Jean-Marie Lustiger (1926-2007)
L’imprévisible Cardinal
(Auteur: Cécile Pointeau - Parution F&L n° 265 d'Octobre 2007)
De tous les milieux sont montés de nombreux hommages au cardinal Lustiger. Par sa personne, ses paroles et ses actes, il aura non seulement marqué une génération, mais posé des jalons pour l’avenir de l’Église et de la société. Récit d’une vie qui porte en germe une promesse…
« L’incroyable survenu, l’invraisemblable manifesté, l’impossible existant : vous fûtes le cardinal juif. » Ces mots de Maurice Druon synthétisent remarquablement la vie du cardinal Lustiger, dont la devise épiscopale était : « Rien n’est impossible à Dieu » (Lc 1,37).
Un long mûrissement
Qui en effet aurait imaginé le devenir du petit Aaron, en ce 17 septembre 1926, lorsqu’il naît à Paris au foyer de Charles et Gisèle, tous deux juifs immigrés de Pologne, qui tiennent dans la capitale un commerce de bonneterie ? Peu pratiquants, ils transmettront cependant à leurs enfants un sens aigu de leur judaïté et, par le fait même, le sens de Dieu : Je me souviens de la manière dont ma mère récitait la bénédiction sur les fruits nouveaux, racontera-t-il plus tard. C’est tout. Ça m’a suffi. Doué intellectuellement, sa curiosité le poussera à dénicher la clé d’une bibliothèque de la maison contenant des livres “interdits” pour lui. C’est ainsi qu’à dix ans, il découvrira Zola, Abel Hermant, et… une Bible protestante qu’il lira avec passion. L’histoire… la littérature : tout cela a fait un chemin à partir duquel j’ai réfléchi. Durant ces années de collège, il recevra des cours de professeurs de diverses convictions, mûrissant une recherche intérieure dont la clé de voûte sera la figure du Christ comme Messie et figure du peuple juif.
Parallèlement, il découvre ce que signifie, socialement, être juif : agressions physiques et verbales au lycée Montaigne qu’il fréquente ; séjour linguistique en Allemagne où il découvre les Hitlerjungend (les Jeunesses hitlériennes) et le danger du nazisme. C’est également en Allemagne qu’il rencontre pour la première fois des adultes chrétiens antinazis.
Conviction « révoltante »
À l’annonce de la guerre, les parents Lustiger envoient leurs enfants chez une institutrice chrétienne à Orléans afin de les protéger. Pour Aaron, ce cheminement initié depuis quelques années arrive à maturité : lorsqu’il rencontre des chrétiens, il a le sentiment de connaître mieux qu’eux la foi qui les anime. En même temps que le “déclic” décisif, le Vendredi saint 1940, il reçoit le désir du sacerdoce. Il sera baptisé le 25 août suivant et choisira, en plus de son prénom, ceux de Jean et Marie. Ses parents, s’ils y voient une protection supplémentaire, n’en jugent pas moins cette conviction « révoltante ». Son père tentera en 1945 de lui faire annuler son baptême : en vain. Deux ans plus tôt, Gisèle était arrêtée, internée à Drancy et déportée à Auschwitz où elle mourut.
La tourmente passée, Aaron Jean-Marie poursuit ses études et entre au séminaire à Paris, pour être ordonné prêtre le 17 avril 1954. Nommé aumônier du centre Richelieu à la Sorbonne, il laissera le souvenir d’un prêtre proche de ses étudiants, se rappelant chacun avec précision, aimant rire et s’amuser avec eux tout en demeurant exigeant dans sa pastorale : qu’ils soient d’accord ou non, les jeunes trouvaient en lui un interlocuteur. En 1969, il fut envoyé sur la Paroisse Sainte-Clotilde. Son discours, novateur au lendemain du Concile, frappe les esprits : L’Église n’est pas une station-essence, dit-il à ses paroissiens. C’est vous l’essence de l’Église.
Cardinal tout-terrain
Cette foi dans le rôle des laïcs, cette passion qui le pousse à bousculer ses frères chrétiens pour les mettre en route prendront toute leur mesure lorsque, en 1981, il sera promu archevêque de Paris : formation des prêtres et fondation de petites fraternités missionnaires dans des villes difficiles (FMPV), création de paroisses, introduction de communautés nouvelles, fondation de médias chrétiens (revue, radio, télévision, site Internet)… L’École cathédrale voit le jour pour la formation des laïcs : non pour en faire une élite intellectuelle, mais des chrétiens aptes à assumer leurs responsabilités là où ils sont. Il sait également créer l’événement : les “Holywins” et Paris Toussaint 2004 en sont deux exemples frappants, au cours desquels les chrétiens sont sortis dans la rue.
Son action ne se limite cependant pas aux frontières de l’Église catholique. D’une façon particulière, il entrera en dialogue avec les institutions laïques. À titre d’exemple, on peut citer le Barreau de Paris avec lequel il crée en 1993 les conférences “Droit, liberté et foi”, invitant à réfléchir sur des questions de société par rapport à la règle de droit. Dans le monde médical, il promeut le développement des soins palliatifs en organisant la réouverture du centre Jeanne Garnier – là même où il finira sa vie. Dans les cercles littéraires, il accepte – après de longues réticences – d’être élu au siège n° 4 de l’Académie française, celui occupé précédemment par le cardinal Decourtray : « C’est [sa] mort et [sa] pensée trahie […] qui vous ont décidé à reconnaître que votre voix était indispensable sous la coupole du Quai de Conti », expliquera Maurice Druon lors de son hommage rendu le jour de ses funérailles.
La maison du Père
Par cette présence dans de nombreux domaines de la vie civile et intellectuelle, il témoigne que Dieu n’est étranger à aucune réalité humaine. Ne rejoint-il pas par là, dans une certaine mesure, ses frères juifs qui sanctifient le Nom de Dieu à travers les réalités les plus concrètes de leur vie et cherchent par leur intelligence les moyens de le connaître et de le sanctifier encore davantage ?
En manifestant son soutien aux victimes de l’attentat de la rue des Rosiers en 1982, ce “cardinal ashkénaze” commencera à apprivoiser un milieu juif jusqu’alors sceptique. Cette approche culminera en 2004 avec la fondation, en lien avec deux autres cardinaux et deux membres éminents du Congrès juif mondial, de l’association Yahad – in unum qui veut développer, à un haut niveau, un dialogue judéo-chrétien ainsi qu’une coopération en vue du service de la société.
Dans les années 80, il fonde l’association “Myriam Bat Sion” (Marie fille de Sion), qui réunit chrétiens d’origine juive ou non juive en vue de dialoguer et de retrouver les racines juives de la foi chrétienne. C’était là le lieu de son repos : Une fois par an, on se retrouvait avec lui, se souvient un membre du groupe. Il était pour moi comme quelqu’un de la famille : un frère juif parmi d’autres juifs, qui vivait comme eux des choses spécifiques. Avec nous, il était content de se “lâcher”. En 2002, il sent que les temps sont mûrs pour publier La Promesse, recueil de conférences privées conservées depuis 1979, et qui porte un regard tout à fait prophétique sur la place d’Israël dans l’économie du salut et dans l’Église.
Retiré depuis 2005 – le Pape n’aura accepté sa démission que quatre ans après l’âge “légal” cardinalice – il n’aura de cesse de s’émerveiller de la façon surprenante, mais extrêmement cohérente, dont Dieu aura conduit sa vie. Il nous laisse un chemin, un élan et une espérance, que nous sommes invités à suivre, sûrs que « Rien n’est impossible à Dieu ».




