Bienheureuse Kateri Tekakwitha (1656- 1680)
Le lys du Mohawk
(Auteur : Sylvie Marre - Parution F&L n° 242 de Septembre 2005)
Née sur la terre des premiers martyrs nord-américains, Katery Tekakwita avait un tel amour pour Jésus qu’elle put endurer vexations et rejet des siens pour lui rester fidèle. Surnommée “le Lys du Mohawk”, elle est la première Indienne d’Amérique à avoir été béatifiée.
C’est en 1656 que naît Tekakwitha, dans l’État actuel de New-York (Auriesville). Sa mère Kahenta est une Indienne algonquine qui a été capturée lors de l’invasion de son village. C’est le chef Mohawk Kenhonwonkha qui l’épouse. Kahenta est chrétienne, son plus grand désir est de faire baptiser Tekakwitha par les “robes noires” mais son mari reste hostile à cette nouvelle religion. Elle doit donc se contenter d’instruire secrètement sa petite fille, elle lui enseigne les quelques prières qui lui ont été apprises par ces missionnaires. La paix qui règne dans cette famille va être vite altérée par une terrible épidémie de petite vérole qui décime une bonne partie de la population du village. Tekakwitha a quatre ans et ses parents et son petit frère ne survivent pas. Elle-même est fortement atteinte. Il lui en reste des cicatrices sur le visage de même qu’une cécité partielle. Ce sont son oncle et sa tante qui la recueillent. Elle développe très vite un goût pour la solitude, certainement à cause de sa vue, mais aussi parce qu’elle ne peut pas adhérer dans son cœur à la vie dissolue des Mohawks. Sa tante se montrant très exigeante, elle accomplit son devoir de jeune fille indienne fidèlement, avec habileté et douceur. Cette âme candide se montre déjà généreuse dans le don d’elle-même.
Le lys du Mohawk
Dans cette vie quelque peu retirée Tekakwitha a tout le loisir de s’entretenir avec Dieu dans le silence de son cœur. Son désir de Lui plaire en tout s’oriente chez elle dans cette aspiration à rester vierge, à Lui appartenir corps et âme. Ainsi prend-elle l’habitude de faire digression lorsqu’il est question de son mariage car elle se sent appelée à une autre vie. Mais refuser le mariage n’est pas chose aisée pour la fille d’un chef de tribu. Son oncle aussi est chef et on lui destine un guerrier. Ses refus lui coûtent cher, elle est même menacée. Un jour un homme furieux d’avoir ainsi été repoussé entre dans sa cabane et la menace violemment avec son tomahawk . Devant son attaquant elle se met calmement à genoux, prête à mourir pour son Dieu. Décontenancé et déconcerté devant une telle force d’âme, le jeune homme se retire sans lui faire de mal. Elle est alors traitée pratiquement comme une esclave, elle est le souffre-douleur de ses tantes et profondément méprisée dans tout le village, regardée comme une étrangère.
