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Pour l'homme moderne, être libre signifie souvent pouvoir se débarrasser de toute contrainte et de toute autorité : " Ni Dieu, ni maître. " Pour le christianisme, au contraire, on ne peut trouver la liberté que dans une soumission à Dieu, cette " obéissance de la foi " dont parle saint Paul (Rm 1,5).
Prisonniers des circonstances
Le plus souvent, nous avons l'impression que ce qui limite notre liberté, ce sont les circonstances qui nous environnent : les contraintes que nous impose la société, les obligations de toutes sortes que les autres font peser sur nous, telle ou telle limitation de laquelle nous sommes prisonniers concernant nos possibilités physiques, notre santé, etc.
Pour trouver notre liberté, il faudrait alors éliminer ces contraintes et limitations. Quand nous nous sentons quelque peu "étouffer" dans des circonstances dont nous sommes prisonniers, nous en voulons aux institutions ou aux personnes qui semblent en être la cause. Que de ressentiments entretenus ainsi envers tout ce qui ne va pas selon notre gré dans la vie et nous empêche d'être libres comme nous le souhaiterions !
De limites en limites
Cette manière de voir les choses comporte certainement une part de vérité. Il y a parfois certaines limitations auxquelles il faut remédier, ou des contraintes à franchir pour conquérir sa liberté. Mais il y a aussi une grande part d'illusion qu'il est nécessaire de démasquer : même si venait à disparaître tout ce que nous considérons dans notre vie comme empêchement à notre liberté, cela ne nous garantit en rien de trouver la pleine liberté à laquelle nous aspirons.
Quand on repousse des limites, on en trouve d'autres un peu plus loin. On risque donc, en restant dans cette problématique, de se trouver dans un processus sans fin et une insatisfaction permanente. Nous buterons toujours sur des contraintes douloureuses. On peut s' affranchir d'un certain nombre d'entre elles, mais pour en trouver d'autres plus inflexibles : les lois de la physique, les limites de la condition humaine, de la vie en société...
" Aimer jusqu'à mourir d'amour "
La liberté véritable, cette liberté souveraine du croyant, consiste en ce qu'il dispose, en toute circonstance, de la possibilité de croire, d'espérer et d'aimer. Personne ne pourra jamais l'en empêcher : " Ni mort ni vie, ni présent ni avenir, ni puissances, ni hauteur ni profondeur, ni aucune créature ne pourra nous séparer de l'amour de Dieu manifesté en Jésus " (Rm 8, 3 9-39).
Aucune circonstance au monde ne pourra jamais m'interdire de croire en Dieu, de mettre en lui toute ma confiance, de l'aimer de tout mon cœur et d'aimer mon prochain. La foi, l'espérance et la charité sont souverainement libres, car si elles sont suffisamment enracinées en nous, elles ont la ressource de se nourrir même de ce qui s'oppose à elles !
Si l'on veut m'interdire d'aimer en me persécutant, j'ai toujours la possibilité de pardonner à mes ennemis, et de transformer la situation d'oppression en amour plus grand. Si on veut étouffer ma foi en m'ôtant la vie, ma mort devient la plus belle confession de foi qu'on puisse concevoir ! L'amour est capable de vaincre le mal par le bien, et de tirer du mal un bien.
Accueillir la réalité
Si l'exercice de la liberté comme choix entre différentes possibilités a bien sûr son importance, il est capital, cependant, sous peine de s'exposer à de douloureuses désillusions, de comprendre qu'il existe aussi une autre manière d'exercer sa liberté, moins exaltante de prime abord, plus pauvre, plus humble, mais bien plus courante en fin de compte, et qui est d'une fécondité humaine et spirituelle immense : non seulement de choisir, mais aussi de consentir à ce que nous n'avons pas choisi.
Nous voudrions mettre en évidence combien cette forme d'exercice de la liberté est importante. L'acte le plus haut et le plus fécond de la liberté humaine réside davantage dans l'accueil que dans la domination. L'homme manifeste la grandeur de sa liberté quand il transforme la réalité, mais plus encore quand il l'accueille avec confiance telle qu'elle lui est donnée jour après jour.
