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L’appel à la Vie

(Auteur: P. Jacques Philippe - Parution F&L n° 252 de Juillet/Août 2006)

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Accueillir le cadeau de la vie est un appel à grandir, à déployer tous les dons que le Seigneur nous a donnés. Malgré son poids de luttes et de souffrances, c’est un don merveilleux !

Selon Jean-Paul II, l’homme est un être essentiellement appelé. Il est en permanence sollicité par Dieu pour se mettre en mouvement dans telle ou telle direction. Il peut s’agir de choix de vie importants, mais souvent aussi de choses de la vie de tous les jours : un acte de confiance, un pardon, un service… Cette interpellation se fait à travers diverses médiations : l’Écriture, les événements de la vie, les rencontres, les motions du Saint-Esprit.

L’appel : un cadeau
Cette réalité de l’appel est extrêmement importante car elle permet à l’homme de ne pas rester enfermé en lui-même ; elle lui donne la possibilité de s’ouvrir sans cesse à une vie plus riche et plus généreuse, dont le terme sera la participation à la surabondance de la vie même de Dieu, la communion éternelle à l’amour trinitaire. Tout appel est en fait l’expression d’un don, le don d’une vie plus intense. Inversement tout don, tout cadeau que nous fait la vie est aussi un appel : appel à rendre grâce, à accueillir le don, à le déployer dans sa fécondité pour nous et pour les autres. Don et appel sont les deux versants d’une unique réalité : Dieu qui communique la vie, mais à travers le consentement de notre liberté.
« Venez à moi et vous vivrez ! »

Premier cadeau : la vie !
L’appel le plus fondamental, c’est l’appel à vivre. Le premier don que Dieu nous a fait est le don de la vie, et ce don est déjà une vocation. Quand je pose à de bons catholiques cette question : « Quel est le premier grand cadeau que Dieu nous a fait ? », la plupart répondent : « Le baptême ». Le baptême est évidemment un don merveilleux (il nous donne accès à la richesse de la vie trinitaire), mais le premier cadeau de Dieu, c’est la vie ! La réponse habituelle est en fait révélatrice de la difficulté que nous avons souvent à accueillir la vie comme un don. Comment pourrons-nous accueillir la vie divine comme un cadeau si nous n’accueillons pas la vie tout court comme un cadeau ? La grâce ne supprime pas la nature, elle la perfectionne. Comment pourrons-nous accueillir la grâce de la rédemption si nous n’accueillons pas le don de la création ? La rédemption restaure et achève l’œuvre de la création, elle ne la nie pas et ne s’y substitue pas. Dans la pensée chrétienne, on a beaucoup développé le thème de la chute et de rédemption, mais il nous manque peut-être encore une vraie théologie de la création.

La vie, principe de toute vocation
La création, par laquelle Dieu nous a appelés du néant à l’existence, est le premier grand acte d’amour et de miséricorde par lequel il est intervenu dans notre vie. Tous les autres actes d’amour de Dieu envers nous ont comme leur racine et leur fondement dans celui-ci.
Dans une belle catéchèse du 2 janvier 1980, Jean-Paul II dit : Le Créateur est celui qui appelle à l’existence hors du néant et établit le monde dans l’existence, et l’homme dans le monde, parce qu’Il est amour. Il ajoute que cet acte signifie une donation fondamentale. Comme elle s’adresse à l’homme, cette donation instaure une relation entre Celui qui donne et celui qui reçoit. La création est un don, parce qu’en elle apparaît l’homme qui, comme image de Dieu, est capable de comprendre le sens même du don dans l’appel à l’existence hors du néant. Nous retrouvons ici la jonction intime entre don et appel que nous avons évoquée plus haut. Dans l’expression « appeler du néant à l’existence », le verbe appeler est à prendre dans son sens le plus fort, celui de vocation.
Une autre remarque importante : le fait qu’au sommet de la création, il y ait l’homme et la femme, est le signe que l’appel à la vie est appel à aimer, appel à la rencontre, appel au don mutuel des personnes. L’homme ne réalise son essence qu’en existant avec quelqu’un, et encore plus profondément et plus complètement, en existant pour quelqu’un, dit Jean-Paul II. Le corps sexué est le témoin que la vocation à la vie est une vocation à l’amour interpersonnel, au don réciproque.

