet !
À ce point, un double défi se pose : doit-on arrêter là ? Et tous les autres vieillards qui grelottent dehors ? Côté finances, ça commence à tirer dur. Car ces vieilles femmes n’ont absolument rien. Elles étaient mendiantes, et maintenant elles sont chez moi, pense Jeanne, j’en ai pris la charge ; c’est une folie, mais si c’est Dieu qui me les envoie, il me dira comment faire.
Devenir mendiante
Elle prie… Oui, elle ira mendier à leur place ! Laisser peu à peu son travail pour devenir mendiante ! Quand le Saint-Esprit souffle, le plus difficile est de se laisser faire… Jeanne le confiera elle-même plus tard : Cela me coûtait. Mais je le faisais pour le Bon Dieu et pour nos chers pauvres. Beaucoup de personnes soutiennent cette initiative. Connaissant Jeanne, elle utilisera bien leurs dons. Au début de cette démarche, Jeanne a quand même quelques hésitations. Mais elle rencontre un frère de saint Jean de Dieu, quêteur, qui l’encourage beaucoup et lui confirme que c’est bien la direction à suivre. De cette rencontre naîtra un fort lien d’amitié spirituelle avec la congrégation des frères de Saint Jean de Dieu, beaucoup plus ancienne et expérimentée. Comme eux, les filles de Jeanne Jugan prononceront le quatrième vœu d’hospitalité.
Mais nous n’en sommes pas là. Pour l’instant, Jeanne marche, pour nos chers pauvres !, frappant à toutes les portes. Beaucoup s’ouvrent, certaines claquent sèchement. Dans tous les cas, Jeanne remercie. Quand on vous refuse, dites-vous que c’est un bien pour vous-même. Cela se confirmera de plus en plus : son esprit de louange est à toute épreuve. Dieu soit béni ! Gloire à Dieu ! Merci mon Dieu ! sont ses refrains habituels.
L’ultime effacement
La vie des « associées » du début s’organise aussi et évolue rapidement en vie religieuse. Le nombre des sœurs augmente. Elles s’appellent les Petites Sœurs des Pauvres. Dieu fait grandir rapidement son œuvre. Jeanne, elle, ne tire pas orgueil de toutes les merveilles de charité qui se réalisent par ses mains. Elle dit simplement : C’est le Bon Dieu qui a tout fait. Je suis seulement son humble servante. On va voir que ces mots ne sont pas creux et que l’humilité de Jeanne est réelle et profonde.
Elle avait déjà donné sa vie, ses forces, tous ses talents… Maintenant, Dieu va lui demander d’abandonner la direction de son œuvre. Peu à peu, elle va être mise de côté, progressivement « oubliée » et son rôle de fondatrice effacé. Un prêtre sera l’instrument de cette injustice. Il voudra s’attribuer l’initiative des commencements de l’œuvre et en assurer l’organisation et le développement. Pour cela, Jeanne est trop connue à Saint-Servan, on l’envoie à Rennes, parmi les novices, sans charge précise. On ne la laisse plus quêter.
La petite sœur Marie de la Croix
Printemps 1854. Le noviciat déménage, faute de place, car les vocations affluent. Jeanne suit le mouvement et se retrouve à la Tour Saint Joseph, en pleine campagne. Elle y passera les vingt-cinq dernières années de sa vie, pratiquement dans l’anonymat. Elle s’appelle Sœur Marie de la Croix et c’est une Petite Sœur qui vieillit doucement, en s’occupant à de menus travaux parmi les novices. Jeanne ne se révolte pas. Elle ne dit rien. Elle est pourtant très lucide, et encore pleine d’énergie quand elle arrive à la Tour, avec ses soixante ans. Parfois elle dit aux jeunes Petites Sœurs qui s’en vont à la Maison de Saint-Servan : On va vous parler de moi. Mais laissez tomber… Le Bon Dieu sait tout.
Dieu avait son plan : en fait, en mettant Jeanne au milieu des novices, il permettait à toutes ces jeunes de s’imprégner de l’esprit de la fondatrice, sans même savoir que c’était elle ! Par simple contact de la vie quotidienne, par rayonnement même, Jeanne a impressionné toutes les futures Petites Sœurs et transmis l’essentiel de ce qu’elle avait reçu de l’Esprit : la petitesse, la confiance inconditionnée en la Providence, le don de soi aux plus pauvres, aux personnes âgées, le silence, la prière. Son esprit de louange captivait les jeunes : « Elle allait toujours louant Dieu », dit l’une d’elles.
Été 1879. Jeanne s’affaiblit. Elle ne voit presque plus. Je ne vois plus que le Bon Dieu, dit-elle avec une pointe d’humour. Elle bénit Dieu encore de tout son cœur car la congrégation vient d’être reconnue par Rome. L’Esprit a déjà dispersé aux quatre coins du monde 2400 Petites Sœurs. Le Bon Dieu m’a bénie parce
que j’ai toujours beaucoup remercié la Providence : c’est dans cet amour et cette confiance qu’elle s’éteint le 29 août. Jean-Paul II l’a déclarée bienheureuse le 3 octobre 1982 ; le décret de promulgation de sa canonisation, daté du 6 décembre 2008, a été signé par le pape Benoît XVI, permettant sa canonisation prochaine.




