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Sainte Gemma Galgani (1878-1903)

(Auteur : P. Jean-Claude Delion (passioniste) - Parution F&L n° 206 de Mai 2002)

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Chercher à saisir les saints, c’est entrer dans le mystère... même quand ils se sont sanctifiés dans un espace étroit et dans une vie apparemment commune, ce qui fut le cas de sainte Gemma Galgani. C’est pourtant dans ces « petits » saints, comme l’on dit improprement, que se cache un mystère dont la profondeur se découvre progressivement...
(Giuliano Agresti)

Qui est-elle donc cette « pauvre Gemma » - comme un jour elle commença à s’appeler elle-même avec un brin d’humour toscan - avec sa robe noire toute simple, sa pèlerine noire et son petit chapeau de paille noire ?
Elle naît le 12 mars 1878. Son père Enrico Galgani est pharmacien à Camigliano près de Lucques, ville bien connue de Toscane toujours lumineuse en son teint renaissance, et si vivante entre les remparts roses qui la couronnent. La maman Aurelia Landi eut une influence déterminante sur elle pour l’éveil à la foi et à la prière. Elle décède alors que Gemma n’a que 7 ans. C’est pour Gemma un drame qui la touche cruellement en son coeur d’enfant ultra sensible. Cet événement restera déterminant dans l’orientation de son itinéraire intérieur. (cf. encadré)
On plaça la petite chez une tante : Je ne vis plus personne, ni papa, ni mes frères ; plus tard, je sus que maman était morte le 17 septembre de cette année.
Revenue à la maison familiale, elle poursuivit sa scolarité. Elle fut l’élève de la bienheureuse Elena Guerra, fondatrice des sœurs du Saint-Esprit. Sa première communion, le 17 juin 1887 à 9 ans, fut vécue intensément. (cf. encadré)

Une joyeuse adolescente attirée par la croix
Gemma fut une adolescente semblable à toutes ses compagnes. Rien ne tranchait dans son comportement sur les autres. Seulement, son calme, sa compréhension de l’essentiel, son désir d’accomplir son baptême jusqu’au bout sur cette voie de l’amour que lui traçait le Christ, orientaient ses paroles et ses actes et la rendaient transparente de la présence du Christ en elle. La joie l’habitait. Son sourire éclairait ses compagnes qui venaient la rejoindre à la maison pour se détendre un moment avec elle. Elle aimait la vie. Elle admirera un jour avec intensité la mer à Viareggio.
De tempérament très sensible, affinée au plus profond d’elle-même par la déchirure du départ de sa maman, elle s’orientera, la grâce la stimulant, vers un approfondissement toujours plus grand de la signification du mystère pascal dans sa vie et la vie du monde. Comme spontanément, elle prit résolument le chemin pascal que la vie lui présentait : en particulier à travers une relation de foi et d’amour toujours plus intense envers Jésus crucifié. Dans l’ ”époux de sang”, elle a toujours reconnu, d’une manière évidente, l’incarnation de l’Amour indicible de Dieu pour les hommes.
Elle avait écrit à propos de sa rencontre avec Jésus dans l’Eucharistie lors de sa première communion : Ce qui se passe entre Jésus et moi en ce moment je ne sais pas l’exprimer... je compris en ce moment que les délices du Ciel ne sont pas comme celles de la terre. Je me sentis prise du désir de rendre continuelle cette union avec mon Dieu. Je me sentis toujours plus détachée du monde, et toujours disposée au recueillement.

Le temps des épreuves
Gemma a seize ans lorsque, le 11 septembre 1894 son frère Gino, séminariste, est emporté par la phtisie. Le choc est grand : Je l’aimais plus que tous les autres ; on se divertissait ensemble ; les jours de vacances on s’amusait à faire de petits autels, des fêtes, etc... on aimait à rester seuls. Elle ajoute : un mois après sa mort, je tombais malade moi aussi gravement.
Trois ans après, la situation financière de la famille devint désespérée : faillite, longues et continuelles maladies dans la famille, contribuèrent à consumer peu à peu son riche patrimoine. La ruine fut complète. Le décès du papa acheva de mettre les enfants dans la  plus grande détresse. Les créanciers, écrit le P. Germano, futur père spirituel de Gemma, « ne rougirent pas de fouiller les malheureux orphelins » : Ils portèrent la main à ma poche, et m’enlevèrent les cinq ou six sous que j’avais... après cette perte, nous nous trouvions sans rien ; nous n’avions pas de quoi vivre.
Après la mort du papa, on envoie Gemma chez sa tante à Camaiore. Elle est vendeuse à l’épicerie que tient cette famille. Un jeune homme du pays s’éprend d’elle, la demande en mariage. Gemma refuse car elle veut se consacrer au Christ.

