Pauvreté, écrin de lumière
(Auteur: P. François-Régis Wilhélem - Parution F&L n° 267 de Décembre 2007)
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Que de mauvaises conditions ! Une situation « d’obscurité, d’humilité et de souffrance. C’est dans une crèche, dans une grotte, au milieu de l’abandon des hommes que Jésus vient ici-bas (1). » Et en remontant le fil des événements qui préparent l’Incarnation, nous constatons que c’est toujours cette atmosphère qui prédomine.
Intervention angélique
Lors de l’Annonciation, la visite de l’ange apporte à la Vierge une merveilleuse lumière, une assurance, une joie, mais cette lumière joyeuse reste néanmoins enveloppée de mystère : « Dieu, en agissant, couvre d’ombre son mystère [cf. Lc 1, 35]… Nous savons dans quel état de pauvreté spirituelle, d’angoisse et de gêne la met cette Incarnation…. Que va faire Joseph ? Nous devinons tout ce qui se passe dans le clan familial (2) ! » Il faudra qu’une autre intervention angélique apaise l’angoisse bien réelle de Joseph (cf. Mt 1, 20-21). Et puis, c’est le voyage forcé du recensement : « Dans tout cela, il n’y a qu’incertitude, pauvreté. C’est un mystère qui se déroule… Cette angoisse, cette pauvreté réelle, spirituelle aussi, accompagnent toutes les grandes œuvres intérieures. »
Parvenus à Bethléem qui est pourtant le lieu de leurs racines, celui de la famille de David, Marie et Joseph ne sont pas accueillis ; leur arrivée n’est pas prévue ; elle semble déranger. Une grotte devient leur refuge. Un refuge de pauvres. Et c’est en ce lieu de rude pauvreté que se produit la naissance merveilleuse du Sauveur de l’humanité ! Cette fois-ci, cependant, la gloire de Dieu, accompagnée d’une joie céleste exultante, va se manifester extérieurement ; mais ce sont des pauvres, des bergers, qui en sont les premiers témoins. Plus tard, le signe brillant de l’étoile guidant la route des mages, ces savants, soulignera par contraste la pauvreté de la crèche et de ses habitants : « Ce Seigneur que leur a révélé l’étoile est un Seigneur pauvre. » La lumière divine illumine une crèche, pas un palais de roi. Cependant, la foi unanime des adorateurs de l’Enfant, pauvres et riches, reconnaît en lui le Messie attendu.
Le père Marie-Eugène en tire une leçon pour tous les chercheurs de Dieu : « Berger ou Mage, on ne peut atteindre Dieu ici-bas qu’en s’agenouillant devant la crèche de Bethléem et en l’adorant caché dans la faiblesse d’un enfant (3). » Prolongeant sa réflexion, il voit dans cette pauvreté une indication précieuse, tant pour la vie de l’Église que pour le chemin personnel de chacun : « L’Église sera comme le Christ, parce qu’elle est du Christ… Les signes de son origine se retrouveront dans son développement et aussi dans son épanouissement… De Bethléem, Jésus va au calvaire. C’est dans la même ligne, la même pauvreté. L’Église subira la même loi. » De même, pour chacun de nous, "l’incarnation" de la grâce de Dieu en notre vie s’accompagnera bien souvent de pauvreté expérimentée.
Une sainte sans Ciel ?
Un maître comme saint Jean de la Croix développe cela avec une clarté merveilleuse : il explique que la divinisation de notre être passe nécessairement par le « rien » (nada) des purifications actives et passives. « Le contact avec Dieu nous enrichit d’abord, explique pour sa part le père Marie-Eugène, il semble d’abord exalter notre nature humaine et nous procure joie et saveur. Mais, dès que nous avançons, c’est l’appauvrissement, la "privation" produite par le contact avec Dieu, par l’influence de Dieu. »
En fait, l’appauvrissement ressenti est à la fois la condition, mais aussi, déjà, le fruit paradoxal d’un enrichissement réel, d’une action plus puissante de Dieu dans l’âme qui, par contraste, lui fait expérimenter davantage sa faiblesse. En aucun cas, la pauvreté ne saurait être voulue pour elle-même. Le « rien » ne doit pas être divinisé. La pauvreté n’est recherchée que pour laisser la place au Tout de Dieu (cf. Montée du Carmel, 1/13). Quand on évoquait devant Thérèse de l’Enfant-Jésus la « sainte pauvreté », elle répliquait avec humour : « Que c’est drôle une sainte qui n’ira pas dans le Ciel (4) ! » La pauvreté n’est qu’un moyen.
