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Guite, écho de l'âme d'Elisabeth de la Trinité

(Auteur: Fr. Bernard de Clairvaux - Parution F&L n° 228 de Mai 2004)

 

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Guite, écho de l'âme d'Elisabeth de la Trinité

 

Selon les témoignages, une impression de grande force morale, de profondeur en Dieu, de sainteté rayonnante se dégage de Guite. Elle rejoint sa sœur carmélite dans ce désir de Dieu et d’abandon total à sa volonté. Les deux sœurs, toujours très unies, même au-delà des séparations et de la mort, suivent deux voies en apparence si différentes, mais qui conduisent au même but : l’union à Dieu, source de paix au sein même des douleurs et des soucis de la vie.

Marguerite Catez, qu’on appelle Guite, naît le 20 février 1883 à Dijon. Son père, capitaine, vient d’y être muté après avoir vécu au camp militaire d’Avor, près de Bourges. Joseph Catez est le quatrième enfant d’une famille de sept. Les conditions matérielles sont très difficiles. Joseph travaille beaucoup pour s’élever à son rang social de capitaine. C’est à quarante-sept ans, le 3 septembre 1879, qu’il épouse Marie Roland, fille d’un autre capitaine. Elle a trente-trois ans. Au bout de huit ans de mariage, Joseph Catez meurt brutalement d’une crise cardiaque, le 2 octobre 1887. Ses filles, profondément marquées, ont sept et quatre ans. Cette épreuve soude les deux sœurs. Marie-Louise Hallo, la confidente de toujours, dira :   Les deux sœurs avaient un caractère très différent… Guite était timide, très effacée… Mais elles s’aimaient beaucoup. Très vite Guite fréquente le Conservatoire de musique de Dijon. On la dit plus douée encore que sa sœur Élisabeth. Le 25 juillet 1896, elle obtient le 1er prix d’excellence. Elle a treize ans. Pendant les vacances, le  "trio" voyage beaucoup. Il suffit pour s’en convaincre de lire les "lettres de jeunesse" d’Élisabeth… Au cours de leurs sorties, Élisabeth et Guite, belles et toujours très élégantes, sont très demandées.

Durant ces temps apparemment faciles, un drame intérieur se joue dans le cœur de Guite. Dès l’âge de sept ans, Élisabeth rêve de devenir carmélite. Cela se précise de plus en plus, mais madame Catez refuse cette perspective. Guite se sent prise entre le désir de voir sa sœur heureuse en réalisant sa vocation et la peine profonde de la voir partir. Elle se fera toujours l’avocate de sa sœur auprès de sa mère tout en réprimant intérieurement ses propres larmes. La veille de son départ, le 1er août 1901, Élisabeth donne à Guite un crucifix et y joint ce billet : Que le Christ te console… Au pied de sa Croix, où Il m’a tant donné, je te donne rendez-vous : là il n’y a plus de séparation et ma petite Guite retrouvera toujours sa Sabeth. En filigrane de leur vie mondaine s’est construite une vie spirituelle très profonde qu’elles partagent entre elles de façon exceptionnelle. Durant les cinq années qu’Élisabeth passe au Carmel, leur affection réciproque s’approfondit et s’intériorise encore davantage. Elle écrit à Guite : Tu es l’écho de mon âme  : communion d’âme tant fraternelle que spirituelle.

Les Catez et le carmel deviennent très proches. Guite rend maints services comme ces brioches achetées pour que les carmélites puissent fêter les Rois. Guite se donne sans cesse pour sa mère et sa sœur, avec la discrétion qui la caractérise. Cette proximité se joue d’abord dans l’invisible avec ces rendez-vous donnés dans la prière, au cours de l’Angélus par exemple. Guite vit totalement ce que sa sœur lui écrit : Vis dans Son intimité, à travers tout, c’est là le centre où nous nous retrouvons. Guite répond si bien aux invitations spirituelles de sa sœur que celle-ci se demande un moment si Guite n’a pas elle aussi une vocation religieuse.