Un ami, Gabriel, entre dans sa vie
Elle revient à Lucques. Elle trouve dans la maison familiale ses frères et sœurs, et deux de ses tantes paternelles qui avaient pris en main la famille.
En 1898, elle tombe gravement malade. Une amie lui prête un livre : la vie du Bienheureux Gabriel de l’Addolorata (1838-1862) (cf. Feu et Lumière 204). Elle se passionne. Gabriel devient vraiment son confident céleste. Elle le prie intensément, cherche à avancer sur ses traces. C’est alors que le surnaturel, d’une manière déterminante et extraordinaire, fait irruption visiblement dans sa vie. Gabriel lui apparaît et le dialogue s’engage entre ces deux jeunes, faisant ainsi découvrir à Gemma la Congrégation passioniste à laquelle il appartenait. Il l’appelle : « sorella mia ». Plus tard son ange gardien deviendra son familier.

Guérison miraculeuse, pour quel appel ?
Elle fut guérie miraculeusement de sa maladie, mortelle pourtant. Durant une neuvaine à la bienheureuse Marguerite Marie Alacoque, Jésus lui-même vient à son chevet. Il lui parle : C’était l’avant dernier jour de la neuvaine à la fin de laquelle je voulais communier. Elle se termina juste le premier vendredi du mois. ... Tôt le matin je communiai. Quels heureux moments je passai avec Jésus ! II me répétait : « Gemma, veux-tu guérir ? » L’émotion était si forte que je ne pouvais répondre. Pauvre Jésus ! La grâce était accordée, j’étais guérie.
Gemma est désormais à la recherche de son avenir. Que veut le Seigneur pour elle ? Elle est persuadée d’être appelée à la vie religieuse. Elle rêve d’être moniale passioniste. Ses recherches resteront vaines jusqu’au bout : ses extases, les stigmates... empêchèrent son entrée dans une communauté. Elle en souffrit.

Une vocation très particulière
À l’aurore d’un siècle où la vie du laïc chrétien allait prendre une plus grande place, le Seigneur voulait qu’elle soit témoin de son amour manifesté sur la croix, au milieu du monde qui l’entourait.
Le soir du jeudi 8 juin 1899, octave de la Fête-Dieu et veille de la fête du Sacré-Cœur, Gemma reçut la grâce des stigmates. C’était le soir : soudain, plus rapidement qu’à l’accoutumée, je ressentis intérieurement une douleur de mes péchés plus vive que jamais. Cette douleur me rendit pour ainsi dire comme morte. Après cela, je sentis toutes les puissances de mon âme se rassembler : mon intelligence ne connaissait plus que mes péchés et l’offense faite à Dieu ; ma mémoire me les rappelait tous et me faisait voir tous les tourments que Jésus avait soufferts pour me sauver : ma volonté me les faisait détester et promettre de vouloir tout souffrir pour les expier. Une foule de pensées m’assaillit l’esprit : pensées de douleur, d’amour, de crainte, d’espérance et de réconfort.
À ce recueillement intérieur, succéda bientôt le ravissement des sens. Je me trouvai devant ma Maman du ciel qui avait à sa droite mon ange gardien. Il m’ordonna tout d’abord de réciter l’acte de contrition. Lorsque je l’eus terminé, ma Maman m’adressa ces paroles : « Ma fille, au nom de Jésus, tous tes péchés te sont remis ». Puis elle ajouta : « Jésus, mon fils t’aime tant et veut te faire une grâce ; sauras-tu t’en rendre digne ? » Ma misère ne savait que répondre. Elle ajouta encore : « Je serai pour toi une mère, te montreras-tu ma vraie fille ? » Elle ouvrit son manteau et m’en recouvrit.
À cet instant, Jésus apparut avec toutes ses plaies ouvertes. De ces plaies ne sortait plus du sang, mais comme des flammes qui en un instant vinrent me toucher les mains, les pieds et le cœur. Je me sentis mourir, je serais tombée par terre. Mais ma Maman me souriait et me recouvrait toujours de son manteau. Je dus rester dans cette position plusieurs heures. Puis ma Maman me baisa au front ; tout disparut, et je me trouvai à genoux par terre. Mais je sentais encore une forte douleur aux mains, aux pieds et au cœur.
Je me levai pour me mettre au lit et m’aperçus qu’il sortait du sang des endroits où j’avais mal. Je les recouvris le mieux possible puis, aidée par mon ange, je pus monter sur le lit. Ces souffrances et ces peines, au lieu de m’affliger, m’apportaient une paix parfaite. Le matin, je pus aller communier et je mis une paire de gants pour me cacher les mains. Je ne pouvais tenir debout, à chaque instant je croyais mourir. Ces douleurs durèrent jusqu’à trois heures le vendredi, fête solennelle du Sacré-Coeur.
C’est à l’extrême que Gemma fut ainsi marquée de la Passion du Seigneur, à la suite de François d’Assise, ou de Catherine de Sienne ou, plus proche de nous, du Padre Pio.

