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L’enfance spirituelle en Marie

(Auteur: P. Jacques Philippe - Parution F&L n° 277 de Novembre 2008)

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Jésus nous appelle à une conversion radicale, à un "retournement" : retourner à l’état des enfants. Cette conversion est présentée par Jésus comme absolument nécessaire pour entrer dans le Royaume des Cieux et accéder à la véritable grandeur.

L’Évangile de saint Matthieu nous rapporte la scène suivante : les disciples s’approchent de Jésus et disent : « Qui donc est le plus grand dans le Royaume des Cieux ? » Il appelle à lui un petit enfant, le place au milieu d’eux et leur dit : « En vérité je vous le dis, si vous ne retournez pas à l’état des enfants, vous n’entrerez dans le Royaume des cieux. Qui donc se fera petit comme ce petit enfant, celui-là est le plus grand dans le Royaume des Cieux. » (Mt 18,1-5)

La nécessité de redevenir des enfants
Il n’est pas très facile de parler de l’enfance spirituelle, de décrire en quoi elle consiste exactement et comment la pratiquer. Comme toutes les réalités fondamentales de la vie chrétienne, il s’agit en effet d’une réalité paradoxale, c’est-à-dire d’une réalité dans laquelle s’articulent des aspects qui semblent contradictoires (petitesse et grandeur, pauvreté et richesse, néant et plénitude, impuissance et fécondité, etc.). Le point d’articulation de ces termes apparemment opposés est lui-même insaisissable, hors de la portée de notre logique humaine, car il appartient à une sagesse qui dépasse nos catégories habituelles : « Comme le ciel est élevé au dessus de la terre, ainsi mes pensées sont au-dessus de vos pensées, dit le Seigneur. » (Is 55,9)
Nous avons parfois aujourd’hui une vision un peu romantique de l’enfance. Il ne faut pas oublier que, dans le contexte où s’exprime Jésus, parler d’enfance est en premier lieu évoquer une réalité négative, une réalité de pauvreté : le petit enfant, c’est celui qui n’a pas droit à la parole (au sens étymologique : in-fans), qui n’a aucun droit propre, qui est totalement dépendant des adultes, qui ne peut rien faire par lui-même. Quand Jésus dit que nous devons redevenir des petits enfants, cette parole est certainement aussi choquante pour les disciples que quand il dit : « Heureux les pauvres, heureux ceux qui pleurent, heureux les persécutés… » (Lc 6,20-23) etc. L’enfant dont il est question dans l’Évangile, ce n’est pas "l’enfant-roi" d’aujourd’hui, mais au contraire le dernier dans l’échelle sociale. L’état d’enfance est d’abord un état de pauvreté, de dépendance.

Le charme de l’enfance
Il est vrai cependant que, dans l’idée d’enfance, on trouve des connotations moins négatives : il y a un charme de l’enfance, auquel on était certainement sensible aussi à l’époque de Jésus, même si cela apparaît peu dans les textes. Enfance peut signifier beauté, grâce, fraîcheur, simplicité, spontanéité, liberté, innocence, tendresse.
Plus on vieillit, plus on est sensible au charme de l’enfance. Il y a quelques années, j’ai retrouvé par hasard une photo de moi quand j’étais petit enfant, âgé de 5 ou 6 ans, oubliée depuis de nombreuses années au fond d’un tiroir. Cette photo m’a fait une impression profonde et étrange. Voir ce "bon gosse" que j’étais, avec son sourire, son regard si simple, sa candeur, m’a donné le sentiment que, en devenant adulte, j’avais perdu quelque chose d’essentiel. J’éprouvais même le sentiment d’avoir en quelque sorte trahi cet enfant, de m’être éloigné de lui de manière irréversible ; d’avoir quitté tout un monde, qu’il est difficile de décrire par des mots, mais dont nous retrouvons parfois l’intuition.