Vers le baptême
Sans en parler, elle porte depuis longtemps le désir de se faire baptiser. Or pendant l’été 1675, après la signature d’un traité pour la paix qui donne aux missionnaires la liberté de prêcher dans les villages de Mohawk, les “robes noires” se rendent à nouveau dans son village. Il lui semble que ces hommes si différents sont enveloppés d’une “aura” de bonté. Quoiqu’il en soit son oncle lui interdit de les côtoyer, de les écouter. Elle a cependant l’occasion de parler de ce désir qui ne la quitte plus au père de Lamberville. Il connaît l’oncle de cette jeune fille, un homme profondément hostile au christianisme. Il est dangereux pour elle d’obtenir gain de cause. Cependant ce missionnaire découvre que son élève porte malgré elle une grâce toute particulière qui ne peut provenir que de l’Esprit Saint ; il voit en elle une âme déjà toute imprégnée de Dieu, de sa présence. Rien ne la fait reculer et la Providence intervient en sa faveur. Lowarano, son oncle, donne son accord. Elle est baptisée après de courtes instructions religieuses, contrairement à la coutume de l’époque où les prêtres préparent les gens au baptême après une période d’essai d’un an et demi à deux ans. C’est le dimanche de Pâques, le 18 avril 1676, qu’elle reçoit le baptême. Elle prend le nom de Kateri. Cela marque le début d’une vie nouvelle, sa vie bien que pure et belle se trouve renouvelée et transformée. Cette vie nouvelle a des exigences : Kateri est réellement décidée à vivre sa foi aussi parfaitement que possible ; elle est alors l’objet d’un mépris redoublé. Sa foi lui vaut de multiples persécutions. Aussitôt qu’elle franchit le seuil de sa cabane, les enfants lui courent après pour lui jeter des pierres ou de la boue en l’appelant “la chrétienne” ou “la sorcière”. Elle refuse de travailler le dimanche pour honorer le jour du Seigneur, ce qui lui vaut d’être privée de nourriture ce jour là. Sa vie devient de plus en plus impossible, d’autant plus qu’elle est profondément seule au milieu de ces épreuves et de ces persécutions.
La fuite
Anastasie, sa sœur d’adoption, était partie quelques années auparavant dans un village chrétien du Canada pour y vivre librement sa foi. Kateri pense souvent à elle et aspire à la rejoindre. Un mot lui est adressé pour lui faire savoir qu’elle serait la bienvenue là-bas. Le passage dans son village de deux Indiens convertis lui fournit l’occasion de se faire aider dans son projet. Elle s’enfuit vers Caughanawaga, une petite colonie chrétienne près de Montréal dans la mission Saint François-Xavier. Le voyage est long et pénible, elle parcourt une distance d’environ deux cents milles , tantôt à pied, tantôt en canoë. Son émotion est bien grande lorsque, parvenue à destination, elle découvre une église pour la première fois. Le père de Lamberville recommande Kateri aux jésuites de cette mission en ces termes : Catherine Tegakoüita va demeurer au Sault ; je vous prie de bien vouloir vous charger de sa conduite ; c’est un trésor que nous vous donnons, comme vous le découvrirez bientôt ; gardez-le donc bien. Le père de Lamberville souhaite aussi que ce soit le père Cholonec qui prenne soin de cette nouvelle arrivante.
Il devient alors son directeur spirituel et son confesseur. Et il témoigne à son sujet : En s’attachant à Dieu, elle s’attacha au travail comme à un moyen très concret pour demeurer unie avec lui et pour conserver le long du jour les bons sentiments qu’elle avait conçus le matin aux pieds de l’autel (…) Se croyant la plus grande pécheresse du monde… son horreur pour le péché et la crainte de déplaire à Dieu lui faisaient aimer si fort la solitude. Le père qui s’occupe de cette mission l’admet rapidement parmi les néophytes qui préparent leur première communion. Sa foi s’enracine, s’exprime par des actes concrets de charité. Avec zèle elle passe son temps à soigner les malades, à veiller sur les enfants, à rendre de multiples petits services. Il la dispense de la règle qui obligeait les nouveaux baptisés à attendre une année avant de faire leur première communion. Noël 1676 est le jour fixé pour Kateri. L’Église fête la venue de Jésus dans le monde, Kateri vit concrètement ce premier cœur-à-cœur avec lui. Dorénavant la Présence eucharistique est vie pour son cœur. Le père Cholonec écrit : À partir de ce jour, Kateri nous sembla différente, car elle demeura toute remplie de Dieu et d’amour pour lui. Dès lors, sa vie s’enracine dans l’Eucharistie ; elle passe plusieurs heures par jour devant le tabernacle. Durant les trois années qui ont suivi, elle est restée fidèle à cette prière intensive, elle s’est aussi mortifiée en faisant de multiples actes de pénitence. Finalement son confesseur la met en garde contre ce zèle quelque peu excessif mais commun dans ces premières communautés chrétiennes indiennes. Il lui demande de diminuer ses actes d’expiation.
