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En envisageant le temps du Carême comme celui des sacrifices, nous risquons de nous centrer sur nous-mêmes et sur nos propres efforts. La finalité du Carême est au contraire une plus grande proximité avec le Christ où nous apprenons à ne plus compter sur nous-mêmes, mais à faire le choix de ne dépendre que de lui. Avec Thérèse, il s’agit de faire le choix de rester petit, à l’ombre d’un autre, jusque dans nos sacrifices, en ne présumant pas de nos forces et en acceptant au contraire de prendre la mesure de notre faiblesse. Ne lâchons jamais la main de Jésus tout au long de ce Carême et descendons avec lui aussi profondément que possible dans l’acceptation d’une indigence positive qui est une dépendance positive d’amour. Nos échecs – ces fameuses résolutions non tenues ! – deviendront ainsi des tremplins de notre abandon confiant à son Cœur. Attachons-nous à son sacrifice mais non à nos sacrifices.
La Croix, arbre de vie
En entrant dans l’amour du Cœur de Jésus, notre propre cœur est soulevé d’amour et désireux de se consumer d’amour pour nos frères. Le temps du Carême s’inscrit donc dans la dynamique du débordement d’amour de la Croix du Christ, l’unique sacrifice agréable à Dieu. Une certaine manière de se situer par rapport aux sacrifices, alimentant plutôt des tendances négatives, des choix de mort ou des inclinations victimaires, pourrait aller jusqu’à rendre vaine la Croix du Christ. Partout où l’Évangile a été annoncé, les sacrifices ont disparu. La Croix du Christ a aboli les sacrifices, il ne s’agit pas de les réintroduire. « Tu n’as voulu ni holocauste ni sacrifice… alors j’ai dit : voici, je viens » (Ps 40, 7-8 ; He 10, 6-7) dit l’Écriture et Jésus de compléter : « C’est la miséricorde que je veux et non le sacrifice. » (Mt 9, 13)
À la suite de la grâce de conversion qu’elle reçoit à Noël, Thérèse n’est pas renvoyée à une ascèse, mais elle est placée au pied de la Croix où elle se met à ressentir une immense compassion pour les pécheurs, à l’imitation de celle du Christ pour l’humanité coupée de l’Amour : « Le cri de Jésus sur la Croix retentissait aussi continuellement dans mon cœur : "J’ai soif !" Ces paroles allumaient en moi une ardeur inconnue et très vive. » Elle n’aspire à s’offrir elle-même que pour recueillir le sang qui coule de la Croix du Christ et le répandre sur l’humanité. Ce désir qui naît dans le cœur de Thérèse est fondamental. Il donne sens à cette multitude de petits sacrifices que, tout au long de sa vie, elle multipliera par amour. Ces expériences vécues par Thérèse dans le sillage de la grâce de Noël sont une invitation à ne jamais séparer la Croix de l’avènement du Verbe incarné dans la fragilité du nourrisson.
L’Eucharistie, seul sacrifice
Je pense alors à l’Eucharistie, source et sommet de la vie chrétienne, où s’opère concrètement l’incorporation de tous nos petits sacrifices dans l’unique sacrifice du Christ. Je pense au sang du Christ répandu sur l’autel et que nous laissons se perdre faute de présence à ce qui se fait. Voilà un véritable effort de Carême : au lieu de faire le point de tout ce qui doit changer et d’être au fond tournés vers nous-mêmes, tendus, par une volonté propre, vers la réussite personnelle de notre Carême, nous pouvons décider de renouveler notre participation à la messe pour recueillir avec ferveur toutes les grâces qui s’y répandent et en faire profiter nos frères en humanité. Que le choix de nos sacrifices soit toujours ordonné au seul sacrifice !
Le Carême sera aussi un temps privilégié pour renouveler profondément le regard que nous portons sur la Croix et pour éclairer d’une lumière nouvelle ce centre de notre foi. Regarder la Croix afin d’apprendre à y lire une manifestation de l’amour du Père. Trop souvent, le regard que nous portons sur la Croix est lui-aussi habité par des ombres et cristallise tout ce que nous pouvons avoir de négatif en nous-mêmes. La conversion du Carême doit nous détourner de ces fausses images et nous permettre d’approcher la Croix de Jésus. Elle nous pousse à guérir des peurs qui nous éloignent non seulement de Lui, mais aussi de cette part malade de nous-mêmes que nous préférons occulter plutôt que d’en guérir. Il s’agit une fois encore de quitter la mort pour la vie et son triomphe.