Il est naturel et facile d'accueillir ces situations qui, sans que nous les ayons choisies, se présentent dans notre vie sous un aspect agréable et plaisant. Le problème se pose évidemment face à tout ce qui nous déplaît, nous contrarie, nous fait souffrir. Mais c'est justement dans ces domaines que nous sommes souvent appelés, pour devenir vraiment libres, à " choisir " ce que nous n'avons pas voulu, et dont parfois même nous n'aurions voulu à aucun prix. Il y a là une loi paradoxale de l'existence : on ne peut devenir vraiment libre que si on accepte de ne pas toujours l'être !
Le petit reste
L'homme libre, le chrétien "mûr" spirituellement, c'est-à-dire devenu vraiment " enfant de Dieu ", est celui qui a éprouvé son néant radical, sa misère absolue, qui a été comme " réduit à rien ", mais qui, au creux de ce néant, a fini par découvrir une tendresse ineffable, l'amour absolument inconditionnel de Dieu. Il n'a plus désormais qu'un seul appui et qu'une seule espérance : la miséricorde sans limites du Père. Elle est sa seule et unique sécurité.
Il attend tout de cette miséricorde et d'elle seule, et non plus de ses ressources personnelles ou de l'aide des autres. Pour lui s'est réalisée la parole que Dieu adresse à Israël par la voix du prophète Sophonie : " Je ne laisserai subsister au milieu de toi qu'un peuple humble et modeste, et c'est dans le nom du Seigneur que trouvera refuge le reste d'Israël " (So 3,12). Il s'efforce généreusement de faire le bien, il accueille avec joie et reconnaissance celui qui peut lui être procuré par son prochain, mais dans une grande liberté, car son appui est ailleurs, il est en Dieu seul.
Il ne s'inquiète donc pas de ses faiblesses, pas plus qu'il n'en voudra aux autres de ne pas toujours correspondre à ses attentes. Cet appui en Dieu le met à l'abri de toute déconvenue et lui confère une grande liberté intérieure, qu'il met tout entière au service de Dieu et de ses frères, dans la joie de répondre à l'amour par l'amour.
Le pauvre des Béatitudes
Notre monde cherche la liberté, mais il la cherche dans l'accumulation de l'avoir et du pouvoir. Il oublie cette vérité essentielle : seul est vraiment libre celui qui n'a plus rien à perdre, parce qu'il a déjà été dépouillé de tout, détaché de tout, parce qu'il est " libre à l'égard de tous " (1 Co 9,19) et de tout ; celui dont on peut dire en vérité que sa mort est déjà " derrière lui " car tout son bien est désormais en Dieu et en lui seul.
Est souverainement libre celui qui ne convoite rien et qui n'a peur de rien. Qui ne convoite rien parce que tout bien qui lui importe vraiment lui est assuré par Dieu. Qui n'a peur de rien parce qu'il n'a rien à perdre, rien à défendre, qui ne se sent menacé par personne et n'a donc pas d'ennemis. C'est le pauvre des Béatitudes, détaché, humble, miséricordieux, doux, artisan de paix.
La liberté inaliénable
Au centre de l'Évangile, il y a les Béatitudes, avec la première qui les résume toutes : " Heureux les pauvres de cœur car le Royaume des Cieux est à eux " (Mt 5,3). La pauvreté spirituelle, la dépendance totale à l'égard de Dieu et de sa seule miséricorde, est la condition de la liberté intérieure. Il nous faut devenir des enfants et consentir à tout attendre du don du Père.
Nous ne savons pas ce qui attend notre monde dans les années qui viennent, quels évènements marqueront le troisième millénaire. Mais une chose est sûre : ne seront jamais pris au dépourvu ceux qui auront su découvrir et déployer l'espace inaliénable de liberté que Dieu a déposé dans leurs cœurs en faisant d'eux ses fils.
Pour en savoir plus, lire :
La Liberté intérieure, P. J. Philippe, EDB 2002 www.logos-beatitudes.com