Une jeune fille de vingt et un ans comme les autres
Mais l’extraordinaire ne défigura pas son visage de simplicité. C’est avec simplicité qu’elle portera les blessures du Christ : Regarde ce que Jésus m’a fait ! dit-elle à sa tante en lui montrant ses mains le lendemain. Gemma était belle et sa participation à la Passion du Christ n’a ni terni ni défiguré cette beauté. Si on regarde son admirable visage photographié avec art, on est impressionné par la douce ardeur qui éclaire ses yeux et tout son être. La photo de Gemma prise en extase révèle elle aussi sa beauté intérieure. Un calme particulier, imprégné de l’expérience de la souffrance vécue comme un chemin de paix, règne en cette jeune fille. L’amour théologal assume tout en elle ; Jésus crucifié et ressuscité brûle sa vie en tous ses aspects.
Gemma reste la sainte du quotidien, de la simplicité évangélique. Rien dans sa vie, en dehors de son expérience mystique marquée d’extraordinaire, ne vient trancher sur cette continuité des jours qu’elle vit l’un après l’autre, emportée comme sur un fleuve tranquille. Incomprise de beaucoup, en particulier des médecins, de certains de sa famille aussi. Livrée au surnaturel qui envahissait sa vie intérieure et transparaissait trop à l’extérieur, à son avis, à travers des phénomènes qui la rejoignaient à son insu, elle resta jusqu’au bout la pauvre Gemma.