Rendre grâce pour le don de la vie
Avant même le don du baptême et toutes les autres vocations qui peuvent s’ensuivre (mariage, vie consacrée…), la condition de créature est déjà une belle et grande vocation : elle est un appel à rendre grâce à Dieu pour le don de la vie, à accueillir cette vie dans ses différents aspects, et à orienter celle-ci vers le bien et la fécondité, particulièrement dans le don mutuel des personnes. Si nous ne sommes pas sensibles à la beauté de la vocation de créatures, comment pourrons-nous accueillir les appels ultérieurs ? D’autre part, si nous la méconnaissons ou la méprisons, comment pourrons-nous entrer en dialogue et vivre une certaine communion avec les non-baptisés ? La vocation à vivre est la vocation commune à tous les hommes, croyants ou non.

À travers le mystère de la croix
La création est le don originel et fondamental sur lequel tous les autres dons vont se greffer ; elle est la vocation fondamentale sur laquelle toutes les autres vocations vont s’appuyer. Les autres vocations ne doivent pas nier, mais favoriser cet appel à vivre. Cela se fera bien sûr à travers des renoncements, et dans une logique qui n’est pas une logique de pur déploiement biologique, mais qui passe par le mystère de la croix. Ce n’est pas sans souffrance, sans travail, sans luttes que la vie grandit, qu’on se libère des risques d’enfermement que nous avons évoqués plus haut, qu’on fait l’apprentissage de la relation interpersonnelle, que la vie naturelle s’ouvre à la vie surnaturelle. Il ne faut cependant jamais oublier que toute vocation est une vocation à vivre de plus en plus pleinement. Si la réponse à un appel particulier ne conduit pas vers une pleine acceptation de la vie humaine telle qu’elle est, avec ses modalités concrètes, avec ses joies et ses peines, on est en droit de se poser des questions… Attention à certaines vocations qui pourraient masquer des refus de vivre, des peurs d’aimer, des manques de consentement à la vie telle qu’elle est...

« Je veux que tu vives ! »
Il y a un beau texte où se trouve exprimé l’appel à vivre. Il s’agit du début du chapitre 16 d’Ézéchiel. Ce passage est une allégorie de l’histoire de Jérusalem, figurée par une belle jeune fille. Il lui arrivera bien des péripéties, dont la trahison et le péché, mais tout finira bien : Dieu lui pardonnera et la rétablira.
Le début est touchant ; il exprime cette souffrance d’abandon, de rejet, que nous portons tous plus ou moins, qui rend la vie si dure : « À ta naissance, au jour où tu naquis, ton nombril n’a pas été coupé, tu n’as pas été lavée dans l’eau pour être purifiée, tu n’as pas été frottée avec du sel, tu n’as pas été enveloppée dans des langes. Nul n’a porté sur toi un regard de pitié pour te faire une seule de ces choses, par compassion pour toi ; mais tu as été jetée dans les champs, le jour de ta naissance, parce qu’on avait horreur de toi. » Heureusement Dieu passa et eut pitié : « Je passais près de toi, je t’aperçus baignée dans ton sang, et je te dis : Vis !... Et tu pris de l’accroissement, tu grandis, tu devins d’une beauté parfaite ». « Vis ! Je veux que tu vives ! » Voici le premier et le plus fondamental appel que Dieu nous adresse. Il est bon pour nous, quand la vie nous paraît trop lourde, de nous accrocher à cette parole, de répondre à cet appel par notre volonté, notre choix de vivre, d’accueillir la vie telle qu’elle est, même avec son poids de souffrance et de douleur. Assumée avec confiance, elle se révèlera finalement un don merveilleux. Demandons à Dieu de nous aider à discerner et à guérir de nos refus de vivre. Le péché est toujours en quelque sorte un refus de vivre, sous des formes nombreuses et parfois subtiles : manques d’espérance, attachement à des projets ou des satisfactions trop limités, non-acceptation de la souffrance, fermeture à Dieu et aux autres, manque de confiance dans la grâce unique qui repose sur sa propre existence… Aimons et choisissons notre vie, non pas une vie rêvée et imaginaire, mais celle que Dieu nous propose jour après jour.