Les circonstances en décident autrement. Dans l’un de ses poèmes, Élisabeth dit à Guite : Si tu vois un chemin tout nouveau qui s’entrouvre, ne crains pas… L’ombre de Dieu te couvre. Le chemin tout nouveau, c’est sa rencontre avec Georges Chevignard, banquier de son état. C’est aussi un excellent violoncelliste… À l’un de ses amis qui lui demande ce qu’il attend pour se marier, Georges avait répondu en riant : Il faut que je trouve une femme… qui soit pianiste pour m’accompagner au violoncelle. Il sera exaucé ! Georges et Guite se marient le 15 octobre 1902. Élisabeth écrit alors à sa sœur avec ces mots bien prophétiques : Ton Élisabeth se sent tout émue… Tu verras que nous sommes béatifiées toutes deux, chacune en la voie où le Maître nous appelle et nous veut !  

Aux dires de tous, Georges est un homme exceptionnel sur qui Guite peut s’appuyer. Chantal, l’une de leurs neuf enfants, dira : C’était un ménage qui marchait parfaitement. Je n’ai jamais entendu Papa et Maman se disputer.  « J’ai été témoin, nous dit madame Matray, de leur vie familiale exemplaire. Son mari, plein de vie, entreprenant, généreux, doublé et épaulé par une femme qui ne s’emportait jamais, douce et réservée, unis par un grand amour, leurs enfants bien vivants et, ce qui était merveilleux, la musique, la salle de musique du dernier étage, quelle harmonie ! » Ils organisent des récitals. Comme banquier et femme de banquier, ils sont amenés à recevoir et à être reçus : Quand maman se préparait pour aller en soirée avec papa, nous étions dans l’admiration de la voir si belle…  confie Sabeth, leur fille aînée. Dans cette vie rythmée par les sorties et la vie de famille, Guite porte au fond d’elle-même une force secrète qui rayonne malgré elle…

Parmi toutes ses activités, elle ne vit jamais sans la présence de son Dieu. Cela porte ses fruits. Au moment de son mariage avec Guite, Georges est à peine pratiquant… Sous l’influence de son épouse, il évolue de façon remarquable au point qu’à la fin de sa vie, il va à la messe tous les jours et devient tertiaire franciscain. Marie, l’une de leurs filles, dit de sa mère : Elle était toujours sereine, toujours de bonne humeur. J’ai toujours été persuadée que c’était une sainte. Chantal, leur quatrième, ajoute : De quel oubli d’elle-même elle a toujours fait preuve. Sous des dehors réservés, maman cachait une tendresse profonde pour chacun de nous. Elle nous aimait très humainement et cependant, plaçait au-dessus de tout notre bien spirituel.

Fin mars 1906, Élisabeth, atteinte de la maladie d’Addison, entre à l’infirmerie du carmel, totalement épuisée. Elle meurt le 9 novembre 1906. Fin avril 1906, elle écrit à Guite une longue lettre d’adieu. Même si elle reste très pudique sur ce plan, on sait par sa fille Sabeth que Guite relit régulièrement les lettres de sa sœur. Citons quelques passages : Je te laisse ma dévotion pour les Trois. Vis au-dedans avec Eux dans le ciel de ton âme. Apprends aux petites à vivre sous le regard du Maître. Petite Guite, aide-moi à préparer mon éternité.  Ce soir, je sens le ‘trop grand amour’ de mon Maître, et je voudrais faire passer mon âme en la tienne pour que tu y croies toujours, surtout aux heures les plus douloureuses… On imagine l’impression extraordinaire de telles lettres sur le cœur de Guite. Elle y puise toute sa force intérieure. N’oublions pas que Le Ciel de la foi fut écrit pour Guite qui le reçoit après la mort de sa soeur… Un autre appui pour Guite est Mère Germaine, la Prieure du Carmel, qui sera après la mort d’Élisabeth une véritable mère spirituelle pour Guite.

Le bonheur de Guite, épouse épanouie, s’écroule avec la mort soudaine de Georges, le 18 novembre 1925. Elle a quarante-deux ans et neuf enfants à charge dont l’aînée a vingt-et-un ans et le dernier huit mois ! Sabeth se souvient : Maman vint nous réveiller à 23 h 30. Je voulais appeler le docteur, mais elle s’était rendu compte et dit : « D’abord le prêtre » et « Mon Dieu, que votre volonté soit faite ! » Elle chercha son missel et commença les prières des agonisants… Nous sommes restées toute la nuit… Elle prit son chapelet : celui de sœur Élisabeth dont elle se servait tous les jours… Quel silence ! Pas un mot de plainte ! J’étais bouleversée, incapable de croire à la réalité…

