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Tenir bon dans l’épreuve. Bonnes et mauvaises questions

(Auteur : P. Jacques Philippe - Parution F&L n° 288 de Novembre 2009)

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Dans la lettre aux Romains, saint Paul nous dit : « Tenez bon dans l’épreuve » (Rm 12, 12). Cette expression s’applique certainement à toutes les formes d’épreuves que nous pouvons connaître dans la vie, et elles sont nombreuses : problèmes de santé, échecs professionnels, souffrances affectives, déceptions et crises de toute nature, épreuves spirituelles. Je crois que cette expression ne veut pas dire simplement : « Serrez les dents en attendant que ça passe », mais veut nous ouvrir à quelque chose de plus profond, c’est-à-dire découvrir le bien qui peut jaillir de l’épreuve, le sens positif qu’elle peut prendre. En d’autres termes, découvrir l’appel que Dieu nous y adresse.

Comme un appel
Tout événement de notre existence, heureux ou malheureux, est porteur d’un certain appel de Dieu, souvent discret et caché, qu’il est bon de pouvoir discerner et suivre. C’est ce qui nous permet de vivre positivement toute situation, quelle qu’elle soit. Si je découvre dans un événement douloureux l’appel que Dieu m’adresse au cœur de cet événement, je suis alors en mesure de le vivre, non plus comme une catastrophe ou un échec, mais comme une chance de croissance.
J’ai lu récemment l’exemple d’une femme de 60 ans qui a perdu son mari, avec qui elle était très heureuse, à la suite d’une opération bénigne qui a mal tourné. Celui-ci était encore plein de vitalité. Elle est tombée en dépression, et se posait sans cesse la question : « Pourquoi ? Pourquoi lui ? Alors qu’il pouvait encore tant profiter de la vie ? ». Suite à un travail d’accompagnement, elle a compris successivement plusieurs choses. D’abord qu’elle devait être reconnaissante pour tout ce qu’ils avaient vécu de beau ensemble. Ensuite que ce serait trop demander à la vie qu’un mari et une femme partent en même temps ; l’un des deux subira inévitablement l’épreuve du veuvage. Et peut-être était-il en un certain sens logique que cette tâche douloureuse lui soit attribuée à elle plutôt qu’à son mari. Dans le mariage il était l’élément fort. Elle, plus faible et délicate, s’était en fait beaucoup appuyée sur lui, et avait un peu vécu à son ombre. Son mari avait déployé toute sa personnalité et sa maturité, mais finalement pas elle. N’avait-elle pas besoin en fin de compte de vivre cette épreuve comme une occasion de mûrir, de trouver une véritable autonomie et le déploiement de son identité propre, ce qu’elle avait insuffisamment vécu ? Le fait de comprendre cela et de l’accepter l’a fait sortir de sa dépression.
La grande question devient alors : comment faire pour distinguer les appels de Dieu dans les événements de l’existence, en particulier les épreuves ? Nous avons besoin pour cela d’un certain nombre de conditions.

