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Tout pour Jésus ! Mère Teresa, dix ans déjà

(Auteur: Jacques Gauthier - Parution F&L n° 263 de Juillet/Août 2007)

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La spiritualité de la bienheureuse Mère Teresa pourrait se résumer à ces trois mots : Tout pour Jésus. « Only for all Jesus », répétait-elle souvent, comme une devise inscrite sur son cœur, une règle de vie qu’elle habitait de tout son être. Elle se présentait ainsi, non sans humour : « De sang, je suis albanaise, de citoyenneté, indienne ; de religion, catholique ; par ma mission, j’appartiens à tout le monde ; mais mon cœur n’appartient qu’à Jésus. »

N’être qu’à Jésus
L’énergique Mère Teresa supportait tout pour Jésus, à l’exemple de sa patronne Thérèse de Lisieux, qui fit les choses ordinaires avec un amour extraordinaire. Elle ne pouvait rien refuser lorsque c’était pour Jésus, même être prise en photo, ce qu’elle détestait.
Une Québécoise me raconta cette anecdote. Elle était partie quelques semaines avec sa fille pour travailler au mouroir de Calcutta. À la fin de leur séjour, elle voulut prendre Mère Teresa en photo avec sa fille. « No photo, no photo » s’exclama Mère Teresa. La dame insista : « For Jesus, Mother. » Elle répliqua en souriant : « Ok ! Photo for Jesus, only for Jesus. »
Un jour, je donnais une retraite sur l’oraison aux Oblats de Marie Immaculée. L’un d’eux me partagea sa rencontre avec Mère Teresa à Calcutta. Il était allé en Inde pour voir si les différentes techniques de méditation orientale ne lui seraient pas profitables. Il demanda l’avis de Mère Teresa. Elle le regarda tendrement : « Father, we have Jesus. » Il avait compris.
Cela me rappelle une autre anecdote, lue je ne sais où. Des centaines de prêtres étaient réunis pour entendre Mère Teresa. Lorsqu’elle arriva au micro, elle dit avec fermeté : « Give us Jesus. » Et elle quitta la salle. Ces mots : Donnez-nous Jésus ! firent plus d’effet qu’un long discours car ils étaient brûlés de l’intérieur du feu même du cœur de Jésus.
Mère Teresa a montré par sa vie que c’est l’intensité de l’amour que nous mettons dans nos gestes qui les rendent beaux aux yeux de Dieu. Elle a compris que l’amour ne se mesure pas, il se contente de donner joyeusement, à la manière de Jésus. Cette joie du don ouvre les cœurs blessés à la tendresse et répond à la soif de Jésus qui veut être tout pour nous.

Étancher la soif de Jésus
« I thirst » : « J’ai soif. » Ce cri de Jésus en croix est écrit sur les murs des chapelles des Missionnaires de la Charité. C’est le pivot de la spiritualité de Mère Teresa et la raison d’être de la Congrégation. Mère Teresa le dit clairement dans son émouvant Testament spirituel :
« Pour moi, il est très clair que tout chez les Missionnaires de la Charité (M.C.) vise uniquement à étancher la Soif de Jésus. Ses paroles, écrites sur le mur de toute chapelle M.C., ne sont pas passées, mais vivantes, ici et maintenant, dites pour vous. Le croyez-vous ? Si oui, vous entendrez et vous sentirez sa présence. […] La Soif de Jésus est le foyer, le point de convergence, le but de tout ce que sont et font les Missionnaires de la Charité. L’Église l’a confirmé plusieurs fois : notre charisme est d’étancher la Soif de Jésus, Soif d’amour pour les âmes, en travaillant au salut et à la sanctification des plus pauvres parmi les pauvres. […] Tant que vous ne saurez pas, et de façon très intime, que Jésus a soif de vous, il vous sera impossible de savoir celui qu’il veut être pour vous ; ni celui qu’il veut que vous soyez pour lui. » (1)
Le 10 septembre 1946, qu’elle appellera « jour de l’inspiration », Mère Teresa ressentit un fort attrait intérieur à se donner complètement au service des plus pauvres d’entre les pauvres. Par eux, Jésus lui fit sentir sa soif immense d’amour. Elle fondera les Missionnaires de la Charité qui étancheront la soif de Jésus.
Elle rejoint ainsi deux autres Thérèse, celle de Lisieux et l’autre d’Avila, qui ont voulu désaltérer le Christ, le consoler de l’indifférence de tant de gens, étancher sa soif d’amour, l’aimer dans les autres en se laissant aimer par Lui, s’ouvrir aux flots de tendresse qui sont refoulés dans son cœur parce que cet amour n’est pas accueilli comme il le devrait. (Voir mon article dans Feu et Lumière, octobre 2003 : « J’ai soif », Jésus et les trois Thérèse.)

