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Jeanne Dubroca (1771-1857)
Intrépide dans la tourmente

(Auteur: Sr Marie-Ancilla - Parution F&L n° 239 de Mai 2005)

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Jeanne est née le 3 octobre 1771, à « Coÿe », propriété familiale située à Sainte-Colombe, près de Saint-Sever dans les Landes. Ses parents, Jean Dubroca et Madeleine d’Angoumeau, profondément chrétiens, avaient de grands biens.Ils confièrent l’éducation de l’enfant aux Ursulines de Saint-Sever. À quinze ans, la jeune fille n’avait qu’un désir : entrer au cloître. Elle s’en ouvrit à un dominicain ami de la famille qui lui répondit : « Ma fille, Dieu vous veut dominicaine ; ne différez pas d’accomplir sa volonté ». Sans hésitation, Jeanne demande le consentement de ses parents et quitte le foyer familial pour se rendre à Nay. C’était en en 1786. La communauté, émue par tant de ferveur et de générosité, la reçut à bras ouverts.

Une enfant déterminée
Lorsque la date de sa profession arriva en 1789, la Révolution grondait. Les sœurs essayèrent de lui faire prendre conscience des périls qui les menaçaient. Rien ne put la dissuader. Touchées par ses larmes, émues par ses pressantes instances, les Mères la reçurent à la profession. Le 5 novembre 1789, elle se donnait à Dieu par des vœux solennels, irrévocables. À la vue des dangers qui la menaçaient, elle s’écriait avec l’apôtre Paul : «  Qui me séparera de la charité de Jésus ?… Sera-ce l’affliction ou la douleur, la faim ou la soif, la nudité ou le péril, la persécution ou le fer ? Non, ni la vie, ni la mort, ni les anges, ni les principautés, ni les choses présentes, ni les futures, ni la violence, ni ce qu’il y a au plus haut des cieux ou au plus profond des enfers, aucune créature ne pourra jamais me séparer de Jésus. »
Quelques jours plus tard, un décret supprimait les vœux religieux. Ce fut un signal d’alarme qui annonçait de grandes épreuves pour l’Église et pour la vie religieuse. Les sœurs s’attendaient au pire.

La Terreur
La terrible Révolution de 1792, qui se préparait depuis longtemps, éclata soudainement. En septembre, la première Terreur amena des massacres. Le 30 de ce même mois, des commissaires se présentèrent au monastère et enfoncèrent violemment les portes, sommant les sœurs de partir sur le champ. Quand elles franchirent le seuil, leur confesseur était là pour les bénir. Il les exhorta à une invincible confiance et à une inviolable fidélité à leurs vœux et à l’Église. Obligées de quitter l’habit religieux, elles traversèrent la ville au milieu des huées et des insultes d’une populace en délire, vêtues d’un bonnet de nuit et affublées d’un jupon blanc et d’une camisole de nuit.
Le monastère fut livré au pillage : Les manuscrits furent brûlés sur la place publique, le bâtiment fut transformé en caserne de gendarmerie, puis en magasin de fourrage, la chapelle devint une salle de comédie. La communauté dispersée se divisa sur Nay en petits groupes, dans des familles amies. Les sœurs de familles nobles furent contraintes à l’exil.
Celles qui restèrent sur place connurent une nouvelle épreuve. On leur demanda un serment de liberté et de haine à la Royauté, exigé par le pouvoir révolutionnaire, sous peine de prison et de mort. À cette nouvelle, monsieur. Dubroca vint chercher sa fille pour la mettre en sécurité. Il lui apporta un chapeau avec une cocarde tricolore. La jeune sœur ne put souffrir cet ornement profane et le retira avec une sainte indignation.
Elle fut rapidement découverte dans la maison paternelle, et les persécuteurs la pressèrent de prêter le serment exigé. Jeanne refusa énergiquement. Elle fut menacée, ainsi que sa famille, de la spoliation des biens, de l’exil et de la mort. Ses parents, alarmés, la conjurèrent vainement de prêter serment. Jeanne refusa, n’écoutant que sa conscience. Les larmes et les pressantes prières de sa tendre mère la trouvèrent inflexible. Poursuivie par les sommations : « Le serment ou la mort », elle se réfugia chez son oncle. Celui-ci, dénoncé à son tour, dut livrer la fugitive qui fut  aussitôt arrêtée et jetée en prison.

Un ange en prison
Sœur Jeanne Dubroca eut à endurer des souffrances physiques et surtout morales qui mûrirent son caractère, firent grandir sa vertu et fortifièrent son courage et sa foi. Elle endura la faim, la soif, le froid ; elle était si mal logée que pendant les nuits d’hiver, la neige tombait sur elle. Elle avait pour compagnes des victimes de la Terreur mais aussi des femmes débauchées. Au milieu d’un vacarme épouvantable, de vociférations blasphématoires, de fêtes profanes, sœur Jeanne gémissait dans le fond de son cœur.
Un prêtre déguisé venait la visiter et lui apportait l’eucharistie. Elle continuait à réciter l’Office divin et le rosaire, priait avec d’abondantes larmes pour la conversion des pécheurs et le salut de la France. Tout le monde l’aimait,à cause de sa bienveillance, de sa charité, de sa ferveur et de sa grande énergie. Elle était l’ange consolateur de tous les prisonniers. Elle vécut ses deux ans de prison dans la perspective du martyre et se réjouissait de voir arriver la date qui devait mettre un terme à tous ses maux : le 28 juillet 1794. Mais le 27 juillet, Robespierre mourut et la Grande Terreur prit fin. Le 28, les portes de la prison s’ouvrirent pour la liberté.