Devenir pleinement adultes
Cela dit, il ne faut absolument pas être des nostalgiques de l’enfance : notre enfance véritable n’est pas derrière nous, dans le passé, mais elle est devant nous, elle est notre avenir. Si nous nous livrons à l’action de l’Esprit Saint, si nous sommes fidèles à nous laisser conduire par la Vierge Marie, nous deviendrons pleinement adultes dans le Christ, tout en retrouvant la grâce et le charme de l’enfance. On le voit dans la vie des saints, comme saint Séraphim de Sarov à la fin de sa vie, vieillard blanchi et courbé, au regard si bleu et si limpide, que seuls les enfants pouvaient faire sortir du bois où il se cachait pour fuir les foules, enfants qui témoignaient : « Le père Séraphim, il est comme nous ! » Je pense aussi à saint Ignace de Loyola à la fin de sa vie, qui montait le soir sur la terrasse du Collège romain à Rome et contemplait le ciel étoilé en pleurant de reconnaissance et d’amour.
En fait, ce qui nous fait redevenir des enfants, c’est la pureté et la simplicité de l’amour. L’enfant, c’est celui qui ne sait qu’aimer… pour qui tout est accueil, don, action de grâce. On le constate parfois dans la vie conjugale : quand deux époux s’aiment d’un amour sincère et profond, ils s’autorisent mutuellement à redevenir des enfants l’un devant l’autre. L’absolue confiance qu’ils ont l’un dans l’autre, et le respect qu’ils ont l’un à l’égard de l’autre, permet à leur relation, tout en étant adulte et responsable, de retrouver à certains moments les qualités propres de l’enfance : la simplicité, la spontanéité, la liberté, l’innocence, le goût de la gratuité et du jeu.
L’enfance spirituelle est la pureté et la simplicité de l’amour, mais une pureté et une simplicité que nous ne pouvons retrouver que comme une grâce, un don, qui passe à travers le consentement à une pauvreté et l’accueil d’une dépendance. La Vierge Marie est pour nous un guide irremplaçable sur ce chemin.

Marie nous donne part à son enfance
Comme nous le montre l’évangile de Jean, au pied de la Croix, Marie nous a été donnée comme Mère et nous lui avons été donnés comme fils. À travers les paroles de Jésus adressées à Marie: « Femme, voici ton fils » puis au disciple « Voici ta mère » (Jn 19,26-27), se crée un lien nouveau entre chacun de nous et la Vierge. Par la bouche de Jésus, la Parole souveraine et créatrice de Dieu instaure une relation unique entre chaque croyant et la Vierge Marie. Cette relation est mystérieuse, profonde, secrète, mais elle est partie intégrante du mystère de la rédemption, de la grâce baptismale. Elle est d’une fécondité inépuisable pour celui qui l’accueille, et qui, comme Jean, « prend Marie chez lui ».
Il est important de noter que nous sommes ici dans la logique de l’amour, pour lequel l’accueil et le don sont dans le fond la même chose : en amour, on ne peut accueillir pleinement quelqu’un qu’en se donnant totalement à lui. Et inversement, le plus grand don que l’on puisse faire à quelqu’un est de l’accueillir dans tout ce qu’il est. Le lien personnel que Dieu a voulu créer entre Marie et chacun des disciples est donc un appel à nous donner et à nous confier totalement à elle, comme l’a si bien compris saint Louis-Marie Grignion de Monfort.
Il se passe alors quelque chose de très mystérieux, un secret d’amour, bien caché, mais d’une immense portée : si nous nous donnons à Marie, elle nous fait en retour part de tout ce qu’elle a reçu de Dieu. « Marie se donne tout entière et d’une manière ineffable à celui qui lui donne tout. » « Si une âme se donne à elle sans réserve, elle se donne à cette âme sans réserve » (Grignion de Monfort, Traité de la Vraie Dévotion), elle lui donne part à son humilité, à sa foi, à sa confiance, à sa charité…

Le trésor de la mère
C’est ce qu’exprime aussi la petite Thérèse dans son poème sur Marie, quand elle dit : « Le trésor de la mère appartient à l’enfant » (Pourquoi je t’aime, ô Marie). La plénitude de grâce que Marie a reçue devient nôtre… Personne n’a autant vécu l’enfance spirituelle que la Vierge Marie, elle seule est capable de nous y éduquer. Tout en étant pleinement adulte au plan spirituel, vivant de la foi pure, Marie n’a jamais cessé d’être une enfant. Elle nous éduque à le rester ou à le redevenir.
On trouve un exemple lumineux de cela dans la vie de sainte Thérèse de Lisieux, dont le charisme fondamental a été justement de manifester en quoi consiste la véritable enfance spirituelle. De manière très claire, Thérèse de Lisieux a été une âme éduquée et formée par Marie, comme cela ressort nettement de sa vie et de ses écrits.