Simone Weil : Une femme assoiffée de vérité
(Auteur : David Gasseling - Parution F&L n° 290 de Janvier 2010)
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Simone Weil ouvre les portes de l'église au monde entier et lance son appel universel à la sainteté. Sa vie militante n'a pourtant rien de l'idée qu'on se fait habituellement de la sainteté mais le résultat est là : comment son parcours a-t-il pu aboutir sur une ouverture aussi mystique ?
Simone naît au début du XXe siècle dans un milieu privilégié avec des parents foncièrement bons et d'une grande ouverture d'esprit. Ils sont juifs non pratiquants, son père médecin confesse un agnosticisme qui penche plus vers l'athéisme que le contraire, mais sans aucune intolérance à cet égard. Simone a un frère surdoué qui sortira premier à l'agrégation de maths à 19 ans. Elle compare André à Blaise Pascal tandis qu'elle fait un complexe d'infériorité en se trouvant lente et maladroite, affublée d'une santé si fragile : « À 14 ans je suis tombé dans un de ces désespoirs sans fond de l'adolescence, et j'ai sérieusement pensé à mourir, à cause de la médiocrité de mes facultés naturelles. »
Sa nature chétive est à l'origine de nombreuses dépressions, elle laisse présager les migraines chroniques qui viendront la torturer toute sa vie, quoique les austérités auxquelles elle se livrera lui donneront une certaine part de responsabilité. Elle choisit de faire des études de philosophie et le penseur Alain qui est alors son enseignant admire en elle des qualités qu'elle s'ignorait, il la trouvera brillante jusqu'à la soutenance de son mémoire en 1930 où il s'indignera qu'un autre enseignant fasse des réserves. Si elle ne fait pas l'unanimité, c'est que Simone s'est fait remarquée comme une jeune anarchiste qui s'engage dans tous les combats pseudo-révolutionnaires du monde étudiant.
Aussitôt qu'elle a obtenu un poste d'enseignant au Puy, elle se lance dans l'action syndicale et prend la tête des manifestations de chomeurs, d'ouvriers... Elle est de tous les combats et toujours en première ligne, révolutionnaire romantique à la manière d'un Che Guevara, elle est l'intellectuelle du groupe et son porte-parole. Issue d'un milieu bourgeois, Simone n'a jamais vécu son action contestataire comme une rupture avec sa famille, elle consomme le sacrement du frère depuis son enfance, cet amour du prochain dont elle se réjouira de voir qu'il est synonyme de justice dans l'évangile. À 25 ans, elle quitte l'enseignement pour travailler à l'usine et aller sur le terrain même de ceux dont elle prend la défense. Embauchée chez Alsthom puis chez Renault, elle reconnaitra par la suite que « ce contact avec le malheur avait tué ma jeunesse ».
Le Christ vient à l'improviste
Dans son autobiographie spirituelle, Simone recense trois contacts essentiels avec le catholicisme. Le premier a lieu au Portugal, où elle se trouve pour des vacances clôturant une année difficile en usine. Simone assiste à une procession d'une tristesse déchirante qui lui donne la certitude que le christianisme est la religion des opprimés, de ceux pour qui elle aussi a un amour de prédilection. En 1937, elle visite l'Italie et va sur les traces de saint François à Assise, la jeune agnostique non baptisée se surprend à s'agenouiller devant un autel : « Quelque chose de plus fort que moi m'a obligée, pour la première fois de ma vie, à me mettre à genoux. »
Dans sa quête philosophique, Simone a toujours recherché la vérité avant toutes choses et par-delà toutes notions abstraites, elle a voulu inscrire son idéalisme dans le réel à travers ses engagements. Le culte de la vérité va jusqu'à l'idolâtrie pour celle qui estime que « le Christ aime qu'on lui préfère la vérité, car avant d'être le Christ, il est la vérité ». Si le Christ n'a pas répondu à la question d'Hérode, il a dit aux siens qu'il était la vérité, c'est ainsi qu'ils interpellent Simone en voyant la sincérité de sa démarche : « Tombe à genoux devant ce lieu où existe la vérité ». Toute sa vie, elle n'a jamais fait que rechercher et attendre la vérité, et voici que la réponse n'est plus un concept mais une personne. Après cette découverte fulgurante, le troisième contact aura lieu à Solesmes pour la fête de Pâques, en 1938, où elle fait une expérience mystique, ce que sa rigueur philosophique lui a toujours défendu de souscrire : « Dans mes raisonnements sur l'insolubilité du problème de Dieu, je n'avais pas prévu la possibilité de cela, d'un contact réel, de personne à personne, ici-bas entre un être humain et Dieu. »
Simone découvre Dieu et elle se voit à la lumière de Dieu : elle n'est pas seulement cérébrale de même que son activisme apparent provient d'une source intérieure qui cherche à être canalisée. Dieu est la vérité, jusqu'alors inconnue. Il est ce soleil qui la faisait déjà rayonner d'amour pour les autres avant qu'elle n'en prenne conscience.
La rencontre du prêtre
Simone est en pleine recherche spirituelle quand survient la deuxième guerre mondiale. Avec ses parents, elle fuit Paris pour la zone libre, se fait embaucher comme ouvrière agricole et s'engage dans la résistance. Elle fait aussi des rencontres importantes, celles du philosophe Gustave Thibon et de l'écrivain Joë Bousquet, celle surtout du père Perrin qui sera son confident et témoin privilégié. Avant de s'exiler aux États-Unis en 1942, elle lui écrit son autobiographie spirituelle, relisant toute sa vie à la lumière de Dieu. Cette lettre d'adieu a une portée testamentaire puisque Simone mourra un an aprés en Angleterre. La tuberculose l'emporte alors qu'elle n'a que 34 ans. Le grand mystère de sa vie, c'est qu'en voyant la vérité au coeur de l'église, elle refusera d'y entrer, estimant que sa vocation l'en empêche et lui ordonne de rester au seuil, à la lisière entre le monde et le lieu de la vérité.
D'un côté, elle a découvert la foi et veut que tout le monde ait accès à cette révélation unique et universelle, de l'autre, Simone est individualiste, elle récuse toute approche communautaire ou collective en matière de foi : ceux qui l'accompagneront à la messe s'aperçevront qu'elle préfère rester seule pendant l'office. Ils entendent son appel à la sainteté mais ne confondent pas un prophète avec un docteur de l'église. « Heureusement que vous n'êtes pas le bon Dieu » lui dit le père Perrin qui écoute ses exigences de détachement avec la crainte respectueuse de voir qu'elle les applique rigoureusement. Simone est décédée avant même que son adhésion passionée au christianisme ne se gâte en certitude assise et le philosophe Thibon retient ainsi ce cheminement lumineux qui l'a conduite de la pesanteur vers la grâce : « Ce qu'elle nous a laissé d'essentiel n'est pas un souvenir mais un reflet de la Présence réelle. »
Pour en savoir plus
Les Oeuvres Complètes de Simone Weil sont publiées chez Gallimard
Joseph Marie Perrin, Mon dialogue avec Simone Weil, Nouvelle Cité, 1984
Marie-Pascale Ducrocq, L'appel universel de Simone Weil, éditions Saint Augustin, 2005
Julien Molard, Simone Weil en quête de vérité, Parole et Silence, 2004