« C’est à Moi que vous l’avez fait »
Si le but de Mère Teresa est d’étancher la soif de Jésus, le moyen pour y arriver est de se donner aux autres, spécialement ceux et celles qui sont affamés, malades, nus, prisonniers, étrangers. C’est à eux que le Christ s’identifie. La lauréate du prix Nobel de la Paix de 1979 le rappelle dans son Testament : « "J’ai soif" (Jn 19,28) et "C’est à moi que vous l’avez fait" (Mt 25,30) : rappelez-vous toujours qu’il faut lier ces deux [paroles], c’est-à-dire le moyen avec le but. Que nul ne sépare ce que Dieu a uni. »
Comment être tout à Jésus ? En lui faisant plaisir, dirait la petite Thérèse. Mais comment lui faire plaisir? En étanchant sa soif. Et comment étancher sa soif ? En s’ouvrant à sa miséricorde et en l’accueillant dans les autres. Ce « faire plaisir à Jésus » manifeste qu’il est tout pour nous. C’est une réponse d’amour à cette parole qui revient très souvent dans les écrits de Mère Teresa, comme un appel pressant de l’Époux : « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40).
Mais pour voir Jésus et l’entendre chez les autres, rien de mieux que de s’approcher de lui dans le silence de notre cœur, affirme Mère Teresa : « Tant que vous n’écouterez pas Jésus dans le silence de votre cœur, vous ne pourrez pas l’entendre dire "J’ai soif" dans le cœur des pauvres… Vous lui manquez quand vous ne vous approchez pas de lui. Il a soif de vous. »

Le secret de la prière
Pour Mère Teresa, la prière permet de tout unifier dans l’amour du Christ. « Mon secret est infiniment simple : je prie. Par la prière, je deviens une dans l’amour avec le Christ. Je saisis que Le prier, c’est L’aimer. » Outre la liturgie et le chapelet, c’est l’oraison, ou l’adoration devant le Saint-Sacrement, qui occupe son cœur : « Souvent, un regard profond et fervent sur le Christ constitue la meilleure des prières : je Le regarde et Il me regarde. » Action et contemplation s’épousent en elle en une tendre complicité car il s’agit d’être plus que de faire.
Femme de désir et d’adoration, Mère Teresa insiste particulièrement sur le silence dans la prière. Elle témoignera toujours que la fécondité de son action, et de celle de ses sœurs, vient de l’heure quotidienne d’adoration devant le Saint-Sacrement. « Chaque soir, quand nous revenons de notre labeur, nous nous rassemblons dans la chapelle pour une heure continue d’adoration. Dans la quiétude du crépuscule, nous trouvons la paix dans la présence du Christ. Cette heure d’intimité avec Jésus est cruciale. J’ai vu une grande transformation s’opérer dans notre congrégation depuis le jour où nous avons instauré la pratique quotidienne de l’adoration. Notre amour pour Jésus en est devenu plus familier. Notre amour les uns pour les autres, plus affectueux. Notre amour pour le pauvre, plus compatissant. »
Cette femme totalement éprise de Jésus a vécu de grandes épreuves intérieures. Elle a traversé une nuit obscure, fruit de son union amoureuse au Christ. Elle avancera dans cette nuit de la foi qui durera longtemps (2). Elle vivra le silence d’amour de l’agonie de Jésus, le sentiment de la perte de Dieu, l’aride oraison devant le Saint-Sacrement, dans la foulée de tant de mystiques. Mystère de la communion des saints ! Elle sera ainsi solidaire de la souffrance de ses contemporains et de leur éloignement de Dieu. Elle s’unira aux souffrances de Jésus dans un siècle qui semble indifférent à son message.
Celle qui affirmait que la sainteté n’était pas un luxe destiné à une élite, mais un devoir simple pour chacun, entrera dans la Vie le 5 septembre 1997 à l’âge de 87 ans. Elle sera béatifiée à Rome par Jean-Paul II le 19 octobre 2003, Journée mondiale des Missions, devant 300.000 personnes. J’y étais avec mon épouse. Nous n’oublierons jamais la joie et le recueillement de cette assemblée de toutes nations, langues, races et religions.

(1) Cité dans mon livre J’ai soif. De la petite Thérèse à Mère Teresa, Parole et Silence 2003, p. 91-96.
(2) Cf. le Dossier dans FL n° 221 d’Octobre 2003.

Pour un bref portrait de Mère Teresa, voir Les Saints, ces fous admirables, de Jacques Gauthier, Béatitudes et Novalis, p. 191-194.
L’auteur vient de publier : Du temps pour prier, Coll. « Les chemins de la prière » n° 2, Presses de la Renaissance et Novalis.