/ MIEUX LE CONNAÎTRE / Vie spirituelle / Vivre l’Eucharistie dans l’adoration

Vivre l’Eucharistie dans l’adoration

(Auteur : P. Marie-Dominique Lubot - Parution F&L n° 287 d'Octobre 2009)

abonnez-vous !

Au cœur de nos journées, de notre vie toute entière, l’Eucharistie, qui est sacrifice d’action de grâce, est le grand acte d’adoration de l’Église. Il n’y a pas plus grand. L’attitude d’adoration est alors première et essentielle pour bien comprendre et bien vivre l’acte eucharistique.

« Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous, adorons le Seigneur. » Chaque matin, au début des Laudes, l’Église prie ce verset du Psaume 94. Même si beaucoup d’entre nous n’ont pas l’occasion de le chanter, c’est bien l’Église tout entière qui est invitée à vivre sa journée dans cette attitude d’adoration !
En grec, le mot « adoration » (proskynesis), désigne un geste de soumission, de reconnaissance de Dieu dans toute sa grandeur. Nous acceptons alors de Le suivre. Adorer est donc ici une orientation de vie vers la Volonté de Dieu, c’est-à-dire vers le bien et le vrai. En latin, ad-oratio signifie « contact, baiser, accolade » et finalement « amour ». L’adoration est donc une attitude de soumission, de reconnaissance de la grandeur de Dieu, en même temps qu’une union d’Amour avec Lui.

Révérence amoureuse
L’Eucharistie ne peut être perçue dans toute sa profondeur que lorsqu’on se met, en vérité, en adoration devant Dieu, devant sa toute-puissance, sa bonté infinie, son amour inexprimable, devant son abaissement incompréhensible, son action dans la vie des hommes… L’adoration est la clef d’entrée dans la prière authentique. Nous nous tournons vers Dieu, le Tout-Autre, le Tout-Puissant, en nous détournant de nous-mêmes. Nous reconnaissons que Dieu est Dieu et que, par l’Eucharistie, dans un mouvement d’Amour, Il s’approche de nous. Les Pères de l’Église parlaient volontiers d’un tremendus, une sorte de crainte révérencielle devant l’infiniment grand qui se fait si proche. Ce tremendus conditionne sans aucun doute notre manière de vivre la Messe et de la célébrer. Les liturgies orientales expriment merveilleusement cette attitude de révérence amoureuse…
De plus, dans la liturgie de l’Église et en particulier à l’Eucharistie, celui qui agit n’est pas d’abord la communauté chrétienne rassemblée, l’Église, mais Jésus lui-même. Il s’offre au Père dans l’Esprit Saint ! Le concile Vatican II le rappelle : « C’est à juste titre que la liturgie est considérée comme l’exercice de la fonction sacerdotale de Jésus-Christ, exercice dans lequel la sanctification de l’homme est réalisée d’une manière propre à chacun d’eux, et dans lequel le culte public intégral est exercé par le Corps mystique de Jésus-Christ, c’est-à-dire par le Chef et par ses membres. »(1)

Centre de gravité
Dans l’Eucharistie, c’est Jésus qui agit. L’Église est associée à cet opus Dei, cette action divine, en tant que corps mystique du Christ. Voyant Dieu prendre l’initiative et agir, comment ne pas adorer ? À chaque Eucharistie, c’est l’offrande de Jésus sur la croix et sa résurrection qui sont actualisées, non pas comme le souvenir d’un événement passé, mais comme un événement présent auquel nous participons. Dans une homélie, le cardinal Ratzinger résumait : « Dans l’Eucharistie, le Christ est l’unique centre de gravité. Il prie pour nous, il met sa prière sur nos lèvres puisque lui seul peut dire : "Ceci est mon corps, ceci est mon sang." Ainsi, il nous fait participer à sa vie, à l’acte d’amour éternel dans lequel il se donne à son Père, de manière que nous soyons donnés au Père avec lui et que le Christ nous soit donné. »(2)
Et nous, nous adorons ce mystère d’Amour et nous sommes invités à y répondre en entrant dans cette dynamique divine. Nous pouvons nous offrir nous-mêmes en union avec le Christ comme le demandera saint Paul (Rm 12, 1) : « Je vous exhorte, mes frères, par la tendresse de Dieu, à lui offrir votre personne et votre vie en hostie vivante, sainte, capable de plaire à Dieu : c’est là l’adoration véritable. » Cette offrande de nous-mêmes est aussi notre Adoration.

