Ombres et lumières de Noël
(Auteur: Sr Marie de la Visitation - Parution F&L n° 278 de Décembre 2008)
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De mon premier Noël en communauté, je garde un souvenir doux, paisible, lumineux. Les préparatifs durant l’Avent, le soir de Noël, tout était centré sur l’Enfant-Jésus. Je me souviens que des larmes de bonheur coulaient sur mes joues durant la messe de minuit, puis au retour, nous avons chanté autour de la crèche. Nous sommes levés très tôt pour vivre la messe de l’aurore…
Les années suivantes, je vous l’avoue, j’ai pratiquement toujours été déçue. Après le temps de Noël, j’en voulais au Bon Dieu de ne pas m’avoir fait goûter à ses délices… Et si mes sens me trompaient ?
Le oui de l’obscurité
Revenons au point de départ : l’Annonciation. L’ange ne surprend pas Marie, mais bien sa Parole. Il lui dit : « Ne crains pas… tu enfanteras un fils… Il sera grand… Il règnera… » (Lc 1,26-33) Marie demande comment et donne son fiat. Son oui est humble, accueillant. Nous imaginons souvent ce premier mystère joyeux avec beaucoup de joie, de lumière et d’enthousiasme. Le oui de Marie va l’entraîner dans une grande solitude. Elle est enceinte ! Or elle ne vit pas encore avec Joseph. Imaginez la réputation à cette époque ! L’Incarnation conduit Marie sous l’ombre du Père, et cette ombre est aussi une nuée obscure. Marie entre dans une solitude et dans une incertitude : que va devenir Joseph ? Leur relation ? Comment tout cela va-t-il se faire ? Marie nous apprend déjà combien son oui est lourd de sens, de poids de confiance, d’abandon. Paradoxalement, cette descente dans la pauvreté est aussi enrichie par la présence du Verbe ! Le Christ est là, Marie est l’Arche d’Alliance et le petit Jean-Baptiste fait des bonds de joie car il voit l’invisible.
Son fiat plonge Joseph, son fiancé, dans une solitude, dans une incertitude, dans un tourment. Souvent, nous entendons parler de Joseph comme de celui qui douterait des vertus de Marie. Saint Jérôme a une autre version de son angoisse : « Comment Joseph est-il déclaré juste si l’on suppose qu’il cache la faute de son épouse ? Loin de là : c’est un témoignage en faveur de Marie : Joseph, connaissant sa chasteté et bouleversé par ce qui arrive, cache, par son silence, l’événement dont il ignore le mystère. » (In Bible Chrétienne, Commentaires, p. 101, Ed. Anne Sigier) Joseph – homme juste et ajusté, homme de bien, de prière, de foi et d’espérance – perçoit combien ce qui arrive à Marie le dépasse. On pourrait lui attribuer le cri de saint Pierre : « Éloigne-toi de moi, je suis un homme pécheur ! » (Lc 5,8) Joseph se retire pour réfléchir, se cache pour prier et dans sa nuit, un ange lui parle. L’homme de foi qu’il est ne mettra jamais en doute ses paroles, il obéira promptement. Le voici devenu l’époux de la Vierge et le père adoptif du Verbe de Dieu, l’homme de la nuit et la terreur des démons.
Ne pas les lâcher
Nous voyons combien déjà la venue du Christ entraîne en son sillage l’incertitude, l’angoisse, le dépouillement intérieur. Ces mystères dits “joyeux” sont emprunts d’une dure réalité, de solitude, de dépouillement, de souffrance extérieure et intérieure, d’angoisse. C’est une loi spirituelle : le Christ nous donne sa lumière en nous plongeant dans l’obscurité ! Plus nous allons vers la lumière, plus nous découvrons nos ténèbres, nos zones d’ombres : notre volonté propre, nos désirs égoïstes, nos besoins de puissance, nos goûts pour l’avoir et nos fausses sécurités. Bien petitement, blottissons-nous près de Marie et Joseph. Ne les lâchons pas d’une semelle, ils nous apprendront à voir, à écouter, à marcher, à respirer, à rire et à aimer. À ne pas trop nous centrer sur nos déceptions, nos souffrances et amertumes – qui sont bien là – mais leur présence nous apprend à rester là, patiemment, et à continuer d’espérer.
Cette pauvreté est saillante ! « Il n’y a pas de place pour eux à l’hôtel. » (Lc 2,7) Où se trouvent donc leurs amis ? leur famille ? Les autres seraient-ils gênés de cette naissance hors normes ? Ils trouvent refuge dans une grotte. On voit souvent la scène de façon poétique, voire romantique, pourtant, elle est misérable cette grotte. Venir dans la misère et l’inconfort, voilà le choix de Dieu pour son Incarnation ! Oui, vous ne pensez tout de même pas que Dieu ait été victime d’une erreur d’aiguillage ou de providence ? Non, il a voulu cela et nous y trouvons un enseignement très riche et précieux, les perles de sa Sagesse.