À combien de reprise, au moment des plus vives douleurs, Guite vécut profondément les mots de sa sœur : Il faut voir tout cela à la lumière du bon Dieu.  Pensons à la somme de soucis, de fatigues, de privations que la mort de Georges entraîna pour la famille. Il n’y avait alors aucune aide sociale.  Maman allait faire ses courses à l’autre bout de Dijon parce que le sucre y était trois centimes moins cher  (François). Guite est aidée surtout par sa seconde fille Odette, alors que Sabeth entre au carmel trois ans plus tard, en 1928 et Chantal chez les dominicaines en 1932.

Onze mois après le départ de Chantal, une nouvelle épreuve frappe Guite. Son fils Xavier meurt d’une méningite. Il a dix ans et demi. Pendant les vingt-et-un jours de sa maladie, Guite fait preuve d’un abandon extraordinaire :  Je prie, mais je demande ce qui sera le mieux pour l’enfant.  À Odette dans une lettre :  Mon enfant chérie, nous souffrons ensemble, mais nous savons que Dieu nous aime.  Geneviève, entrée également chez les dominicaines en 1942, témoigne : « Maman a dit, quand il est mort : Vous me l’avez donné, vous me l’avez repris, que votre volonté soit faite.  De sa mère, François dira : Il y avait toujours chez elle cette grande acceptation ; et Geneviève : Elle avait le culte de la volonté de Dieu. Il fallait y adhérer avec amour et c’était tout.

La sainteté n’est vraiment pas l’affaire d’une seule personne, mais un mystère de communion que nous retrouvons particulièrement dans la famille de Guite. Georges, son mari, avait dit : « Que toujours aiment Dieu et le servent ceux qui porteront mon nom. » Élisabeth avait écrit à sa soeur : « Que tes filles marchent toujours dans la grande clarté de Dieu et soient des contemplatives comme leur maman. » Quatre de ses filles rentrent au couvent et le père André Jouffroy, ancien aumônier du Carmel de Dijon, dira : « La sainteté de la maman, on l’a retrouvée dans son fils prêtre, Pierre, d’un accueil extraordinaire. » Cela en dit long sur la maman ! Guite est une grande priante. Marie se souvient : Maman priait vraiment beaucoup… Elle se recueillait tout le temps… Je la vois encore les yeux fermés… Madame Thomas, de la paroisse : Sa prière, quand on la voyait, était communicative.  Guite vit sa foi dans un grand effacement et une grande simplicité. Armand, son gendre, témoigne : Elle rayonnait, mais on ne sentait pas son rayonnement… C’était sans doute à travers elle le rayonnement d’un Autre…  

Marie et Armand se marient en 1940, Jacques en 1946 et François en 1947. Les trois mariages sont « un vrai rayon de soleil » dans la vie de Guite. Elle accueille son gendre et ses belles-filles comme ses enfants et ils le lui rendent bien. Guite termine sa vie, heureuse au milieu de ses enfants :  Quelle mère gâtée ! Je crois que le reste de ma vie pourra se passer à remercier le Seigneur.  Elle montre toujours un parfait abandon :  Je ne suis plus bonne à rien, alors j’ai pris le système d’offrir chacune de mes journées d’inaction pour l’activité de mes enfants. Chez Guite, la foi et la charité, non seulement pour sa famille, mais dans son attention et son aide envers tous, se sont toujours conjuguées comme une évidence de tous les instants.

Peu de temps avant sa mort, elle montre combien sa personne est déjà toute en Dieu : « Nous avons parlé de la mort avec une extraordinaire simplicité, nous confie sa fille Chantal. Je lui ai dit :‘Tu n’es pas angoissée ?’ Elle me répondit par un simple sourire qui voulait dire : ‘Pourquoi serais-je angoissée ?’ Puis, regardant en face d’elle les photos de sa sœur, de son mari et de son petit Xavier : Ils m’attendent, dit-elle simplement avec un grand sourire. » Guite retrouve son mari, son enfant, sa sœur, le 7 mai 1954. Elle a soixante-et-onze ans.

Pour en savoir plus, lire :

Guite, la soeur d'Elisabeth de la Trinité, de Jean Rémy, Ed. du Carmel.