Une vie simple dans une famille aimante
Durant l’Année Sainte 1900, elle eut la joie de rencontrer les Passionistes, puis l’un d’entre eux qui deviendra son père spirituel, Padre Germano. Il sut sur son chemin si déroutant, la guider sur une voie de confiance. Il fut, sur cette terre, la joie de Gemma et sa sécurité. Voyant Gemma pauvre de tout, et comme exclue par l’incompréhension des siens et par leur impuissance, il la confia à une famille amie, les Giannini.
Famille admirable et nombreuse. Les Giannini possédaient à Lucques une fabrique de cierges.  Gemma vécut chez eux les trois dernières années de sa vie. Elle fut accueillie particulièrement par la tante Cecilia, célibataire, qui la reçut comme une mère et sut la comprendre. Gemma fut au milieu de cette famille, comme une fille, comme une sœur. Elle s’intégra dans le service de la maison, reprisant les vêtements, s’occupant les enfants, les conduisant à l’école, les promenant sur les remparts... Elle fait le catéchisme aux enfants du quartier. Il faut bien situer Gemma en son quotidien. En effet, le risque est grand de l’enfermer - on l’a fait si souvent - dans le cercle des phénomènes mystiques, alors que sa vocation est d’être « pauvre » et d’aimer, petite servante de tous, à la manière de Marie. L’enfermer dans l’extraordinaire, c’est la défigurer et ne rien comprendre à son véritable témoignage.
« Les prémices de la journée devaient être à Jésus. Ainsi, d’accord avec Mme Cecilia, qui du reste suivait toujours son exemple, elle était debout avant le jour, tous les autres dormaient encore et n’avaient aucun besoin de son assistance. De retour à la maison, elle se joignait aux filles aînées et aux femmes de service pour donner ses soins aux plus jeunes enfants et les faire prier ; puis, un petit travail en main, elle se  portait ça et là, partout où sa présence pouvait être utile.
Gemma s’entendait à merveille à la broderie... Elle préférait raccommoder, tricoter... Bien qu’habituée dès son enfance à être servie par des domestiques, elle avait une préférence pour les besognes les plus humbles. On la voyait puiser de l’eau, faire les chambres avec les servantes, laver la vaisselle et prêter son concours à la cuisinière.
Sur ses désirs, les soins des malades lui étaient réservés et elle suffisait seule à leurs besoins » (P. Germano). « Quel bonheur de vivre avec un tel ange ! » (Mme Gianinni). Avec Gemma, je me repose ! (Tante Cecilia)

Réalisation de sa vocation
En mai 1902 Gemma entre à 24 ans dans sa dernière année et sa dernière maladie. Le 19 août, sa soeur Giulia meurt. La nuit du 21 octobre, elle est prise d’une violente attaque. Ce même jour son frère Tonino meurt à son tour. Le P. Germano accourt près de sa fille spirituelle. Il lui donne le sacrement des malades. La maladie suit son cours sans que les médecins arrivent à bien la cerner. Il s’agit sans doute, pour elle aussi, de ce que l’on appelait alors la phtisie galopante. A la fin, pour éviter la contagion, on transfère Gemma dans une maison voisine. C’est le 24 janvier 1903. Elle est entourée de la tendresse de toute la famille Giannini et de certaines de ses amies, soignée par les soeurs Barbantines qui la gardent durant la nuit.
Le Mercredi saint, elle reçoit le viatique. Le vendredi, elle se tourne vers la tante Cecilia et lui dit : Ne me laissez pas jusqu’à ce que je sois clouée sur la croix. Je dois être crucifiée avec le Christ. Jésus m’a dit que ses fils doivent mourir crucifiés”. Mgr Volpi, son confesseur habituel, ne peut pas venir. Le P. Germano se trouve à Rome : Je ne demande plus rien, j’ai fait à Dieu le sacrifice de tout et de tous. Maintenant je me prépare à mourir. Elle fut abandonnée jusqu’à la fin de tout réconfort humain. Elle prie : Tu vois, Jésus ? Je n’en puis plus ! Si c’est ta volonté, prends-moi. Levant les yeux vers une image de Marie : Mamma mia, je te  recommande mon âme ! Dis à Jésus qu’il use de miséricorde envers moi.

Le curé, la tante Cecilia, presque tous les membres de la famille Giannini sont là et les sœurs Barbantines. “A un certain moment elle appuya sa tête sur l’épaule de Giustina ; calme et sereine en cette position elle expira, tandis que deux larmes coulaient de ses yeux.” C’était l3h45 de ce Samedi saint, 11 avril 1903. Cette “amoureuse du crucifié” fut inhumée le lendemain, le soir de Pâques. Elle participait désormais pleinement à la gloire du Ressuscité.
Gemma fut béatifiée le 14 mai 1933. Et canonisée le 2 mai 1940. Son corps repose dans le sanctuaire de Lucques qui lui est consacré, près du monastère des Religieuses Passionistes. De nombreux pèlerins viennent y prier du monde entier.

Tous les textes des paroles de Gemma sont extraites de son journal ou rapportées par le Père Germano.Pour en savoir plus :Giuliano Agresti “Amoureuse du crucifié”- portrait de sainte Gemma Galgani - Nouvelle Cité - 1993. “Ecrits de sainte Gemma Galgani”, ainsi que les” Lettres”, éd. Tequi, l988.