Épouse du Christ
Dans la société indienne de ces nouvelles chrétientés, la virginité vécue par amour pour le Christ est encore totalement inconnue. Kateri est considérée comme excentrique, elle n’est pas vraiment comprise. Même Anastasie pense que sa jeune sœur a trop rapidement renoncé au mariage. Mais le père Cholonec accueille avec joie son désir d’être tout entière au Seigneur. Elle avait projeté, à la suite d’une visite dans un couvent de Montréal, de fonder avec ses amies une communauté de religieuses mais son désir n’avait pas été ratifié. Quoi qu’il en soit, elle reste fidèle à cet appel au célibat pour le Royaume.
Parvenue à l’âge de vingt-trois ans, il est temps pour elle de poser son choix. Elle obtient la faveur de faire vœu de virginité le 25 mars 1679. Le père Cholonec décrit sa démarche en ces termes : Ce fut le jour de l’Annonciation, 25 mars 1679 sur huit heures du matin que Catherine Tegakoüita un moment après que Jésus-Christ se fut donné à elle dans la communion, se donna aussi toute à lui, et que renonçant pour toujours au mariage, elle lui promit virginité perpétuelle et qu’enfin avec un cœur tout embrasé de son amour elle le conjura de vouloir bien être son unique Époux et de l’agréer pareillement pour son épouse. Elle pria Notre Dame pour qui elle avait une tendre dévotion de la présenter à son Divin Fils ; puis, voulant faire un double sacrifice dans une seule action en même temps qu’elle se dévoua à Jésus Christ, elle se consacra tout entière à Marie, lui demandant très instamment de vouloir bien être sa mère et la prendre pour sa fille. Ainsi elle est la première Indienne à faire cette démarche. Dans sa foi pure et enfantine elle garde toujours un profond amour pour Marie, et confie sa décision à son intercession. Après ce vœu, de même que depuis son enfance, sa vie est bien souvent marquée par l’héroïsme. Elle se caractérise surtout par un double culte qu’elle porte à la Passion du Christ et à la sainte Eucharistie.
« Jésus, Marie, je vous aime »
Durant la dernière année de sa vie, sa santé s’altère très rapidement. Elle s’inflige des pénitences trop rigoureuses pour sa santé fragile. Une maladie lui donne de violents maux de tête et d’estomac, et en plein cœur de l’hiver 1680 elle est obligée de se coucher sans plus pouvoir se relever. Alitée, sa vie n’est que prière ; elle instruit les enfants qui se pressent autour d’elle.
17 avril 1680, Mercredi saint : après avoir annoncé le moment de sa mort et l’endroit où serait son tombeau, elle prononce faiblement les mots « Jésus et Marie » pour leur redire son amour et rend paisiblement son dernier soupir. Environ un quart d’heure après sa mort se produit un premier miracle : son visage marqué par la maladie et la petite vérole apparaît soudain transfiguré. Il devient lisse et rayonnant comme si une lumière toute intérieure l’illuminait.
Après sa mort, Kateri est aussi apparue plusieurs fois à un missionnaire pour lui demander de témoigner directement de cette gloire du Ciel. Elle lui a dit de faire son portrait telle qu’il la voyait et d’écrire sa vie pour que chacun sache tout ce que le Seigneur
dans sa grande bonté avait fait pour elle, pour que le monde sache que Dieu se sert de petits instruments pour témoigner de sa grâce et de son amour totalement gratuit.
Dès 1682, après de nombreuses guérisons miraculeuses attribuées à son intercession, son nom est devenu très célèbre et de nombreuses messes et neuvaines sont demandées en son honneur. Le 3 janvier 1943 elle est déclarée vénérable par le pape Pie XII, le 22 juin 1980 elle est béatifiée par Jean-Paul II.