Réalisons tout d’abord que notre peur de la Croix fait que nous évitons de la regarder. Je m’explique : nous entretenons en nous-mêmes une vision plus ou moins consciente de la Croix mais, en réalité, nous ne la regardons pas vraiment, nous l’évitons du regard. L’image que nous entretenons en nous-mêmes n’est plus qu’une ombre lointaine où dominent nos pensées négatives. C’est toute la différence entre l’imaginaire de la Croix et le regard porté sur la Croix. Autre est l’image figée de la Croix qui s’est parfois construite négativement en nous-mêmes, empruntant à nos blessures, et autre est le regard porté avec foi sur la Croix qui est sans cesse actualisé par l’effusion de l’Esprit Saint et qui transforme notre rapport à la souffrance.
La Croix pour recevoir l’Esprit
Lorsque notre regard se porte sur Jésus crucifié, l’Esprit de Dieu agit en nous. Il est présent aussi dans l’inspiration de l’artiste qui en peint le motif. Nous pouvons demander à l’Esprit de nous conduire vers des représentations inspirées de la Croix qui vont alimenter notre cheminement de Carême. Le Carême pourra être ainsi une occasion de nous ouvrir au trésor légué par l’iconographie sacrée et qui s’est renouvelé au fil des siècles. La Croix a fait l’objet de mille représentations dont chacune est une porte d’entrée dans le Mystère de l’amour trinitaire qui s’actualise en elle. Assurons-nous seulement de faire des choix de vie. Les tendances victimaires qui peuvent ressortir à la vue de certains crucifix ne procèdent pas de la grâce, mais des inclinations du vieil homme, celui qui doit mourir pour que vive le nouveau. Cependant, les mêmes représentations de Jésus en Croix nourriront chez les uns des inclinations négatives et susciteront chez les autres une compassion ajustée par l’amour. Il faut donc prier l’Esprit Saint en regardant la Croix et regarder la Croix en vue de recevoir l’Esprit Saint qui est un esprit de vie, de réconciliation et de paix. Je pense à la Croix de la basilique Saint-Clément à Rome, l’une des représentations les plus anciennes de la Croix, où elle apparaît comme un arbre de vie luxuriant.
En cette Année saint Paul, il est opportun de souligner la place et le rôle qu’occupe la Croix chez l’Apôtre des nations. Un texte très clair de l’épître aux Galates nous dit que l’annonce de l’évangile se faisait par l’évocation très concrète de la Croix qui produisait chez les païens une effusion de l’Esprit Saint : « À vos yeux pourtant ont été dépeints les traits de Jésus Christ en croix, […] n’est-ce pas pour avoir cru à la prédication que vous avez reçu l’Esprit ? » (Ga 3,1-2.) La vision de la Croix est donc la source par excellence de l’effusion de l’Esprit Saint.
Un temps de dépoussiérage
Pendant le temps du Carême, je vais donc m’exercer à ouvrir les yeux et à sortir de moi-même pour renouveler en profondeur ma relation au Christ et, par voie de conséquence, à mes frères. Au lieu de me replier sur des images toutes faites et déformées du Mystère que je garde en moi-même, je vais ouvrir les yeux et me laisser renouveler par l’Esprit Saint. De ce point de vue, le Carême doit aussi être un temps de dépoussiérage pour retrouver le cœur du message chrétien dont nous savons qu’il tient en l’amour. Je vais prendre des petits temps dans ma journée pour regarder la Croix. Je vais la mettre en des lieux où mes yeux pourront la croiser et bénéficier de son enseignement. Et là, merveille, elle va me parler et me communiquer elle-même le vrai message de l’Amour. Sacrifices véritables que ces petits temps dérobés à la fuite inexorable du chronos, ce temps indéfini qui, jour après jour, engloutit nos forces de vie. Petits temps qualifiés par l’amour – ce temps que l’Écriture appelle le kairos – où je m’arrête et où je regarde celui qui s’expose pour me communiquer sa vie, me guérir, me faire accepter l’Amour du Père.