Liturgie et symboles
Le pape Benoît XVI a choisi de remettre en avant l’attitude d’adoration dans la célébration de la Messe et de la traduire par le langage symbolique de certaines attitudes liturgiques :
- Ainsi, le Saint-Père, célébrant publiquement la Messe tournée vers le Seigneur (dos au peuple), en la Chapelle Sixtine le jour de la fête du Baptême de Jésus, montre que l’Eucharistie est d’abord adoration du mystère du Dieu Tout-Puissant qui, par Amour, se donne à nous. Comme au jour de la Transfiguration, nous sommes avec Pierre, Jacques et Jean « tombant face contre terre » (Mt 17, 6).
- En donnant la communion à des fidèles à genoux, il rappelle que pour bien recevoir la grâce de Dieu et la présence du Seigneur, il convient de se mettre en adoration. L’épitre aux Philippiens ne dit-elle pas « qu’au Nom de Jésus, aux cieux, sur terre et dans l’abîme, tout être vivant tombe à genoux » (Ph 2, 10) ?
- En introduisant dans la liturgie eucharistique des temps conséquents de silence, en particulier après l’homélie et la communion, il nous invite à prendre conscience du mystère célébré, de la grandeur de Dieu, de son Amour et de son abaissement dans l’Eucharistie. Le silence aide à rester en adoration et à apprendre l’adoration.
- En encourageant l’adoration eucharistique, aux JMJ, en fin d’année civile ou aux grandes fêtes chrétiennes, le Saint-Père nous réapprend à adorer le vrai Dieu et rien d’autre, à nous détourner de nous-mêmes, de nos idoles, et à aborder l’Eucharistie dans une attitude d’adoration.
- En se revêtant d'ornements anciens, en priant plus souvent en latin ou en autorisant la célébration de la Messe selon la forme préconciliaire, il nous place devant le trésor bimillénaire de l’Église. Nous prenons conscience que la Messe d’aujourd’hui est la Messe de toujours. Que notre adoration est unie à celle des Chrétiens de tous les temps. Qu’il y a une continuité ininterrompue entre la Sainte Cène, la mort et la résurrection de Jésus et la Messe d’aujourd’hui. À travers la Messe, nous sommes en contact avec Jésus lui-même, auteur de notre salut, et avec tous les Saints de l’histoire jusqu’aux saints Apôtres. Comment ne pas tomber en adoration devant un si grand cadeau qui transcende et embrasse tous les temps?

Une source inépuisable
Plus la Messe deviendra prière d’adoration, mieux nous comprendrons la vie chrétienne, l’appel à la sainteté et plus nous prendrons conscience que nous recevons plus que nous ne donnons. L’émerveillement face à l’œuvre de Dieu passera avant nos œuvres, si belles soient-elles. L’Eucharistie est ainsi « source et sommet de toute vie chrétienne ».(3) « Source » parce que c’est Dieu qui a l’initiative et c’est l’action de Dieu qui donne la grâce ; « sommet » parce que l’action de Dieu nous entraîne à lui répondre par l’offrande de notre vie dans l’offrande de l’Eucharistie : « Tu ne demandais ni holocauste ni victime, alors j’ai dit : "Voici, je viens." » (Ps 39).
C’est en vivant la Messe dans l’adoration que ce sacrement deviendra vraie source de grâce pour toutes nos actions, pour toute notre vie, à la suite des Saints qui nous ont précédés. Souhaitons que nos Eucharisties expriment toujours plus cette adoration. Qu’elles invitent nos contemporains : « Venez, adorons-le ! »

Notes
1. Sacrosanctum Concilium, 7
2. Cardinal Ratzinger, Dieu nous est proche, Parole et Silence, 2003, p. 129
3. Lumen Gentium, 11