Une vie de recluse
Jeanne retourna dans sa famille , puis se retira à la campagne pour attendre dans la solitude et la prière le moment de la Providence. Vivant en recluse, couchant sur la dure, se levant la nuit, elle s’appliquait à tous les exercices de la vie religieuse, se livrant aux pénitences les plus austères en réparation des outrages faits à Dieu.
Dans sa solitude, elle reçut la visite du dominicain qui l’avait orientée dans sa vocation. Hélas ! Il était devenu un malheureux apostat, ayant eu la lâcheté de prêter serment à la constitution civile du clergé. Quand sœur Jeanne l’aperçut, elle lui adressa de sanglants reproches et lui fit sentir avec force l’énormité de son crime.
Chose étonnante, celui-ci demeura muet et tremblant, rempli de confusion sous les traits lancés par une jeune religieuse de vingt-quatre ans  et s’enfuit pour aller cacher sa honte. Sœur Jeanne racontera plus tard à ses sœurs :  Je ne sais quelle puissance invincible s’était emparée de mon être lorsque je parlais à ce pauvre assermenté ! Toutes les idées se présentaient à mon intelligence avec tant de clarté et les expressions pour les traduire me venaient si à propos que jamais de ma vie, je n’ai éprouvé autant de facilité à parler.
Accablée de tristesse en voyant les outrages faits à son Dieu, Jeanne appréhendait d’être obligée de finir  sa vie dans le monde ; elle se trouva bientôt aux portes de la mort. À peine eut-elle reçu les derniers sacrements qu’elle se trouva parfaitement rétablie.

Enfin au couvent
Le concordat de 1801, conclu entre Bonaparte et Pie VII, renversa la situation : On relevait les autels, le culte divin était de nouveau célébré dans les églises. Cinq sœurs qui avaient échappé providentiellement à la mort se réunirent alors à Nay, dans une maison particulière. Sœur Jeanne les y rejoignit ainsi qu’une autre sœur. Elles purent rentrer en possession de leur couvent le 16 mai 1807.
L’évêque de Bayonne vint faire la connaissance des survivantes de la Révolution et les prit sous sa protection. Le 11 juillet 1807, il leur donna un règlement qui leur permettait de reprendre la vie régulière, moyennant quelques aménagements ; sœur Jeanne, pleine de force et d’énergie, obtint la permission de ne pas profiter des dispenses et continua à pratiquer la vie régulière qu’elle avait connue avant la Révolution. Le 28 juillet, les sœurs rentrèrent dans le monastère. Tout était délabré et elles étaient logées de façon précaire— il faudra deux ans pour remettre le bâtiment en état.
En 1807, la reconnaissance légale est obtenue au prix de l’ouverture d’une école primaire. Jeanne, devenue Mère Dubroca, est nommée Maîtresse générale des pensionnaires. Une ordonnance du Roi Charles X autorisa les soeurs comme religieuses enseignantes, le 22 avril 1827. Mère Jeanne devint sous-prieure de la communauté, puis maîtresse des novices, tout en restant maîtresse des pensionnaires jusqu’à la fermeture de l’école en 1853.
Le jour, elle se donnait tout entière à l’enseignement des élèves, à la formation des novices, et la nuit, elle se livrait à de ferventes oraisons, à la récitation de l’office canonial, à la lecture spirituelle. Elle occupait une modeste et pauvre cellule proche du Saint-Sacrement. Devenue infirme et âgée, elle y passait son temps dans une continuelle adoration de Jésus-Hostie, en égrenant son rosaire  ou en filant.
Des postulantes étaient arrivées dès 1810 et Mère Dubroca tenta une réforme qui   échoua, mais elle nourrissait dans le secret de son cœur l’espérance de voir refleurir l’observance antique dans son monastère. Sa patience fut récompensée : en 1851, la régularité primitive était rétablie et deux ans plus tard, les classes étaient fermées.

« Mourir au chœur ! »
Mère Jeanne était au comble de ses vœux : elle pouvait chanter son Nunc dimittis. Le Jeudi saint 1857, elle se rendit au chœur soutenue par deux sœurs. Elle communia une dernière fois au milieu de la communauté. Après l’action de grâces, elle regagna sa chambre et se remit au lit : elle ne devait plus se lever que de courts instants. Le jour de Pâques, pendant son agonie, elle confia à son infirmière : Ah ! si vous pouviez comprendre dans quel état se trouve ma pauvre âme ! Je ne sais que devenir ! Je suis comme accablée sous le poids de la justice de mon Dieu dont je ne puis soutenir les rigueurs et me sens écrasée par cette sainteté infinie devant qui je ne suis que souillure !  Mais après avoir reçu l’extrême-onction, la joie et la paix envahirent son âme. Elle put descendre encore un peu au chœur, près du Saint-Sacrement. Elle ne le quitta qu’à regret, en se faisant violence.
Alors qu’elle étaitagonisait, elle s’écria soudain :  Allons mourir au chœur, en présence de Jésus !  Soudain, elle descendit de son lit et fit quelques pas. Mais elle s’affaissa dans les bras de ses infirmières et mourut peu après. Son visage devint radieux. C’était le lundi 27 avril 1857.