Condition sine qua non
Nous imaginons si souvent que pour vivre notre foi, nous devrons d’abord avoir une sécurité matérielle. L’Évangile nous montre le contraire ! Jésus s’est anéanti, il s’est vidé de lui-même pour s’incarner, nous voyons d’emblée combien cette pauvreté est une condition sine qua non pour la descente de Dieu dans nos âmes ! La pauvreté, c’est ce que Jésus va nous enseigner tout au long de sa vie. D’abord le Verbe se tait et apprend à parler, puis il se cache pendant trente années, Il parlera pour nous montrer qu’il est doux et humble de cœur et nous apprendre sa charte de vie : « Bienheureux les pauvres de cœur, le Royaume des Cieux est à eux. » (Mt 5,3) Et il donnera sa vie, s’humiliera à l’extrême en étant maudit sur le bois de la Croix. Là aussi, ce n’est pas une erreur, mais un choix. « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique… non pas pour le juger mais pour le sauver. » (Jn 3, 16-17)
La pauvreté est un trésor ! Jésus le premier a tout quitté pour acheter ce champ où était caché un trésor (voir la parabole du trésor dans le champ, Mt 13,44). N’est-ce pas là le sens de sa venue : venir nous racheter, nous sauver ? Nous sommes ses trésors ! Des milliers d’hommes et de femmes sont partis à l’aventure à la recherche d’un graal ou d’un trésor, que ce soit un trésor imaginaire ou la ruée vers l’or. Et nous ? Que nous disent les événements de notre vie ? Quel est le lieu, l’attitude que le Christ m’invite à quitter ? « Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur. » (Mt 6,21)
Dans ce dépouillement, extérieur et intérieur, le Père veut nous donner ses richesses, ses trésors d’amour. Alors que Marie et Joseph sont cachés aux yeux du monde dans cette grotte de Bethléem, au cœur de leurs incertitudes, le cri de l’ange retentit : voici que je vous annonce une grande joie ! Comme si nous avions besoin d’être dépouillés, non seulement du superflu mais du nécessaire pour être capables d’accueillir cette joie du ciel. « Fais-toi capacité, je me ferai torrent » avait dit Jésus à ste Catherine de Sienne. Nous avons besoin de nous appauvrir pour voir le ciel se déchirer, et accueillir la réalisation des promesses.
Nous sommes dépendants
Ne nous trompons pas, la pauvreté n’est pas un but en soi, elle est un moyen. Comme le disait le père Marie-Eugène de l’Enfant-Jésus : « La pauvreté matérielle fait le héros, mais pas le saint. » Nous avons besoin d’une certaine pauvreté et le vœu de pauvreté des religieux en est un rappel. Il est important, Sainte Claire n’a-t-elle pas dû aller jusqu’à Rome pour demander au Pape le « privilège de pauvreté » ? Il nous préserve du matérialisme qui est une gangrène. Cette pauvreté matérielle nous permet de nous décentrer de nous-mêmes et de trouver notre véritable sécurité en Dieu, et non en une quelconque assurance ou carte de crédit. Toutefois, elle ne doit pas être adulée ni mise sur un piédestal. Cette pauvreté serait alors une recherche esthétique et non la rencontre du Christ.
La véritable pauvreté est bien entendu intérieure, elle nous pousse à crier vers Dieu, elle nous montre combien nous sommes en réalité dépendants de Lui ! C’est bien la condition pour que Jésus nous transforme en Lui, nous configure à son Cœur : accepter de descendre, de diminuer pour que Lui grandisse (cf. Jn 3,30). Accepter de ne pas comprendre ses voies et mettre en veille certains raisonnements. Accepter ce petit grain de folie qu’est le sacrifice de notre raison devant la sagesse de Dieu ! Sa Sagesse est bien folie à nos yeux (cf. 1 Co 1,25) ! Nous commençons à être divinisés dans cette pauvreté. Notre véritable contemplation commence par un appauvrissement, par une purification intérieure.
« Ne crains pas » (Lc 1,30) avait dit l’ange à Marie ; « Ne craignez point car je vous annonce une bonne nouvelle qui sera pour tout le peuple le sujet d’une grande joie » (Lc 2,10) avait dit l’ange aux bergers. N’ayons pas peur de ne pas comprendre, de ne pas y arriver… N’ayons pas peur de souffrir si misérablement, d’être si honteux de nos chutes et de nos manquements. Reconnaître sa pauvreté, c’est pleurer son péché. Et pleurer son péché, c’est attirer le Saint-Esprit et faire vivre le Corps du Christ. Accueillir l’Enfant Jésus pauvre et dépendant, c’est accepter de ne plus avoir peur d’être misérable ! C’est donner son péché, encore et encore, et goûter à une paix profonde. N’est-ce pas là la véritable grâce de Noël ?
Pour prier et méditer sur ces mystères, lire le beau livre du Cal Joseph Ratzinger devenue le pape Benoît XVI, La grâce de Noël Méditations, Ed Parole et Silence, 2007.