Exaltation nouvelle
Ceci étant, le père Marie-Eugène revient souvent sur le fait que la pauvreté est la loi de toute forme "d’incarnation" de la grâce : « Toute gestation, même naturelle, se fait dans le chaos… Toute incarnation surnaturelle se fait dans un cadre de pauvreté intérieure… Cet appauvrissement n’est pourtant pas une destruction, non, c’est une exaltation nouvelle. » Selon Jean de la Croix, ce dépouillement va atteindre non seulement les biens matériels, mais aussi intellectuels, moraux et même spirituels, protégeant ainsi l’âme de toute tentation d’appropriation et de suffisance orgueilleuse. Cette purification permet à l’Esprit Saint de prendre de plus en plus la place qui lui revient, c’est-à-dire la première. Présentant les choses positivement, le père Marie-Eugène affirme que ce sentiment de pauvreté « est une grande grâce si on fait confiance à la miséricorde de Dieu ». Et il précise que lorsque cette impression est le résultat de l’action de Dieu, elle s’accompagne en même temps d’un mouvement de confiance (5). Ce n’est donc pas la pauvreté elle-même qui donne Dieu, c’est la pauvreté accompagnée de confiance joyeuse et de foi.
Les Évangiles de l’enfance laissent pressentir que telle est l’atmosphère habituelle de la Sainte Famille. Une méditation du père Marie-Eugène nous y introduit.
Lumière pour partir
Le mystère de la vie à Nazareth nous concerne tous, car, précise le père Marie-Eugène, « dans une certaine mesure, il en est de même pour nous » : « Après la joyeuse et lumineuse fête de Noël, après la fête de l’Épiphanie où la lumière brille dans le lointain, après aussi la fête de la Présentation au Temple, voici que la Sainte famille s'enfonce dans l’ombre… C'est la grisaille de la vie ordinaire, avec tous ses ennuis, ses problèmes… » Comme Marie et Joseph, nous aussi « avons eu notre lumière pour partir, notre appel, nous l’avons expérimenté. Dieu ne nous a pas tracé les détails de la route, mais il nous a fixé le but, indiqué le chemin. Nous avons reçu cette lumière de Dieu dans la joie, dans l’enthousiasme, avec des promesses de fidélité, de don de nous-mêmes. Et soudain, ou presque immédiatement, nous voici dans la grisaille de la vie ordinaire. Cette grande vocation, cet idéal, les voici ensevelis, pour ainsi dire, dans les événements quotidiens, dans les difficultés banales, dans les contacts, parfois pénibles, avec les autres, dans le travail quotidien qui exige un effort soutenu. Il semble que ce ne soit plus la même chose. »
La question qui se pose alors est celle de la réalisation de notre idéal : « Comment cette lumière de Dieu qui nous a été donnée va-t-elle vraiment être réalisée par nous ? Nous ne savons pas : c’est la grisaille de la vie ordinaire, de la vie de Nazareth… C’est le temps des réalisations, de la vie simple. » (6) Dans ce contexte, le père Marie-Eugène insiste sur la fidélité de la foi et la charité : « Il faut croire à ce qui nous a été dit, sans en atteindre ni en pénétrer tout le sens… Ce qui nous a été demandé, ce qui nous a été promis, l'idéal que Dieu nous a fait entrevoir, cela se réalisera. À quelle condition ? C’est que nous y croyions, que dans l'obscurité quotidienne et les impossibilités apparentes, nous donnions la fidélité de notre foi… À cette fidélité de la foi s’ajoutent l’effort quotidien, la fidélité quotidienne, commandés par la charité et imprégnés de l’amour… C’est notre amour, cet humble amour, ce pauvre amour qui, en rejoignant l’amour de Dieu, réalisera les grandes choses qui nous sont promises, la vocation que nous avons entrevue. »
(1). P. Marie-Eugène, La Vierge Marie toute Mère, Éd. du Carmel, Venasque, 1988, p. 92. Carme et fondateur de l’Institut Notre-Dame de Vie, le père Marie-Eugène de l’Enfant-Jésus est né au Ciel en 1967, il y a 40 ans cette année.
(2). P. Marie-Eugène, « Bethléem », conférence inédite, 1964 (© L’Olivier-Venasque). Sauf mention contraire, les citations renvoient à cette conférence.
(3). Je veux voir Dieu, Éd. du Carmel, Venasque, 1988 (1957), p. 78.
(4). Derniers entretiens, p. 249.
(5). Cf. « La pauvreté spirituelle », conférence inédite, 1966.
(6). La Vierge Marie toute Mère, p. 99 et s.