Encore la confiance
D’abord accepter cette épreuve. Tant que nous sommes dans le déni, ou bien dans le refus ou la révolte face à une épreuve, nous ne pouvons pas y découvrir un appel de Dieu. Il est nécessaire dans une première étape (qui peut prendre parfois du temps…) d’y consentir dans la confiance. Ensuite, vivre l’instant présent, jour après jour, dans une attitude de foi et de prière, et demander à Dieu ce qu’il attend de nous. La réponse viendra… Elle nous donnera force et paix.
Ce processus suppose une chose que je voudrais souligner : accepter une conversion en profondeur qui est difficile, mais indispensable. Un changement dans notre mode de questionnement.
Nous nous posons beaucoup de questions dans les moments d’épreuve. Du genre : Pourquoi ? Pourquoi cela m’arrive-t-il à moi ? Est-ce que c’est normal ? Comment en sortir ? Quelles sont les causes ? À qui est-ce la faute ? Quelle erreur ai-je commise ? Qui est coupable dans ce qui m’arrive ? Cela est tout à fait légitime, et de telles questions ont parfois une réponse qui nous permet de trouver des solutions.
Cependant il faut réaliser que ces questions peuvent devenir stériles et inutiles, car la plupart du temps, elles n’ont pas de réponse. Nous les posons pour nous sécuriser, pour satisfaire notre curiosité, pour découvrir des remèdes faciles à nos difficultés, ou bien encore pour trouver des boucs émissaires sur lesquels décharger notre colère quand nous vivons des temps de souffrance. Mais elles ne nous font pas grandir, ne nous conduisent pas à de vrais changements intérieurs. Et bien souvent nous nous enfermons et tournons en rond dans ces questions, sans trouver de réponse (parce qu’il n’y en n’a pas !) et cela ne fait que renforcer nos frustrations, nos amertumes, nos accusations.
La maturité humaine et spirituelle, c’est donc bien souvent de laisser tomber ces questions, d’accepter de ne pas avoir de réponse, et de nous poser la seule question qui mérite en fin de compte d’être posée : quel est l’appel à grandir qui se trouve au cœur de la situation dans laquelle je me trouve ? Alors on obtiendra une réponse...
Cette question peut se formuler de plusieurs manières différentes : Quel est le défi qui m’est proposé ? Quelle est la décision concrète vers un bien qui m’est demandée aujourd’hui ? Où est ma responsabilité propre ? Comment puis-je progresser humainement et spirituellement ? Quel est, dans ce temps où je me trouve, le choix qui manifeste le plus de foi, le plus de confiance et le plus d’amour ? Si nous posons cette seule question, alors nous aurons tôt ou tard une réponse, qui sera non seulement une lumière, mais aussi une force pour aller de l’avant.
Fondamentalement, il s’agit de passer du « Pourquoi ? » au « Comment ? ». Du : « Pourquoi cela arrive-t-il ? »  au « Comment vivre cette situation de manière juste ? ». Ce qui suppose évidemment d’accepter la situation, comme nous l’avons déjà dit, et qui est parfois le plus difficile, mais absolument nécessaire.

Inverser la question
Pour dire les choses autrement, dans une situation déterminée, la question fondamentale n’est pas de savoir ce que je suis en droit d’attendre ou d’exiger de la vie, exiger des autres par exemple. Cela est souvent notre attitude spontanée : nous mettons au premier plan nos attentes, nos revendications, nos désirs. Cette attitude est stérile. La vraie question, celle qui est féconde, est de comprendre ce que la vie attend de moi, ce qu’elle exige de moi dans telle ou telle circonstance. Ce n’est pas à la vie de répondre à mes attentes, c’est à moi de répondre aux attentes de la vie. Alors, paradoxalement, je trouverai le bonheur. Non comme un but en soi, mais comme l’effet d’une attitude juste, d’une attitude de responsabilité.

Victor Frankl, un psychologue autrichien mort en 1995, et qui a passé plusieurs années dans différents camps de concentration, dont Auschwitz, (son vécu donne à sa parole un certain poids), dit la chose suivante : « Ce qu’il faut ici (N.B. face à une personne qui ne perçoit plus le sens de la vie et qui se laisse couler en disant : à quoi bon ? Je n’ai plus rien à attendre de la vie), c’est inverser la question que pose le sens de la vie : nous devons enseigner aux désespérés qu’il ne s’agit à vrai dire jamais de savoir ce que nous attendons de la vie, mais uniquement bien plutôt ce que la vie attend de nous. » Dans un autre texte il dit: « C’est la vie elle-même qui pose à l’homme des questions. Lui n’a pas à interroger, c’est bien plutôt lui que la vie interroge et qui doit répondre à la vie, respondere, en prenant sa ‘responsabilité’ face à la vie. » Cela suppose de toujours dire oui à la vie…
Cette attitude est primordiale car elle nous évite, lors de situations d’épreuve et de souffrance, de nourrir des amertumes et des revendications, de nous enfermer dans une attitude de victime, d’apitoiement sur nous-mêmes (« je suis malheureux, c’est de la faute des autres, je suis victime des circonstances, de mon passé, de ma famille, de mes blessures, etc. »). En revanche, elle nous permet d’entrer dans une attitude de responsabilité et de confiance, et de recevoir ainsi une lumière, qui donne un sens à notre épreuve, et une force pour tenir bon et grandir. « Je peux tout en Celui qui me rend fort » dit St Paul (Ph 4, 13).